CHAPITRE IV. «r
se jetant à ses genoux , permettez que je vous ê|)0use en présence de la dame Harcelle ; c'est un témoin cfui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là je inc déroberai sans peine aux tristes nœuds dont ou veut me lier ; car, si après eda le roi me presse d'accepter la dame qu’il me destine, je me jetterai aux pieds de ce monarque, je lui dirai que je vous aimois depuis long-temps, et que je vous ai secrètement épousée. Quelque envie quil puisse avoir de me marier avec une autre, il est trop bon pour vouloir m’arracher à ce que j’adore , et trop juste pour faire cet affront à votre famille.
Que pensez-vous, sage Marcelle , ajouta-t-il en se tournant vers la gouvernante, que pensez-vous de ce projet que l’amour vient de m’inspirer? J’en suis charmée, dit la dame Marcelle ; il faut avouer que l’amour est bien ingénieux! Et vous, adorable Léonor, reprit le comte, qu’en dites-vous? Votre esprit, toujours armé de défiance, refusera-t-il de l’approuver? Non, répondit Léonor, pourvu que vous y fassiez entrer mou père ; je ne doute pas qu’il u’y souscrive dès que vous l’en aurez instruit.
Il faut bien se garder de lui faire cette confidence, interrompit en cet endroit l’abominable duègne ; vous ne connoissoz pas le seigneur don Luis : il est trop délicat sur les matières d'honneur, pour se prêter à de mystérieuses amours. La proposition d’un mariage secret l’offensera; d'ailleurs sa prudence ne manquera pas de lui faire appréhender les suites d’une union qui lui paroîtra choquer les desseins du roi. Par cette démarche indiscrète, vous lui donnerez des soupçons, ses yeux seront incessamment ouverts sur toutes nos actions, et il vous ôtera tous les moyens de vous voir.
J’cn mourrois de douleur! s’écria notre courtisan. Mais, madame Marcelle, poursuivit-il en affectant un air chagrin, croyez- vous effectivement que don Luis rejette la proposition d’un hymen clandestin? N’en doutez nullement, répondit la gouvernante; mais je veux qu’il l’accepte : régulier et scrupuleux comme il est, il ne consentira point que l’on supprime les cérémonies de l’église ; et si on les pratique dans votre mariage , la chose sera bientôt divulguée.
Ah ! ma chère Léonor , dit alors le comte , en serrant tendrement la main de sa maîtresse entre les siennes, faut-il, pour satisfaire une vaine opinion de bienséance, nous exposer à l'affreux péril de nous voir séparés pour jamais ! Vous n’avez l>csoin que de vous-mème pour vous donner à moi. L'aveu d’un père vous épargne ru il peut-être quelques peines d’esprit ; mais puisque la dame Marcelle nous a prouvé l’impossibilité de Publenir,
rendez-vous à mes innocents désirs. Recevez mou cœur et ma inain ; et lorsqu’il sera temps d'informer don Luis de notre engagement, nous lui apprendrons les raisons que nous avons eues de le lui cacher. Hé bien, comte, dit Léonor, je consens que vous ne parliez pas sitôt à mon père. Sondez auparavant l’esprit du roi ; avant que je reçoive en secret votre main , parlez à ce prince ; dites-lui, s’il le faut, que vous m’avez secrètement épousée. Tâchons, par cette fausse confidence... Oh! pour cela non . madame , répondit Iklflor ; je suis trop ennemi du mensonge pour oser soutenir cette feinte ; je ne puis me trahir jusque là. De plus, tel est le caractère du roi , que s’il venoit à découvrir ( que je l’eusse trompé , il ne me le pardonnerait de sa vie.
Je ne finirais point, seigneur don Cleophas, continua le Diable, si je répétois mot pour mot tout ce que Belflor dit pourséduire cette jeune personne ; je vous dirai seulement qu’il lui tint tous les discours passionnés que je souffle aux hommes en pareille occasion : mais il cul beau jurer qu’il confirmerait publiquement, le plus tôt qu’il lui serait possible, la foi qu’il lui donnoit en particulier; il rut beau prendre le ciel à témoin de ses serments, il ne put triompher de la vertu de Léonor, et le jour , qui étoit prêt à paraître , l’obligea , malgré lui, à se retirer.
Le lendemain , la duègne, croyant qu’il y a Huit de son honneur, ou , pour mieux dire , de son intérêt de ne point abandonner son entreprise, dit à la fille de don Luis : Léonor. je ne sais plus quel discours je dois vous tenir ; je vous vois révoltée contre la passion du comte, comme s’il n’a voit pour objet qu’une simple galanterie. N’auriez-vous point remarqué en sa personne quelque cliosc qui vous en eût dégoûtée? Non, ma bonne, lui répondit Léonor; il ne m’a jamais paru plus aimable, et sou entretien m’a fait apercevoir eu lui de nouveaux charmes. Si cela est , reprit la gouvernante, je ne vous comprends pas. Vous êtes prévenne pour lui d’une inclination violente , et vous refusez de souscrire à une chose dont on vous a représenté la nécessité ?
Ma bonne , répliqua la fille de don Louis , vous avez plus de prudence et plus d’expérience que moi ; mais avez-vous bien pensé aux suites que peut avoir un mariage contracté sans l’aveu de mon père? Oui , oui , répondit la duègne , j’ai fait là-dessus toutes les réflexions nécessaires , et je suis fâchée que vous vous opposiez avec tant d’opiniâtreté au brillant établissement que la fortune vous présente. Prenez garde que votre obstination ne fatigue et ne rebute votre amant ; craignez qu’il n’ouvre les yeux sur l'intérêt de sa fortune , que la violence de sa passion lui fait négliger. Puis*
qu'il veut vous donner sa foi, recevez-Ia sans ba- j les circonstances? Je n’en ignore qu’une, c’est le lancer. Sa parole le lie : il n’y a rien de plus sacré nom du téméraire qui déshonore ma famille. Sdpour un homme d’honneur ; d’ailleurs je suis té- gneur . reprit la dame Marcelle , le comte de Belmoin qu’il vous reconnolt pour sa femme ; ne sa- flor est le cavalier dont il s’agit. Le comte de Belvez-vous pas qu’un témoignage tel que le mien | flor ! s’écria don Luis. Où a-t-il vu ma fille T par suffit pour faire condamner en justice un amant quelles voies l’a-t-il séduite ? Ne me cache rien, qui oseroit se parjurer ? Seigneur, repartit la gouvernante , je vais vous
Ce fut par de semblables discours que b per- faire ce récit avec toute b sincérité dont je suis fide Marcelle ébranb Léonor, qui, sc laissant capable.
étourdir sur le péril qui 1a menaçoit, s’abandonna Alors elle loi débita avec un art infini tous les de bonne foi , quelques jours après , aux mauvaises discours qu’elle avoit bit accroire à Léonor que le intentions du comte. La duègne l’introduisoit tou- comte lui avoit tenus. Elle le peignit avec les plus tes les nuits, par le balcon, dans l’appartement de belles couleurs ; c’étoit un amant tendre, délicat sa maîtresse , et le faisait sortir avant le jour. et sincère. Comme elle ne pouvoit s’écarter de b Une nuit qu’elle l’avoit averti un peu plus tard vérité au dénouement, elle fut obligée de b dire ; qu’à l’ordinaire de se retirer, et que déjà l’aurore mais elle s’étendit sur les raisons que l’on avoit commençoit àr percer l’obscurité, il se mit brus- 1 eues de faire à son insu ce mariage secret, et elle quement en devoir de se couler dans b rue ; mais, leur donna tin si bon tour, qu’elle apaisa b fureur par malheur, il prit si mal scs mesures, qu’il tomba de don Luis. Elle s’en aperçut bien ; et pour achepar terre assez rudement. ver d’adoucir le vieillard : Seigneur , lui dit-elle ,
Don Luis de Cespèdes, qui étoit couché dans voilà ce que vous vouliez savoir: punissez-nous l’appaVtement au-dessus de sa fille , et qui sYtoit présentement ; plongez votre épée dans le sein de levé ce jour-là de très-grand matin ponr travailler Léonor. Mais qu’est-ce que je dis? Léonor est inà quelques affaires pressantes , entendit le bruit de nocente, elle n’a fait que suivre les conseils d’une cette chute. Il ouvrit sa fenêtre pour voir ce que personne que vous avez chargée de sa conduite ; c’étoit. 11 aperçut un homme qui achevoit de se ! c’est à moi seule que vos coups doivent s’adresser ; relever avec beaucoup de peine , et 1a dame Mar- 1 c’est moi qui ai introduit le comte dans l’apparccllc sur le balcon , occupée à détacher l’échelle tement de votre fille ; c’est moi qui ai formé les de soie , dont le comte ne s’ étoit pas si bien servi nœuds qui les lient. J ’ai fermé les yeux sur cequ’il pour descendre que pour monter. Il sc frotta les y avoit d’irrégulier dans un engagement que vous yeux , et prit d'abord ce spectacle pour une illu- n’autorisiez pas, pour vous assurer un gendre dont sion ; mais , après l’avoir bien considéré , il jugea vous savez que b faveur est le canal par où couqu’il n'y avoit rien de plus réel , cl que 1a clarté du lent aujourd’hui toutes les gr5ccs de b cour ; je jour, toute foihle qu’elle étoit encore, ne lui dé- n’ai envisagé que le bonheur de Léonor, et l’avancouvroit que trop sa honte. Lige que votre famille pourroit tirer d’une si belle
Troublé de celte fatale vue, transporté d’une alliance; l’excès de mon zèle m'a fait trahir mon juste colère , il descend en robe de chambre dans ' dev oir.
l'appartement de Léonor. tenant son épée d’une ! Pendant que PartificicuscMarcelleparloit ainsi, main , et une bougie de l’autre. Il b cherche, clic sa maîtresse ne s’épargnoit point à pleurer; et elle et sa gouvernante, pour les sacrifier à son ressen- I fit paraître une si vive douleur que le bon vieillard liment. Il frappe à b porte de leur chambre, or- n’y put résister. Il en fut attendri : sa colère se donne d’ouvrir; elles reconnoissent sa voix ; elles cliangea en compassion ; il bissa tomber son épée; obéissent en trembbnt U eutre d’un air furieux ; et dépouillant l’air d’un père irrité : Ah! ma fille, et montrant son épée nue à leurs yeux éjjerdus : s’écria-t-il , les brmes aux yeux , que l’amour est
Je viens, dit-il, laver dans le sang d’une infâme une passion funeste! Hélas! vous ne savez pas toutes l'affront qu'elle fait à son père, et punir en les raisons que vous avez de vous affliger; b honte même temps 1a lâche gouvernante qui trahit ma seule que vous cause b présence d’un père qui confiance. vous surprend excite vos pleurs en ce moment.
Elles se jetèrent à genoux devant lui l’une et Vous ne prévoyez pas encore tous les sujets de l’autre , et U duègne prenant b parole : Seigneur , ! douleur que votre amant vous prépare peut-être, dit-elle, avant que nous recevions le châtiment Et vous, imprudente Marcelle, qu’avez-vous fait? que vous nous préparez, daignez m’écouter un Dans quel précipice nous jette votre zèle indismoment. Hé bien ! malheureuse , répliqua le vieil- cret pour ma famille ! J’avoue que l’alliance d’un lard , je consens de suspendre nia vengeance pour liommc tel que le comte a pu voos éblouir, et c’est un Histant;parlc, apprends-moi toutes les circon- | ce qui vous sauve dans mon esprit; mais, malbeustances de mon malheur; mais que dis-je , toutes 1 reuse que vous êtes, ue falloit-il |>as vous défier