‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 110 sur 734 · CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VH

cheminée, érbiroit foiblo nunt. Nous nous assures à côté l'un de l’autre pour nous entretenir, tous deux fort émus, avec celle différence que le j laisir seul causoit toute sou émotion , cl qu’il cntroil un peu de frayeur dans b mienne. Ma princesse m'assurait vainement que nous n’avions rien à craindre de la part de son mari , je sentis un frisson qui trouhloil ma joie. Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante ? Après ce que j’ai ou! dire de la dame Mebncia , je ne croyois pas qu’il vous fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. Doua Mergclina sourit à ce discours, et me répondit: Vouscesserez d’être surprisdcb secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s’est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu’elle cuira dans cette maison , mon mari lui fit mille caresses , cl me dit : Mergclina, je vous abandonne à b conduite de celte discrète dame, qui est un précis de tontes les vertus *, c’est un miroir que vous aurez incessamment devant vous pour vous foi mer à b sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années b femme d’un apothicaire de ines amis ; mais gouverné comme on ne gou-

verne point; elle on a fait une espèce de sainte.

Cet éloge, que la mine sévère de b dame Melancia ne démentoit point, me coû a bien des pleurs et me mit au désespoir. Je me représentai les leçons qu’il me faudrait écouler depuis le malin jusqu’au soir, cl les réprimandes que j’aurais à essuyer tous les jours. Enfin, jem’aUcndois à devenir la femme du monde b plus malheureuse. Ne ménageant rien dans une si cruelle attente, je dis d’un air brusque à b duègne, d’abord que je me vis seule avec elle : Vous vous préparez sans doute à me bien faire souffrir ; mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déebre que j’ai dans le cœur une passion que vos remontrances n’en arracheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là-dessus. Itedoublez vos soins vigibnts ; je vous avoue que je n’épargnerai rien pour les tromper. A ces mots , b duègne renfrognée (je crus qu’elle m’alloit bien haranguer pour son coup d’essai ) se dérida le front , et me dit d’un air riant : Vous êtes d’une hauteur qui me charme, et votre franchise excite b mienne. Je vois que nous sommes faites l’onc pour l’autre. Ah! belle Mergelina , que vous me connoissez mal , si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre époux vous en a dit , ou sur ma vue rébarbative! Je ne suis rien moins qu’une ennemie des pbisirs, et je ne me rends ministre de b jalousie des maris que pour servir les jolies

femmes. Il y a long temps que je possède le grand art de ine masquer, et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de b commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n’est guère vertueux que de cette façon. Il en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on sc contente aujourd'hui d’en avoir les apparences.

La issez-moi vous conduire, poursuivit b gouvernante , nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntadnr. Le front d’un médecin ne me paraît pas plus respectable que celui d’un apothicaire. Le pauvre Apunlador! ([ue nous lui avous joué de tours , sa femme et moi ! que cette dame étoit aimable! le bon petit naturel ! Le ciel lui fasse paix ! Je vous réponds qu’elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d’amants que j’ai introduits dans sa maison, sans que son mari s’en soit jamais aperçu. Regardez-moi donc, madame, d’un œil plus favorable, et soyez persuadée?, quelque talent qu’eût le vieil écuyer qui vous servoit , que vous ne perdez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus uti e que lui.

Je vous bisse à penser, Diégo , continua Mergelina, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je b croyois d’une vertu austère. Voilà comme on juge mal des femmes. Elle me gagna d’abord par ce caractère de sincérité. Je l’embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d’avance que j’étois charmée de l’avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la prbi de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n’y a pas manqué. Dès ce matin elle a mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu’elle a souvent employée pour la femme de l'apothicaire. Mais ce qu’il y a de plus plaisant dans cette aventure, ajouta-t-elle en riant, c’est que Mebncia , sur le rapport que je lui ai fait de l’ habitude que mon époux a de passer 1a nuit fort tranquillement, s’est couchée auprès de lui , cl lient ma pbee en ce moment. Tant pis, madame, dis-jealorsà Mergelina : je n’applaudis point à l’invention. Votre mari peut fort bien sc réveiller et s’apercevoir de b supercherie. Il ne s’en apercevra point , répondit-elle avec précipitation : soyez sur ceb sans inquiétude, et qu’une vaine crainte n’empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d’être avec une jeune dame qui vous veut du bien.

La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m’cnipOchoit pas de craindre, n’oublia rien de tout ce qu’etle crut capable de me rassurer; et elle s’y prit de tant de façons, qu’elle

ci» vint à bout. .Te ne pensai plus qu’à profiter de l'occasion ; mais dans le temps que le dieu Cupidon, suivi des ris et des jeux, se disposoit à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l’amour et sa suite s’envolèrent , ainsi que des oiseaux timides qu’un grand bruit effarouche lout-5-coup. Mcrgelina me cacha promptement sous une table qui étoit dans la salle ; elle souffla la lampe : et , comme elle en éloit convenue avec sa gouvernante. en cas que ce contre-temps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où re|>osoit son mari. Cependant on conünuoil de frapper à grands coups redoublés, qui faisoient retentir toute la maison. I jo médecin s’éveille en sursaut, et appelle Melancia. La duègne s’élance hors du lit, bien que le docteur, qui la prenoit pour sa femme, lui criât de ne point se lever; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi .Melancia, et lui dit d’aller voir qui frappe à la porte. Madame, lui répond la gouveruaute, me voici : recouchez-vous, s'il vous plaît ; je vais savoir ce que c’est. Pendant ce temps-là Mcrgelina s’étant déshabillée, se mit au lit auprès du docteur, qui n’eut pas le moindre sonpron qu’on le trompât. Il est vrai que cette scène venoit d’être jouée dans l’oliscurité par deux actrices, dont l’une étoit incomparable, et l’autre avoit beaucoup de disposition à le devenir.

La duègne, couverte d’une robe-de-chambre, parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : .Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Bucndia, notre voisin, est tombé en apoplexie ; on vous demandé de sa part ; courez à son secours. Le médecin s’habilla le plus tôt qu’il lui fut possible, et sortit. Sa femme, en robe-dc-chambre, vint avec la duègne dans la salle où j’étois. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. Vous n’avez rien à craindre , Diego , me dit Mcrgelina; remettez-vous. En même temps elle m’apprit en deux mots comment les choses s’éloient passées. Elles voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avoit été interrompu ; mais la gouvernante s’y opposa. Madame, lui dit-elle, votre éjxmx trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D’ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriez-vous de ce pauvre garçon-là? Il n’est pas en état de soutenir la conversation. U vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. Doua Mcrgelina n’y consentit qu’à regret, tant elle aimoit le présent; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n’avoir po faire prendre à son docteur le nouveau bonnet qu’elle lui destinoit.

Pour moi, moins affligé d'avoir manqué les plus précieuses faveurs de l’amCur, que bien aise d’étre

hors do péril , je re(om*nai chez mon maître , où je passai le reste de la nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Je doutai quelque temps si j’irois au rendez-vous la nuit suivante. Je n’avois pas meilleure opinion de cette seconde équipée que de l’autre ; mais le diable . qui nous obsède toujours, ou plutôt nous possède dans de pareilles conjonctures, me représenta que je serois un grand sot d’en demeurer en si beau chemin. Il offrit même à mon esprit Mcrgelina avec de nouveaux charmes, et releva le prix des plaisirs qui m’attendoient. Je résolus de poursuivre ma pointe ; et, me promettant bien d’avoir plus de fermeté, je me rendis le lendemain , dans celte belle disposition, à la porte du docteur, entre onze heures et minuit. I.e ciel éloit très-obscur ; je n’y voyois pas briller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertir que j’étois dans la rue ; et , comme personne ne venoit ouvrir, je ne me contentai pas de recommencer, je me mis à contrefaire tous les différents cris de chat qu’un berger d'Olmédo m’avoit appris; et je m’en acquittai si bien, qu’un voisin qui rentroit chez lui, me prenant pour un de ces animaux dont j’imitois les miaulements, ramassa un caillou qui se trouva sous scs pieds, et me le jeta de toute sa force, en disant ; Maudit soit le matou ! Je reçus le coup à la tête, et j’en fus si étourdi dans le moment, que je pensai tomber à la renverse. Je sentis que j’étois bien blessé. Il ne m’en fallut pas davantage pour me dégoûter de la galanterie ; et, perdant mon amour avec mon sang, je regagnai notre maison, où je réveillai et fis lever tout le monde. Mon maître visita et pansa ma blessure, qu’il jugea dangereuse. Elle n’eut pas pourtant de mauvaises suites, et il n’y paroissoit plus trois semaines après. Pendant tout ce tempslà, je n’entendis point parler de Mcrgelina. Il est à croire que la dame Melancia , pour la détacher de moi, lui fit faire quelque bonne connoissancc. Mais c’est de quoi je ne m’cmhnrrassois guère, puisque je sortis de Madrid pour continuer mou tour d’Espagne, d’abord que je me vis parfaitement guéri.

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