CHAPITRE IX
tu naître? Tu vieus revoir tes dieux pénales, et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. O jour trois et quatre fois heureux ! jour digne d’être marqué d'une pierre blanche ! Il y a hicn des nouvelles , mon ami, poursuivit-il : ton oucle Pédro, le bel esprit , est devenu la victime de Pluton ; il y a trois mois qu'il est mort. Cet avare , pendant sa vie , craiguoit de manquer des choses les plus nécessaires : Argcnti pâlie 0 al amorc. Outre les grosses pensions que quelques grands lui fai— soient, il ne dépensoit pas dix pistoles chaque année pour son entretien ; il étoit même servi par un valet qu'il ne nourrissoit point. Ce fou, plus insensé que le Grec Aristippc, qui fil jeter au milieu de la Libye lout?s les richesses que portoient ses esclaves , comme un fardeau qui les iucommodoit dans leur marche , entassoit tout l’or et l’argent qu’il pouvoit amasser. Et pour qui ? pour des héritiers qu’il ne vouloit pas voir. Il étoit riche de trente mille ducats, que tou père, ton oncle Bertrand et moi , nous avons partagés. Nous sommes en état de bien établir nos enfants. Mon frère Nicolas a déjà disposé de ta sa?ur Thérèse ; il vient de la marier avec le fils d’un de nos alcades : Connuùioju nxi tslabUi , j*rop ria ni q ue di ca vit. C’est cct hymen , formé sous les plus heureux auspices, que nous célébrons depuis deux jours avec tant d’appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine ces pavillons. Les trois héritiers de Pédro ont chacun le sien, et font tour-à-tour la dépense d’une journée. Je voudrois que tu fusses arrivé plus tôt, tu aurois vu le commencement de nos réjouissances. Avant-hier, jour du mariage, ton père faisoit les frais. 11 donna un festin superbe , qui fut suivi d’une course de bague. Ton oncle le mercier nul hier la nappe , et nous régala d’une fêle pastorale. 11 habilla en bergers dix garçons des mieux faits , et dix jeunes filles ; il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses , et chanta mille chansonnettes tendres cl légères. Néanmoins, quoique rien n’art jamais été plus galant , cela ne fit pas un grand effet : il faut qu’on n’aime plus la pastorale.
Pour aujourd’hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, et je dois fournir aux bourgeois d'Olmédo un spectacle de mou invention : Finis coronat opus. J’ai fait élever un théâtre, sur lequel , Dieu aidant , je ferai représenter, par mes disciples, une pièce que j’ai composte; elle a pour litre : Les Amusements de M ufcy Bugcntuf, roi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée, parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfants de famille de rcnafiel et de Ségovio, que j’ai en pensiou chez moi. Les excellents acteurs ! Il est vrai
que je les ai exercés : leur déclamation paroitra frappée au coin du maître, ut ita dicam. A l’égard de la pièce, je ne t’en parlerai point ; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu’elle doit enlever tous les spectateurs. C’est un de ces sujets tragiques qui remuent Pâme par les images de mort qu’ils offrent à l’esprit. Je suis du sentiment d’Aristote : il faut exciter la terreur. Ah ! si je m’étois attaché au théâtre, je n’aurois jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins; je me serois baigné dans le sang. On auroit toujours vu périr dans mes tragédies, non-seulement les principaux personnages, mais les gardes mêmes ; j’aurois égorgé jusqu'au souffleur : enfin , je n’aime que l’effroyable ; c’est mon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude, entretiennent le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.
Dans le temps qu’il achevoit ces paroles , nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine uit grand concours de personnes de l’un et de l’autre sexe. C’étoient les deux époux , accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d’instruments qui , jouant tous ensemble, formulent un concert trèfs-bruyant. Nous allâmes au-devant d’eux, cl Diego sc fit counoitre. Des cris de joie s’élevèrent aussitôt dans l’assemblée, et chacun s’empressa de courir à lui. Il n’eut pas peu d'affaires à recevoir tous les témoignages d’amitié qu’on lui donna. Toute sa famille , et tous ceux même (pii étoient présents , l’accablèrent d’embrassades , après quoi son père lui dit : Sois le bien-venu , Diégo. Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami ; je ne t’en dis pas davantage présentement ; je t’expliquerai cela tantôt par le menu. Cependant tout le monde s’avança dans la plaine , sc rendit sous les tentes , et s’assit autour des tables qu’on y a voit dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés , qui me parurent hicn assoriis. Le repas fut assez long , parce que le maître d’école eut la vanité de le vouloir i donner à trois services, pour l’emporter sur ses frères qui n’avoienl pas fait les choses si magnifiquement.
Après le festin , tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disoient-ils, que la production d’un aussi beau génie que le sien ne méritât d’être entendue. Nous nous approchâmesdu théâtre, au-devant duquel tous les joueurs d’instruments s’éloieni déjà placés pour jouer dans les cntr’actes. Comme chacun , dans un grand silence, attendoit qu’on commençât, les acteurs |»arurent sur la scène ; et l'auteur , le poème à la main, s’assit dans les coulisses, à ponce de souf-
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fier. Il avoit eu raison »le nous (lire que la pièce •Hoit tragique ; car , dans le premier acte , le roi de Maroc , par manière de récréation , tua cent esclaves maures à coup de flèches ; dans le second , il coupa la lêlc à trente officiers portugais qu’un de ses capitaines avoit faits prisonniers de guerre ; cl dans le troisième enfin , ce monarque , soûl de ses femmes . mît le feu lui-même à un palais isolé oii elles étoient enfermées , et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais , étoient des figures d’osier faites avec beaucoup d'art; et le palais, composé de carton , parut tout embrasé par un feu d’artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui scmbloient sortir du milieu des flammes , dénoua b pièce , et ferma le théâtre d’une façon très-divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie; ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connoîtrc qu’il savoit bien choisir ses sujets.
Je m’imaginois qu’il n’y avoit plus rien à voir après tes Amusements de Mute}) Bugcntuf, ma s je me trompois. Des tyinbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle : c'éloit la distribution des prix ; car Thomas de la Fuente, pour rendre b fêle plus solennelle , avoit fait coinjioser tous ses écoliers, tant externes que
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pensionnaires ; et il devoil ce jour-b donner, 5 ceux qui avoient le mieux réussi , des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout-à-coup sur le théâtre deux longs bancs d’école, avec une armoire à livres , remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène , et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenoit aussi bien sa morgue qu’un préfet de collège. 11 avoit à 1a main une i feuille de papier où étoient écrits les noms de ceux qui dévoient remporter des prix. 11 la donna au 1 roi de Maroc , qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu’on nommoit alloit respectueusement recevoir un livre des mains du pédant ; puis il étoit couronné de lauriers , et on le faisoil asseoir sur un des deux bancs , pour l'exposer aux I regards de l’assistance admiralive. Quelque envie | toutefois qu’eût le maître d’école de renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à bout, parce qu’ayant distribué tous les prix aux pensionnaires , ainsi que cela se pratique , les mères j de quelques externes prirent feu là-dessus , et ac- | cusèrenl le pédant de partialité : de sorte que j cette fête, qui jusqu’à ce moment avoit été si glorieuse pour lui , pensa finir aussi mal que le festin des Lapilücs.