CHAPITRE PREMIER
De l'arrivée de Gil Blas n Madrid, et du premier inalirc qu'il aervil dans celle ville.
Je lis quelque séjour chez le jeune barbier. Je me joignis ensuite à un marchand de Ségovie qui i passa |xar Olrncdo. 11 revenoit, avec quatre mules. | de transporter des marchandises à Valladolid , et i s’en relournoit à vide. Nous fîmes connoissance sur la roule, et il prit tant d’amitié pour moi , qu’il | voulut absolument me loger lorsque nous fûmes i arrivés à Ségovie. Il inc retint deux jours dans sa maison ; et quand il me vil prêt à partir pour Madrid par la voie du muletier, il me chargea d’une lettre, en me priant de la rendre en main propre ; à son adresse, sans me dire que ce fut une lettre de recommandation. Je ne manquai pas de la |K>r- i ter au seigneur Matüco Melendez. C’éloit un mar- j chand de drap qui demeuroit à la porte du Soleil, I au coin de la rue des Bahuticrs. 11 n'eut pas sitôt | ouv m le paq et lu çc qui éloil contenu dedans ,
qu’il me dit d’un air gracieux : Seigneur Gil Blas, Pedro Palacio, mon correspondant , m’écrit en votre faveur d’une manière si pressante, que je ne puis me dispenser de vous offrir un logement chez moi. De plus , il me prie de vous trouver une bonne condition ; c’est une chose dont je nie cliarge avec plaisir. Je suis persuadé qu’il ne me sera pas bien difficile de vous placer avantageusement.
J’acceptai l'offre de Melendez avec d’autant plus de joie, que mes finances diminuoient à vue d’œil ; mais je ne lui fus pas long-temps à charge. Au bout de huit jours, il me dit qu’il venoit de me proposer à un cavalier de sa connoissance, qui avoit liesoin d’un valet de chambre, et que, selon toutes les apparences, ce poste ne m’échappcroil pas. En effet , ce cavalier étant survenu dans le moment : Seigneur, lui dit Melendez en me montrant, vous voyez le jeune homme dont je vous ai parlé. C’est un garçon qui a de l’honneur et de la morale ; je vous en réponds comme de moi-même. Le cavalier me regarda fixement, dit que ma pny-
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sionomie lui plaboit, et qu'il me prenoil à sou service. Il n’a qu’à me suivre, ajouta-t-il ; je vais l'instruire de scs devoirs. A ces mots, il donua le bonjour au marchand , et m’emmena dans la grande rue , tout devant l’église de Saint-Philippe. Nous entrâmes dans une assez belle maisou, dont il occupoit une aile ; nous montâmes un escalier de cinq ou six marches , puis il m’introduisit dans une chambre fermée de deux bonnes portes qu’il ouvrit, et dont la première avoit au milieu une petite fenêtre grillée. De celte chambre nous passantes dans une autre , où il y avoit un lit et d'autres meubles qui étoient plus propres que riches.
Si mon nouveau maître m'avoit bien cousidéré chez Mclcndcz , je l’examinai à mon tour avec beaucoup d’attention. C’étoit un homme de cinquante et quelques années, qui avoit l’air froid et sérieux. Il me parut d’un naturel doux, et je ne jugeai point mal de lui. Il me Ct plusieurs questions sur ma famille; ct, satisfait de mes réponses : Gil Blas , me dit-il , je te crois un garçon fort raisonnable ; je suis bien aise de t'avoir à mon service. De ton côté, tu seras content de ta condition. Je te donnerai par jour six réaux, tant pour ta nourriture et pour ton entretien que pour les gages, sans préjudice des petits profits que tu pourras taire chez moi. D'ailleurs je ne suis (vas difficile à servir ; je ne fais point d’ordinaire ; je mange en ville. Tu n'auras le matin qu'à nettoyer mes habits, et tu seras libre tont le reste de la journée. Je te recommande seulement d'avoir soin de te retirer le soir de bonuc heure , et de m’atlendrc à ma porte; voilà tout ce que j'exige de toi. Après m'avoir prescrit mon devoir, il tirade sa poche six réaux, qu'il me donna pour commencer à garder les conventions. Nous sortîmes ensuite tous deux ; il ferma les portes lui-même; et emportant les clefs : Mon ami , me dit-il , ne me suis point ; va-t'en où il te plaira , promène-toi dans la ville ; mais quand je reviendrai ce soir, que je te retrouve sur cet escalier. En achevant ces paroles il me quitta , et me laissa disposer de moi comme je le jugerais à propos.
En bonne foi, Gil Blas, me dis-je alors à moimême , tu ne pouvois trouver un meilleur maître! Quoi ! tu rencontres un homme qni, pour épousseter ses habits et faire sa chambre le matin , te donne six réaux par jour, avec la liberté de le promener et de te divertir comme un écolier dans les vacances ! Vive Dieu ! il n’est point de situation plus heureuse. Je ne m’étonne plus si j’avois tant d'envie d’être à .Madrid ; je pressentois sans doute le bonheur qui m’y attendoil. Je passai le jour à courir les rues , en m’amusant à regarder les choses qui éloient nouvelles pour moi; ce qui ne
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me donna pas peu d’occupalion. I.c soir , quand j’eus soupe dans une auberge qui n’étoit pas éloignée de notre maison , je gagnai promptement le lieu où mon maître m’avoit ordonné de me rendre. Il y arriva trois quarts d’heure après moi ; il parut coulent de mon exactitude. Fort bien , me dit-il , cela me plaît ; j’aime les domestiques attentifs à leur devoir. A ces mots il ouvrit les portes de son appartement , et les referma sur nous d’abord que nous fûmes entrés. Comme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie ; je l’aidai ensuite à se désltabiller. Lorsqu’il fut au lit , j’allumai , par son ordre, une lampe qui étoil dans la cheminée, et j j’emportai la bougie dans l’antichambre , où je me couchai dans un petit lit sans rideaux. Il se leva le lendemain malin entre neuf cl dix heures ; j’époussetai ses habits. 11 me compta mes six réaux , et me renvoya jusqu’au soir. Il sortit aussi , non sans avoir grand soin de fermer ses portes ; et nous voilà partis l’un et l’autre |Hiur toute la journée.
Tel étoit notre train de vie , que je trouvois très-agréable. Ce qu’il y avoit de plus plaisant, c’est que j’ignorois le nom de mon maître. Melendez ne le sav oit pas lui - même. Il ne connoissoit ce cavalier que pour un homme qui venoit quelquefois dans sa boutique , et à qui de temps en temps il vendoit du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfaire ma curiosité ; ils m’assurèrent tous que mon maître leur étoil inconnu , bien qu’il demeurât depuis deux ans dans le quartier. Ils me dirent qu’il ne fréquentoil personne dans le voisinage; ct quelques-uns, accoutumés à tirer témérairement des conséquences, j conrluoicnt de là que c’étoit un personnage dont j on ne pouvoit porter un jugement avantageux. On alla même plus loin dans la suite : on le soupçonna d’être un espion du roi de Portugal, ct l’on m’avertit de prendre mes mesures là-dessus. L’avis inc troubla : je me représentai que , si la chose étoit véritable, je courais risque de voir les prisons de Madrid que je ne croyois pas plus agréables que les autres. Mon innocence ne pouvoit me rassurer : mes disgrâces passées me faisoiont craindre la justice. J’avois éprouvé deux fois que, si elle ne fait pas mourir les innocents, du moins elle observe si mal à leur égard les lois de l’hospitalité , qu’il est toujours fort triste de faire quelque séjour chez elle.
Je consultai Mclcndcz dans une conjoncture si délicate. Il ne savoit quel conseil me donner. .S'il ne pouvoit croire que mon maître fût un espion, il n’avoilpas lieu non plus d’êlrc ferme sur la négative. Je résolus d’observer le patron, ct de le quitter si je m'aporccvois que ce fût effectivement un en-
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ncoii de l’état : mais il me sembla que la prudence et l’agrément de ma condition dcœandolent que je fusse auparavant bien sûr de mon fait. Je commençai donc à examiner scs actions ; et, pour le sonder : Monsieur, lui dis-je un soir en le désliabillant , je ne sais comment il faut vivre pour se mettre à couvert des coups de langue. Le monde est bien méchant ! Nous avons, entre autres , des voisins qui ne valent pas le diable. Les mauvais esprits! Vous ne devineriex jamais de quelle manière ils parlent de nous. Bon ! Gil Blas, me répondit-il. Eh ! qu’en peuvent-ils dire . mon ami ? Ah! vraiment, repris-je, la médisance ne manque point de matière ; la vertu même lui fournit des traits. Nos voisins disent que nous sommes des gens dangereux ; que nous méritons l'attention de la cour; en un mot, vous passez ici pour un espion du roi de Portugal. En prononçant ccs paroles j’envisageai mon maître, comme Alexandre regarda son médecin , et j’employai toute ma pénétration à dénuder l’effet que mon rapport pruduisoit en lui. Je crus remarquer dans mou patron un frémissement qui s'accordoit fort avec les conjectures du voisinage, et je le vis tomber dans une rêverie que je n’expliquai point favorablement. 11 se remit pourtant de son trouble, et me dit d’un air assez tranquille : Gil Blas, laissons raisonner nos voisins , sans faire dépendre noire repos de leurs raisonnements. Ne nous mettons point en peine de l’opinion qu’on a de nous , quand nous ne donnons pas sujet d’en avoir une mauvaise.
11 se coucba là-dessus, et je fis la même chose, sans savoir à quoi je devois m’en tenir. Le jour suivant , comme nous nous disposions le malin à sortir, nous entendîmes frapper rudement à la première porte sur l'escalier. Mon maître ouvrit l'autre , et regarda par la petite fenêtre grillée, il vit un homme bien vêtu, qui lui dit : Seigneur cavalier, je suis alguazil , et je v iens ici pour vous dire que monsieur le corrégidor souhaite de vous parler. Que me veut-il? répondit mon patron. C’est ce que j’ignore, seigneur, répliqua l’alguazil; mais vous n’avez qu’à aller le trouver, et vous en serez bientôt instruit. Je suis son serviteur, repartit mon maître , je n’ai rien à démêler avec lui. En achevant ces mots , il referma brusquement la seconde porte ; puis , s’étant promené quelque temps comme un homme à qui , ce me scmbloit , le discours de l’alguazil donnoit beaucoup à penser, il nie mil en main mes six réaux , et me dit : Gil Blas, lu peux sortir, mon ami , et aller passer ■ajournée où lu voudras; pour moi, je ne sortirai pas si tôt , et je n’ai pas besoin de loi ce malin, il ine fît juger par ccs paroles qu’il avoit peur d’être arrêté, et que celte crainte l’obligeoit à demeurer dans son appartement. Je l'y laissai; et, |miui voir
si je me trompois dans mes soupçons, je me cachai dans un endroit où je pouvois le remarquer s’il sortoil. J'aurois eu la patience de me tenir là toute la matinée, s’il ne m'en eût épargné la peine. Mais une heure après , je le vis marcher dans la rue avec un air d'assurance qui confondit d’abord ma pénétration. loin de me rendre toutefois à ces apparences , je m’en défiai ; car il n’avoit point en inoi un juge favorable. Je songeai que sa contenance pouvait être étudiée ; je m’imaginai même qu’il n’étoit resté chez lui que pour prendre tout ce qu’il avoit d’or ou de pierreries, et que proba- | bicment il alloit . par une prompte fuite , pourvoir à sa sûreté. Je n’espérai plus le revoir, et je doutai si j’irois le soir l’attendre à sa porte, tant j’élois persuadé que dès ce jour-là il sorliroit de la ville |»ur se sauver du péril qui le menaçoil. Je n’y manquai pas pourtant ; ce qui me surprit , mon mailre reviut à son ordinaire. 11 se coucha sans faire paroilre la moindre inquiétude , et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.
Comme il acbevoit de s’habiller, on frappa toutà-coup à la porte. Moll maître regarda par la pctilcgrilic. Il reconnoît l’alguazil du jour précédent, et lui demande ce qu’il veut. Ouvrez, lui répond l’alguazil , c’est monsieur le corrégidor. A ce nom redoutable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignois diablement ces messieurs-là depuis que j’avois passé par leurs mains , et j’aurois voulu dans ce moment être à cent iieuesde Madrid. Tour mon patron , il fut moins effrayé que moi ; il ouvrit la porte , et reçut le juge avec respect. Vous voyez, lui dit le corrégidor , que je ne viens point chez vous avec une grosse suite ; je veux faire les choses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux qui courent de vous dans la ville , je crois que vous méritez quelque ménagement. Apprenez-moi comment vous vous appelez, et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui répondit mon maître, je suis de la Castille-Nouvelle , et je me nomme don Bernard de Castil Blazo. A l’égard de mes occupations , je me promène , je frequente les spectacles, et je me réjouis tons les jours avec un petit nombre de personnes d’un commerce agréable. Vous avez sans doute , reprit le juge , un gros revenu ? Non. seigneur, interrompit mon patron, je n’ai ni rentes , ni terres, ni maisons. Et de quoi vivez-vous donc? répliqua le corrégidor. De ce que je vais vous faire voir, repartit don Bernard. En même temps il leva une tapisserie , ouvrit une porte que je n’avois pas remarquée, puis encore une autre qui étoil derrière, et fit entrer le juge dans un cabinet où il y avoit un grand coffre tout rempli de pièces d’or qu’il lui montra.
■Seigneur, lui dit-il ensuite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail; cependant,
quelque aversion qu’ils aient pour la peine, je puis dire que j’enchéris sur eux là-dessus : j’ai un fond de paresse qui me rend incapable de toul emploi. S» je voulois ériger mes vices en vertu , j’appellerois ma paresse une indolence philosophique , je dtrots que c’est l’ouvrage d’un esprit revenu de tout ce qu’on recherche daus le monde avec ardeur ; mais j’avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempérament , et si paresseux , que , ; s’il me falfoit travailler pour vivre, je crois que je j me laisserois mourir de faim. Ainsi, pour mener . une vie convenable à mon humeur, pour n’avoir l>as la peine de ménager mon bien , et plus encore pour nie passer d’intendant, j’ai converti en argent comptant tout mon patrimoine, qui consistoit en plusieurs héritages considérables. Il y a dans ce coffre cinquante mille ducats. C’est plus qu’il ne m’en faut pour le reste de mes jours, quand je vivTois au-delà d’un siècle, puisque je u’en dépense pas mille chaque année, et que j’ai déjà passé mon dixième lustre. Je ne crains donc point l’avenir , parce que je ne me suis adonné , grâces au ciel , à aucune des trois choses qui rainent ordinairement les hommes. J’aime peu la lionne chère, je ne joue que pour m’amuser , et je suis revenu dos femmes. Je n’appréhende point que, dans ma vieillesse, ou me compte parmi ces barbons voluptueux à qui les coquettes vendent leurs bontés ! au poids de l’or.
Que je vous trouve heureux ! lui dit alors le corrégidor. On vous soupçonne bien mal à pro|>os d’étre un espion : ce personnage ne convient point à un homme de votre caractère. Allez, don Bernard , ajouta-t-il , continuez de vivre comme vous ! vivez. Loin de vouloir troubler vos jours tranquilles, je m’en déclare le défenseur ; je vous demande v otre amitié et vous offre la mienne. Ah ! seigneur, ! s’écria mon maître pénétré de ccs paroles obligeantes, j’accepte avec autant de joie que de respect l’offre précieuse que vous me faites. En me donnant votre amitié, vous augmentez mes richesses. et mettez le comble à mon IxHilieur. Après cette conversation , que l’alguazil et moi nous en- : tendîmes de la porte du cabinet , le corrégidor j prit congé de don Bernard , qui ne pouvoit assez j à son gré lui marquer de reconnoissance. I)e mon côté, pour seconder mon maître et l’aider à faire 1 les honneurs de chez lui, j’accablai de civilités l’ai- ; guazil : je lui ûs mille révérences profondes, quoi- j que dans le fond de mon âme je sentisse |>our lui 1 le-mépris et l’aversion que tout honnête homme a naturellement pour un alguazil.
Cü APITRE IL
De PélonnemcDt où fui GU Blas de rencontrer à Madrid le rapitaine Rolando ; et des choses curieuses
due ce voleur lut raconta.
Dot» Bernard de Castil Blazo , après avoir conduit le corrégidor jusque dans la rue, revint vite sur scs pas fermer sou coffre-fort et toutes les portes qui en faisoient la sûreté ; puis nous sortîmes l’un et l'autre très-satisfaits , lui , de s’être acquis un ami puissant, et moi, de me voir assuré de mes six réaux par jour. I.’envie de conter cette aventure à Mclcudcz me fit prendre le chemin de sa maison ; mais, comme j’étois près d’y arriver , j’aperçus le capitaine Rolando. Ma surprise fut extrême de le retrouver là , et je ne pus m'empêcher de frémir à sa vue. Il me reconnut aussi , m’ahorda gravement, et, conservant encore son air de supériorité, il m’ordonna de le suivre. J’obéis en tremblant, et dis en moi-même : Hélas! il veut sans doute me faire payer tout ce que je lui dois. Où va-t-il me mener? il a peut-être dans cette ville quelque souterrain. Malepeste! si je le ernyois, je lui ferais voir tout à l’heure que je n*ai pas la goutte aux pieds. Je marchais donc derrière lui, en donnant toute mou attention au lieu où il s'arrêterait, résolu de m’en éloigner à toutes jambes , pour peu qu’il me parût suspect.
Rolando dissipa bientôt ma crainte. Il entra dans un fameux cabaret : je l’y suivis. Il demanda du meilleur vin, et dit à l’hôte de nous préparer à dîner. Pendant ce temps-là nous passâmes dans une chambre, où le capitaine, se voyant seul avec moi , me tint ce discours : Tu dois être étonné , Gil Blas, de revoir ici ton ancien commandant, et tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j’ai à te raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrain, et que je parLis avec tous mes cavaliers [>our aller vendre à Mansilla les mules et les chevaux que nous avions [iris le soir précédent , nous rencontrâmes lu fils du corrégidor de Léon , accompagné de quatre hommes à cheval et bien armés, qui sui voient son carrosse. Nous fîmes mordre la poussière à deux de ses gens, et les deux autres s’enfuirent. Alors le cocher , craignant pour son maître, nous cria d’une voix suppliante; Eh! mes chers seigneurs, au nom de Dieu, lie tuez point le fils unique de monsieur le corrégidor de Léon ! Ces mots n’attendrirent pas mes cavaliers; au contraire, ils leur inspirèrent une espèce de fureur. Messieurs, nous dit l’un d'entre eux, ne .laissons point échapper le fils du plus grand ennemi de nos pareils. Combien son père a-t-il fait mourir de gens de notre profession! Vengeons-lcs. immolons cette victime à leurs mânes, qui semblent en ce moment nous
la demander. Mes autres cavaliers applaudirent à ce sentiment , et mou lieutt*nant même se préparoit à servir de grand-prêtre dans ce sacrifice , lorsque je lui retins le bras. Arrêtez , lui dis-je ; pourquoi sans nécessité vouloir répandre du sang? Contentons-nous de la bourse de ce jeune homme. Puisqu'il ne résiste point , il y auroit de la barbarie à l’égorger. D’ailleurs il n’est point responsable des actions de son père; et son père ne fait que sou devoir lorsqu'il nous condamne à la mort, comme nous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs.
J’intercédai donc pour le fils du corrégidor , et mou intercession ne lui fut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu’il avoit , et nous emmenâmes les chevaux des deux hommes que nous avions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nous conduisions à Mansilla. Nous nous en retournâmes ensuite au souterrain , où nous arrivâmes le lendemain quelques moments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver la trapi e levée ; et notre surprise devint encore plus grande lorsque nous vîmes dans la cuisine Léona rdc liée. Elle nous mil au fait en deux mots. Le sou un r de ta colique nous fil rire; nous admirâmes comment lu avois pu nous tromper : nous ne Paîtrions jamais cru capable de nous jouer un si bon tour, et nous te le pardonnâmes à cause de l’inventif n. Dès que nous eûmes détaché la cuisinière, je lui donnai ordre de nous apprêter à manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux à l’écurie, où le vieux nègre, qui n’avoit reçu aucun secours depuis vingt-quatre heures , étoit à l’extrémité. Nous souhaitions de le soulager, mais il avoit perdu connoissancc ; et il nous parut si bas , que , ntalgré notre bonne volonté , nous laissâmes ce pauvre | diable entre la vie et la mort. Cela ne nous empêcha pas de nous mettre à table; et, après avoir amplement déjeûne, nous nous retirâmes dans nos chambres , où nous reposâmes toute la journée.
A notre réveil, Léonarde nous apprit que Domingo ne vivoit plus. Nous le portâmes dans le caveau où tu dois te souvenir d’avoir couché , et là nous lui fîmes des funérailles comme s’il eût eu l’honneur d’être un de nos compagnons.
Cinq ou six jours après , il arriva que , voulant faire une course, nous rencontrâmes un matin , à la sortie du bois , trois brigades d’arebers de la sainte Hermandad, qui scmbloient nous attendre pour nous charger. Nous n’en aperçûmes d'abord qu’une. Nous la méprisâmes , bien que supérieure en nombre à notre troupe , et nous l’attaquâmes ; mais , dans le temps que nous étions aux mains avec elle , les deux autres , qui avoient trouvé moyen de sc tenir cachées, vinrent tout-5-coup fondre sur nous ; de sorte que notre valeur ne nous
servit de rien. Il fallut céder à tant d’ennemi». Notre lieutenant et deux de nos cavaliers périrent dans cette occasion. Les deux autres et moi nous fûmes enveloppés et serrés de si près , que les archers nous prirent ; et , tandis que deux brigades nous conduisoicut à Léon . la troisième alla déi truire notre retraite , qui avoit été découverte de ■ la manière que je vais te le dire. 1 n paysan de Luceno, en traversant la forêt pour s’en retourner chez lui , aperçut par hasard la trappe de nom* souterrain que tu n’aiois pas abattue ; car c’éloit justement le jour que tu en sortis avec la dame. Il se douta bien que c’étoit notre demeure. 11 n’eut pas le courage d’y entrer. Il se contenta d’observer les environs ; et , pour mieux remarquer l’endroit , il écorça légèrement avec son couteau quelques arbres voisin», et d’autres encore de distance en distance . jusqu’à ce qu’il fut hors du bot. II se rendit ensuite à Léon pour faire |>art [ de celte découverte au corrégidor , qui en eut d’autant plus de joie , que son lils venoil d’être volé par notre compagnie. Ce juge lit assembler trois brigades pour nous arrêter, elle paisau leur servit de guide.
Mon arrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pour tous les habitants. Quand j’aurois été un général portugais fait prisonnier de guerre , le peuple ne se seroit pas plus empressé de me voir. Le voilà, disoit-on , le voilà , a; fameux capitaine, la terreur de cette contrée ! Il mériteroit d’être démembré avec des tenailles , de même que ses deux camarades. On nous mena devant le corrégidor , qui commença de m'insulter. Eh bien ! me dit-il , scélérat , le ciel , las des désordres de ta vie, t’abandonne à ma justice ! Seigneur , lui ré|>oiidisje , si j’ai commis bien des crimes , du moins je n’ai pas la mort de votre bis unique à nie reprocher ; j’ai conservé ses jours ; vous m’en devez quelque reconnoissance. Ah ! misérable, s’écriat-il , c’est bien avec des gens de ton caractère qu’il faut garder un procédé généreux ! Et quand même je voudrois te sauver , le devoir de ma charge ne me le perinellroit pas. Lorsqu’il eut parlé de cette sorte , il nous lit enfermer dans un cacbot , où il i ne laissa pas languir mes compagnons. Ils en sor- ! tirent au bout de trois jours pour aller jouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moi , je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crus qu’on nedifTéroit mon supplice que pour le rendre plus terrible ; et je m’altcndois enfin à un genre de mort tout nouveau , quand le corrégidor, m’ayant fait ramener en sa présence , me dit :
| Écoute ton arrêt! Tu es libre. Sans toi, mon fils j unique auroit été assassiné sur les grands chemins.
! Gomme père j’ai voulu reconnoîtrc ce service ; et | comme juge, no pouvant t’absoudre, j’ai écrit à