‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 11 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d’un amant de ce caractère? Plus il a de crédit et de faveur , plus tous deviez être en garde contre lui. S'il ne se fait pas de scrupule de manquer de foi à Léonor, quel parti faudra-t-il que je prenne ? Implorerai-je le secours des lois? Une personue de son rang saura bien se mettre i l'abri de leur sévérité. Je veux bien que, fidèle à ses serments, il ait envie de tenir parole à ma Gllc ; si le roi , comme il vous l’a dit, a dessein de lui faire épouser une autre dame, il est à craindre que ce prince ne l'y oblige par son autorité.

Oh! pour l’y obliger, seigneur, interrompit Léonor , ce n’est pas ce qui doit nous alarmer. Le comte nous a bien assuré que le roi ne fera pas une si grande violence à ses senlimens. J’en suis persuadée , dit la dame Marcelle : outre que ce monarque aime trop son favori pour exercer sur lui cette tyrannie , il est trop généreux pour vouloir causer un déplaisir mortel au vaillant don Luis de Ccspèdes, qui a donné tous ses beaux jours au service de l'ctat.

Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes soieut vaines ! Je vais chez le comte lui demander un éclaircissement là-dessus ; les yeux d’un père sont pénétrants ; je verrai jusqu’au fond de son âme : si je le trouve dans la disposition que je souhaite , je vous pardonnerai le passé; mais, ajouta -t-il d'un ton plus ferme, si dans ses discours je démêle un cerur perfide, vous irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste de vos jours. A ces mots il ramassa son épée ; et les laissant se remettre de la frayeur qu’il leur avoit causée , il remonta dans son appartement pour s'habiller.

Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l’écolier , qui lui dit : Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me racontez, une chose que j’aperçois m’empêche de vous écouter aussi attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une femme qui me parait gentille, entre un jeune homme et un vieillard. Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises ; et tandis que le cavalier suranné embrasse !a dame , la friponne par derrière donne une de ses mains à baiser au jeune bomme , qui sans doute est son galant. Tout au contraire , répondit le boiteux , c’est son mari , et l’autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence, un commandeur de l'ordre militaire deOalatrava. Il se ruine pour celte femme , dont l’époux a une petite charge à la cour : elle fait des caresses par intérêt à son vieux soupirant , et des infidélités en faveur de son mari , par inclination.

Ce tableau est joli, répliqua Zambuilo. L’époux ne seroit-il pas français? Non, repartit le Diable, il est espagnol *vn ' la bonne ville de Madrid ne

laisse pas d’avoir aussi dans scs murs des maris débonnaires ; mais ils n’y fourmillent pas comme dans celle de Paris , qui sans contredit est la cité du monde la plus fertile en pareils habitants. Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléophas , si j’ai coupé le fil de l’histoire de Léonor ; continucz-la , je vous prie ; elle m'attache infiniment : j’y trouve des nuances de séduction qui m’enlèvent. Le démon la reprit ainsi.

Suite et conclusion des amours du comte de Belflor.

Don Luis sortit de bon matin , et se rendit chez le comte , qui , ne croyant pas avoir été découvert, fut surpris de cette visite. Il alla au-devant du vieillard ; et après l’avoir accablé d’embrassades : Que j’ai de joie , dit-il , de voir ici le seigneur don Luis! Viendroit-il m’offrir l'occasion de le servir? Seigneur, lui répondit don Luis, ordonnez, s’il vous plaît , que nous soyons seuls.

Belllor fit ce qu’il souhaitoit. Us s’assirent tons deux ; et le vieillard prenant la parole : Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon repos ont besoin d’un éclaircissement que je viens vous demander. Je vous ai vu ce matin sortir de l’appartement de

Léonor. Elle m’a tout avoué : elle m’a dit

Elle vous a dit que je i'aime, interrompit le comte, pour éluder un discours qu'il ne voulait pas entendre; mais elle ne vous a que foiblcmcnt exprimé tout ce que je sens pour elle ; j’eu suis enchanté : c’est une fille tout adorable ; esprit, beauté , vertu , rien ne lui manque. On m’a dit (pie vous avez aussi un fils qui achève ses études à Alcala ; ressemble-t-il à sa sueur? S'il en a 1a beauté, et pour peu qu’il tienne de vous d’ailleurs, ce doit être un cavalier parfait ; je meurs d’envie de le voir, et je vous offre tout mon crédit pour lui.

Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis ; mais venons à ce que.... Il faut le mettre incessamment dans le service, interrompit encore le comte ; je me charge de sa fortune : il ne vieillira point dans la foule des officiers subalternes, c’est de quoi je puis vous assurer. Répondez-moi, comte, reprit brusquement le vieillard, et cessez de me couper 1a parole. Avez-vous dessein, on non , de tenir la promesse?... Oui, sans doute, interrompit Belllor pour la troisième fois, je tiendrai la promesse que je vous fais d'appuyer votre fds de toute ma faveur : comptez sur moi , je suis homme réel. C’en est trop, comte, s’écria Ccspèdes en se levant : après avoir séduit ma fille, vous osez encore m’insulter ; mais je suis noble, et l’offense que vous me faites ne demeurera pas impunie. En achcvaut ces mots, il se retira chez

Ift LE DIARLI

lui, le cœur plein de ressentiment, cl roulant dans son esprit mille projets de vengeance.

l)ês qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup d’agitation à Léonor et à la dame Marcelle : Ce nYtoit pas sans raison que le comte m’étoit suspect, c’est un traître dont je veux me venger. Pour vous, dès demain, vous entrerez toutes deux dans un couvent ; vous n’avez qu’à vous y préparer, et rendez grâce au ciel que ma colère se borne à ce châtiment. En disant cela, il alla s'enfermer dans son cabinet pour penser mûrement au |»arti qu’il avoit à prendre dans une conjoncture aussi délicate.

Quelle fut la douleur de Léonor, quand elle eut entendu dire que Belflor étoil perfide. Elle demeura quelque temps immobile ; une pâleur mortelle 80 répandit sur son visage; ses esprits l’abandonnèrent, cl elle tomba sans mouvement entre les bras de sa gouvernante, qui crut qu’elle a!Io:t expirer. Cette duègne apporta tous ses soins pour la faire revenir de son évanouissement. Elle y réussit. Léonor reprit l’usage de ses sens, ouvrit les yeux, et voyant sa gouvernante empressée a la secourir; Que vous êtes barbare, lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi m’avezvous tirée de l'heureux état où j’étois? Je ne sentois pas I*borreur de ma destinée. Que ne me laissiez-vous mourir ? Vous qui savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie, pourquoi me la voulez-vous conserver ?

Marcelle essaya de la consoler, mais ne fil que l’aigrir davantage. Tous vos discours sont superflus, s’écria la filledcdon Luis ; je ne veux rien écouter : ne perdez pas le temps à combattre mon désespoir; vous devriez plutôt l’irriter, vous qui m’avez plongée dans l’abîme affreux où je suis ; c’est vous qui m’avez répondu de la sincérité du comte ; sans vous je ne me serais pas livrée à l’inclination que j’avois pour lui, j’en aurais insensiblement triomphé : il n’en aurait jamais, du moins, tiré le moindre avantage. Mais je ne veux pas, poursuivitelle, vous imputer mon malheur, et je n’en accuse que moi : je né devois pas suivre vos conseils, en recevant 1a foi d’nn homme sans la participation de mon père. Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor, il falloit le mépriser plutôt que de le ménager aux dépens de mon honneur ; enfin je devois me défier de lui, de vous et de moi. Après avoir été assez foible pour me rendre à ses serments perfides , après l'affliction que je cause an malheureux don Luis, et le déshonneur que je fais à ma famille, je me déleste moi-même ; loin de craindre la retraite dout on me menace, je voudrais aller cacher ma lionte dans le plus horrible séjour.

BOITEUX

habits, et s’en prenoil à ses beaux cheveux de l'injustice de son amant, ta duègne, pour sc conformer à la douleur de sa maîtresse, n’épargna pas les grimaces; elle laissa couler quelques pleurs de commande, fit mille imprécations contre les hommes en général, et en particulier contre Bclflor. Est-il possible, s'écria-t-elle, que le comte, qui m’a paru plein de droiture et de probité, soit assez scélérat pour nous avoir trompées toutes deux. Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutôt je ne puis encore me persuader cela.

En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux, quelle fille ne se serait pas fiée à son air tendre, à ses serments, dont il prenoit si hardiment le ciel à témoin, à ses transports qui se renouveloient sans cesse? Scs yeux me montraient encore plus d’amour que sa bouche ne m’en expr:moit ; en un mot, il paroissoit charmé de ma vue : non. il ne me trompoit point ; je ne puis le penser. Mon pire ne lui aura point parlé peut-être avec assez de ménagement ; ils sc seront piqués tous deux, et le comte lui aura moins répondu en amant qu’en grand seigneur. Mais je me flatte aussi peut-être. Il faut que je sorte de cette incertitude : je vais («rire à Belflor, lui mander que je l’attends ici celte nuit ; je veux qu’il vienne rassurer mon cœur alarmé, ou me confirmer luimême sa trahison.

ta dame Marcelle applaudit à ce dessein ; elle conçut même quelque espérance que le comte, tout ambitieux qu’il éloit, pourrait bien être touché des larmes que Lé-onor répandrait dans cette entrevue, et se déterminer à l’épouser.

Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé du bonhomme don Luis, révoit dans son appartemeut aux suites que pourrait avoir la réceptiou qu’il venoit de lui faire. Il jugea bien que tous les Cespèdes, irrités de l'injure, songeraient à la venger ; mais cela ne l’inquiétoil que faiblement : l’intérêt de son amour l'orcupoit bien davantage. Il pensoit que Léonor serait mise dans un couvent, ou du moins qu’elle serait désormais gardée à vue ; que, selon toutes les apparences, il ne la reverroit plus. Cette pensée l'affligcoit , et il cherclioit dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur, lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame Marcelle venoit de lui mettre entre les mains; c'éloit un billet de Léonor, conçu en ces termes :

» Je dois demain quitter le monde pour aller «m’ensevelir dans une retraite. Mc voir déshonorée, odieuse à ma famille et à moi -même, «c’est l’état déplorable où je suis réduite, j our « vous avoir écouté. Je vous attends encore cette

• nuit. Dans mon désespoir, je cherche de non-

* veaux tourments : venez m’avouer que votre

Page 1