‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 118 sur 734 · GU · texte numérisé non relu

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ce que je le donne pour m’avoir servi jusqu'à ce jour. Va chercher une aulre maison : je ne pub m’accommoder d’un valet qui a de si lielles connoissanccs. Je m’avisai de lui représenter, pour ma justification , que je connoissois cet alguazil pour lui avoir fourni certains remèdes à Valladolid, dans le temps que j’y exerçob la médecine. Fort bien , reprit mon maître , la défaite est ingénieuse : tu devois me répondre cela hier au soir, et non pas te troubler. Monsieur, lui repartis-je , en vérité , je n’osois vous le dire par discrétion ; c’est ce qui a causé mon embarras. Certes, répliqua-t-il en me frappant doucement sur l’épaule , c’est être bien discret ! Je ne te croyois pas si rusé. Va , mon enfant , je te donne ton congé : un garçon qui fraie avec des alguazils n’est point du tout mon fait.

J’allai sur-le-champ apprendre cette mauvaise nouvelle à Meleudez , qui me dit , pour me consoler, qu’il prétendoit me faire entrer dans une meilleure maison. Kn effet, quelques jours après, il me dit : Gil Blas , mon ami , vous ne vous attendez pas au bonheur que j’ai à vous annoncer ! Vous aurez le poste du monde le plus agréable. Je vais vous mettre auprès de don Mathias de Silva. C’est un homme de la première qualité, un de ces jeunes seigneurs qu’on appelle petits-maîtres. J’ai l’honneur d’être son marchand. II prend chez moi des étoffes , à crédit à la vérité ; mais il n’y a rien à perdre avec ces seigneurs : ils épousent souvent de riches héritières qui paient leurs dettes; et quand cela n’arrive pas, on marchand qui entend son métier leur vend toujours si citer, qu’il se sauve en ne touchant même que le quart de scs parties. L’intendant de don Mathias, poursuivitil , est mon intime ami. Allons le trouver. 11 doit vous présenter lui-même à son maître ; et vous pouvez compter qu’à ma considération il aura beaucoup d’égards pour vous.

Comme nous étions en chemin pour noos rendre à l’hôtel de don Mathias . le marchand me dit : Il est à propos, ce me semble, que je vous apprenne de quel caractère est l’intendant , afin que vous vous régliez là-dcssiis : il s’appelle Grcgorio Rodriguez. Entre nous, c’est un homme de rien , qui, se sentant né pour les affaires , a suivi son génie , et s’est enrichi dans deux maisons minées , dont il a été l’intendant. Je vous avertis qu’il est fort vain ; il aime à voir ramper devant lui les autres domestiques. C’est à lui qu’ils doivent d’abord s’adresser quand ils ont la moindre grâce à demander à leur maître ; car, s’il arrive qu’ils Paient obtenue sans sa participation , il a toujours des détours tout prêts pour faire révoquer la grâce ou pour la rendre inutile. Réglez- vous sur cela , Gil Rlas : faites votre cour au seigneur Rodriguez,

BT. AS.

préférablement à votre maître même , et mettez, tout en usage pour lui plaire. Son amitié vous sera d’une grande utilité. Il vous paiera vos gages exactement ; et , si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance , il pourra vous donner quelques petits os à ronger. Il eu a tant ! don Mathias est un jeune seigneur qui ne songe qu’à ses plaisirs , et qui ne veut prendre aucune connoissauce de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant!

Lorsque nous fûmes arrivés à P hôte! , nous demandâmes à parler au seigneur Rodriguez. Ou ! nous dit que nous le trouverions dans son appar- ! tement. Il y étoit en effet, et nous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenoit un sac de toile bleue rempli d’espèces. L’intendant, qui me parut plus pâle et plus jaune qu’une fille fatiguée du célibat, vint au-devant de Melcndez en lui tendant les bras : le marchand, de son côté , ouvrit lc9 siens , et ils s’embrassèrent tous denx avec des démonstrations d’amitié où il y avoit beaucoup plus d’art que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguez m’examina depuis les pieds jusqu’à la tète ; puis il me dit fort poliment que j’étois tel qu’il falioit être pour convenir à don Mathias, et qu’il se chargcoit avec plaisir de me présenter à ce j seigneur. Là-dessus Melendez fit connoltre jusqu’à | quel point il s’intéressoit pour moi : il pria Pin- ! tendant de m’accorder sa protection ; et, me laissant avec lui après force compliments, il se retira. Dès qu’il fat sorti , Rodriguez me dit : Je vous conduirai à mon maître d’abord que j’aurai expédié ce bon laboureur. Aussitôt il s’approcha du paysan; et, lui prenant son sac : Talego *, lui dit-il, voyons si les cinq cents pistoles sont là-dei dans. Il compta lui-même les pièces. 11 trouva le i compte juste, donna quittance de la somme aulai bourcur, et le renvoya. Il remit ensuite les espèces ! dans le sac. Alors s’adressant à moi : Nons pou- | vons présentement , me dit-il , aller au-devant de | mon maître. Il sort du lit ordinairement surle midi; il est près d’une licurc; il doit être jour dans sou appartement.

Don Mathias venoit en effet de se lever. Il étoit encore en robe de chambre , et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avoit une jambe étendue ; il se balançoit en râpant dn tabac *. Il s’entretenoit avec on laquais, qui. remplissant par intérim l’emploi de valet de chambre , se tenoit là tout prêt à le servir. Seigneur, lui dit l’intendant , voici an jeune homme que je prends la li-

* Talego , sac à mettre de l'argent.

* A l’époque où Le Sage eomposoit ce roman, la mode étoit encore que chaque preneur de tabac Tût muni d’une râpe, avec du tabac en carotte qu'il metloit en poudra lui-même.

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