CHAPITRE III
berté de tous présenter pour remplacer celui que vous classâtes avant-hier. Meiendez , votre marchand, en répond ; il assure que c’est un garçon de mérite, et je crois que tous en serez fort satisfait. C’est assez, répondit le jeune seigneur; puisque c’est vous qui le produisez auprès de moi, je le reçois aveuglément à mon service. Je le fais mon valet de chambre , c’est une affaire finie. Rodriguez, ajouta-t-il, parlons d’autres choses. Vous arrivez à propos, j'allois vous envoyer chercher. J’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre , mon citer Rodriguez. J’ai joué de malheur celte nuit; avec cent pistoles que j’avois, j’en ai encore perdu deux ceuls sur ma parole. Vous savez de quelle conséquence il est pour des personnes de condition de s’acquitter de cette sorte de dette. C’est proprement ia seule que le |>oint d’honneur nous oblige à payer avec exactitude. Aussi ne payons-nous pas les autres religieusement. Il faut doue trouver deux cents pistoles tout à l’heure , et les envoyer à la comtesse de Pcdrosa. Monsieur, dit l’intendant , cela u’est pas si difficile h dire qu'à exécuter. Où voulez-vous, s’il vous plaît, que je prenne celte somme! Je ne touche pas un maravédis* de vos ieraiiers , quelque menace que je puisse leur faire. Cependant il faut que j’entretienne honnêtement votre domestique, et que je sue sang et eau pour fournir à votre dépense. Il est vrai que jnsqu’ici, grâces au ciel , j'en suis venu à bout ; mais je ne sais plus à qnel saint me vouer; je suis réduit à l’extrémité. Tous ces discours sont inutiles , interrompit don Mathias, et ces détails ne font que m’ennuyer. Ne prétendez-vons pas, Rodriguez, que je change de conduite , et que je m’amuse à prendre soin de mon bien? L’agréable amusement pour un homme de plaisir comme moi I Patience, répliqua l'intendant, au train que vont les choses je prévois que vous serez bientôt débarrassé pour toujours de ccsoin-Ià. Vous me fatiguez, repartit brusquement le jeune seigneur; vous m’assassinez, baissez-moi me ruiner sans que je m’en aperçoive. Il me iaul , vous dis-je , deux cents pistoles ; il me les fant. Je vais donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieillard qui vous a déjà prête de l'argent à grosse usure? Ayez recours, si vous voulez, au diable, répondit don Mathias; pourvu que j’aie deux cenls pistoles , je ne me soucie pas du reste.
Dans le moment qu'il prononçoil ces mots d’un air brusque et chagrin , l'intendant sortit: et un jeune homme de qualité , nommé don Antonio de Ccntclles, entra. Qu’as-tu, mon ami? dit ce dernier à mon maître. Je te trouve l'air nébuleux;
1 Marnvitiit, très-petite monnnie d'Espagne, valant tm denier et demi , et faisant la moitié du liane, qui vaut trois deniers.
je vois sur ton visage une impression de colère ! Qui peut t’avoir mis de mauvaise humeur? Je sais parier que c'est ce maronite qui sort. Oui , répondit don Mathias; c’est mon intendant. Toutes les fois qu’il vient me parler, il me fait passer quelques mauvais quarts-d'heure. Il m’enlretient do mes affaires ; il dit que je mange le fonds de mes
revenus L’animal! ne diroit-on pas qu’il y
perd, lui? Mon enfant, reprit don Antonio, je suis dans le même cas. J’ai un homme d’affaires qui u’est pas plus raisonnable que ton intendant. Quand le faquin , poor obéir à mes ordres réitérés, m'apporte de l’argent , vous diriez qu’il donne du sien. 11 me fait toujours de grands raisonnements. Monsieur, me dit-il, vous vous abîmez; vos revenus sont saisis. Je suis obligé de lui couper la parole pour abréger scs sots discours. Le maibeur, dit don Mathias , c’est que nous ne saurions nous passer de ces gens-là ; c’est un mai nécessaire. J’en
conviens, répliqua Ccntclles Mais attends,
poursuivit-il en riant de toute sa force, i) me vient une idée assez plaisante. Rien n’a jamais été mieux imaginé. Nous pouvons rendre comiques les scènes sérieuses que nous avons avec eux, et nous divertir de ce qui nous chagrine. Ecoule : il faut que ce soit moi qui demande à ton intendant tout l'argent dont tu auras besoin. Tu en useras de mémo avec mon homme d’affaires. Qu’ils raisonnent alors tous deux tant qu’il leur plaira ; nous les écouterons de sang-froid. Ton intendant viendra me rendre ses comptes ; mon homme d’affaires ira to rendre les siens. Je n’entendrai parler que de tes dissipations ; tu ne verras que les miennes. Cela nous réjouira.
Mille traits brillants suivirent cette saillie, et mirent en joie les jeunes seigneurs, qui continuèrent de s’entretenir avec beaucoup de vivacité. Leur conversation fut interrompue par Gregorio Rodriguez, qui rentra suivi d’un petit vieillard qui n’avoit presque point de cheveux, tant il éloit chauve. Don Antonio voulut sortir. Adieu, don Mathias , dit-il; nous nous reverrons tantôt. Je te laisse avec ccs messieurs ; vous avez sans doule quelque affaire sérieuse à démêler ensemble. Eli ! non, non, lui répondit mon maître , demeure ; tu n’es pas de trop. Ce discret vieillard que tu vois est un honnête homme qui me prête de l’argent au denier cinq. Comment au denier cinq ! s’écria Cenleücs d’nn air étonné. Vive Dieu ! je te félicite d’être en si bonnes mains. Je ne sais pas traité si doucement, moi; j’achète l’argent an poids de l’or. J’emprunte d’ordinaire au denier trois. Quelle usure ! dit alors le vieil usurier ; les fripons ! songent-ils qu'il y a un autre monde? Je ne suis plus surpris si Ton déclame tant contre les personnes qui prêtent à intérêts. C’est le profit exorbitant
ISO G1I.
que quelques-uns (Feux tirent de leurs espèces qui nous perd d'honneur et de réputation. Si tous nies confrères nie rcsscmbloicnt , nous ne serions pas si décriés; car pour moi , je ne prête uniquement que pour faire plaisir au prochain. Ah ! si le temps étoit aussi lion que je l’ai vu autrefois , je vous offrirais ma bourse sans intérêts ; et peu s’en faut même , quelle que soit aujourd’hui la misère, que je ne me fasse un scrupule de prêter au denier cinq. Mais on dirait que l’argent est rentré dans le sein de la terre : on n’en trouve plus , et sa rareté oblige enfin ma morale à se relâcher.
De combien avez-vous besoin? poursuivit-il en s’adressant à mon maître. Il me faut deux cents pistoles, répondit don Mathias. J’en ai quatre cents dans un sac, répliqua Fusurier ; il n’y a qu’à vous en donner la moitié. En même temps il tira de dessous son manteau un sac de toile bleue, qui me parut être le même que le paysan Talego venoit de laisser avec cinq cents pistoles à Rodriguez. Je sus bientôt ce qu’il en falloit penser, et je vis bien que Mclendez ne m’avoit pas vanté sans rahon le savoir faire de cet intendant. Le vieillard vida le sac, étala les espèces sur une table, et se mit à les compter. Cette vue alluma la cupidité de mon maître ; il fut frappé de la totalité de la somme. Seigneur Descomulgado ', dit-il à Fusurier, je fais une réflexion judicieuse : je suis un grand sot. Je n’emprunte que ce qu’il faut pour dégager ma parole , sans songer que je n’ai pas h* sou ; je serai obligé demain de recourir encore à vous. Je suis d’avis de rafler les quatre cents pistoles pour vous épargner la peine de revenir. Seigneur, répondit le vieillard, je destinois une partie de cet argent à un lion licencie qui a de gros héritages qu’il emploie charitablement à retirer du monde de petites filles, et à meubler leurs retraites; mais, puisque vous avez besoin de la somme entière , elle est à votre service , vous n’avez seulement qu’à songer aux assurances Oh ! pour des as-
surances, interrompit Rodriguez en tirant de sa ]>oche un papier, vous en aurez de bonnes. Voilà un billet que le seigneur don Mathias n’a qu’à signer. Il vous donne cinq cenls pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur Talego, riche laboureur de Mondejar. Cela est bon , répliqua f usurier : je ne fais point le difficultueux , inoi ; pour peu que les propositions qu’on me fait soient raisonnables , je les accepte sans façon dans le moment. Alors l’intendant présenta une plume à mon maître , qui , sans lire le billet, écrivit, en sifflant, son nom au bas.
Cette affaire consommée*, le vieillard dit adieu
* Descomulgmlo , rmunniunié. On voit que ce met e«t choisi exprès pour nommer un usurier, l'Ame dam- ». e d’un intendant.
DI. AS
| à mon patron , qui courut l'embrasser en lui (lisant : Jusqu'au revoir, seigneur usurier; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vous passez, ; vous autres , pour des fripons ; je vous trouve trèsnécessaires à l'état ; vous êtes h consolation «le mille enfants de famille, et la ressource de tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus. Tu as raison , s’écria Centelles. Les usuriers sont d’honnêtes gens qu’on ne peut asse2 honorer; et je veux à mon tour embrasser celui-ci à cause du denier cinq. A ces mots , il s’approcha du vieillard pour l’accoler ; et ces deux petits maîtres , pour se divertir, commenceVent à se le renvoyer l’un à l’autre , comme deux joueurs de paume qui | pelotent une balle. Après qu’ils l’eurent bien bal- | loté, ils le laissèrent sortir avec l’intendant, qui méritoit mieux que» lui ces embrassades , et même | quelque chose de plus.
Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent i sortis , don Mathias envoya , par le laquais qui étoit avec moi dans la chambre , la moitié de ses I pistoles à la comtesse de Pedrosa , et serra l'autre dans une longue bourse brochée d’or et de soie, qu’il portoil ordinairement dans sa poche. Fort satisfait de se revoir en fonds , il dit d’un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd’hui? tenons conseil là-dessus. C'est parier en homme de bon sens, répondit Centelles; je le veux bien, délibérons. Dans le temps qu’ils alloient rêver à ce qu’ils deviendraient ce jour-là , deux autres seigneurs arrivèrent. C'étoient don Alexo Segiar et don Fernand deCamboa ; Fun et l’autre à peu près . de Fàge de mon maître, c’est-à-dire de vingt-huit à ; trente ans. Ces quatre cavaliers débutèrent par de ! vives accolades epi’ils se firent ; on eût dit qu'ils ! ne s’étoient point vus depuis dix ans. Après cela, l don Fernand , qui étoit un gros réjoui , adressa la parole à don Mathias et à don Antonio : Messieurs, leur dit-il, où dînez-vous aujourd’hui? Si vous n’êtes point engagés, je vais vous mener dans un cabaret où vous boirez du vin des dieux. J’y ai soupé , et j’en suis sorti ce matin entre cinq et six heures*. Plût au ciel, s'écria mon maître, que j’eusse passé la nuit aussi sagement ! je n’aurots pas perdu mon argent.
Pour moi , dit Centelles, je me suis donné hier 1 au soir un divertissement nouveau ; car j'aime à
• Telles étaient à U lettre, vers la Qn du règne de Louis XIV', tes irueurs de la belle jeunesse , par opposition à ce vernis d'hypocrisie et de Tousse dévotion qu'on étoit Torcé d'affecter pour parottre à la cour. L’esprit licencieux qui éclata sous la régence ne fit que mettre au jour celte corruption, qui «voit été comprimée», et qui sembla gagner même la bonne compagnie. La première édition de Cil glas est de 1713. Le Sage a donc 1 copié fidèlement ce qu'il royoit.
cltanger de plaisirs. Aussi n'y a-t-il que la variété des amusements qui rende la aie agréable. l.’n de mes amis m’entraina chez un de ces seigneurs qui lèvent les impôts et font leurs affaires avec celles
je. Non , repartit il , non ; il n'y a point de sot que nous ne puissions façonner; comptez làdessus.
Il n’eut pas besoin de m’en dire davantage pour
de l’état. J’y vis de la magnificence, du bon goût, l me faire comprendre que j’avois pour confrères
et le repas me parut assez bien entendu ; mais je trouvai dans les maîtres du logis un ridicule qui rue réjouit. Le [artisan, quoique des plus roturiers de sa compagnie, tranchoit du grand ; et sa femme, bien qu’horriblement laide , faisoit l'adorable , et disoit mille sottises assaisonnées d’un accent biscayen qui leur donnoit du relief. Ajoutez à cela qu’il y avoit à table quatre ou cinq enfants avec un précepteur. Jugez si ce souper de famille me divertit !
Et moi , messieurs, dit don Alcxo Segiar , j’ai soupé chez une comédienne , chez Arsénié. Nous étions six à table : Arsénié, Florimonde avec une coquette de ses amies, le marquis de Zenctlc, don Juan de Moncade et votre serviteur. Nous avons passé la nuit à boire et à dire des goeulées. Quelle volupté! il est vrai qu’ Arsénié et Florimonde ne sont pas de grands génies ; mais elles ont un usage de débauche qui leur lient lieu d’esprit. Ce soûl des créatures enjouées, vives, folles : cela ne vaut-il pas mieux cent fois que des femmes raisonnables!
De quelle maniéré Gil Bits fil connolitanee avec 1rs valets des petits-maîtres ; du secret admirable qu'ils lui enseignèrent pour avoir, à peu de frais, U réputation d homme d'esprit, et du serment singulier qu’ils lui firent faire.
Ces seigneurs continuèrent à s’entretenir de cette sorte , jusqu’à ce que don Mathias , que j’aidois à s’habiller pendant ce temps-là , fût eu élat de sortir. Alors il me dit de le suivre ; et tous ces petits-maîtres prirent ensemble le chemin du cabaret où don Fernand de Gamboa se proposoit de les conduire. Je commençai donc à marcher derrière eux avec trois autres valets ; car chacun de ces cavaliers avoit le sien. Je remarquai avec étonnement que ces trois domestiques copioieut leurs maîtres , et se donnoient les mêmes airs. Je les saluai comme leur nouveau camarade. Ils me saluèrent aussi ; et l’un d’entre enx, après m'avoir regardé quelques tt oments, me dit : Frère, je vois à votre allure que vous n’avez jamais encore servi de jeune seigneur. Uélas! non , lui répondis-je , et il n’y a pas long-temps que je suis à Madrid. C’est ce qu’il hic semble, répliqua-t-il; vous sentez la province ; vous paraissez timide et embarrassé ; il y a de la bourre dans votre action. Mais n'importe, nous vous aurons bientôt dégourdi, sur ma parole. Vous me Battez peut-être? lui dis-
de bons enfants , et que je ne pouvais être en meilleures mains pour devenir joli garçon. En arrivant au cabaret, nous y trouvâmes un repas tout préparé , que le seigneur don Fernand avoit eu la précaution d'ordonner dès le matin. Nos maîtres se mirent à table, et nous nous disposâmes à les servir. Les voilà qui s'entretiennent avec beaucoup de gaîté. J’avois un extrême plaisir à 1rs entendre. Leur caractère, leurs pensées, leurs expressions me divertissoient. Que de feu ! que de saillies d’imagination ! Ces gens-ià me parurent nne espèce nouvelle, Lorsqu’on en fat an fruit , nous leur apportâmes une copieuse quantité de bouteilles des meilleurs vins d’Espagne, et nous les quittâmes pour aller dîner dans une petite salle où l’on nous avoit dressé une table.
Je ne lardai guère à m’apercevoir que les chevaliers de ma quadrille avoient encore plus de mérite que je ne me l'étois imaginé d’abord. Ils ne se contcntoicnt pas de prendre les manières de leurs maîtres; ils en affcctoicnt même le langage ; et ces marauds les rendoient si bien, qn’à un air de qualité près c'étoit la même chose. J’admirois leur air libre et aisé : j’éiois encore plus cbariné de leur esprit , et je désespérais d’étre jamais aussi agréable qu’eux. Le valet de don Fernand , attendu que c'étoit son maître qui régaloit les nôtres, fit les honneurs du repas ; et, vendant que rien n’y manquât, il appela l’hôte, et lui dit : Monsieur le maître, donnez-nous dix bouteilles de votre plus excellent vin ; et, comme vous avez coutume de faire , vous les ajouterez à celles que nos messieurs auront bues. Très - volontiers , répondit l’hôte ; mais, monsieur Gaspard , vous savez que le seigneur don Fernand me doit déjà bien des repas. Si par votre moyen j'en pouvois tirer quelques
espèces Obi interrompit le valet, ne vous
mettez point en peine de ce qui vous est dû ; je vous en réponds, moi : c'est de l’or en barre que les dettes de mon maître. Il est vrai que quelques discourtois créanciers ont fait saisir nos revenus; mais nous obtiendrons main-levée au premier jour , et nous vous paierons sans examiner le mémoire que vous nous fournirez. L’bûte nous apporta du vin , malgré les saisies ; et nous en bûmes en attendant la main-levée. 11 fallnit voir comme nous nous portions des santés à tous moments, en nous donnant les uns aux autres les surnoms de nos maîtres. Le valet de don Antonio appeloit Gamboa celui de don Fernand , et le valet de don Fernand appeloit Centelles celui de dou
1GJ
GH. DLAS.
Antonio: ils me noramoicnl de même Silva; rt I nous nous enivrions peu à |>eu sous ccs noms cm- j [uuntés , tout aussi bien que les seigneurs qui les porloieiu véritablement.
Quoique je fusse moins brillant que mes cou- . vives, ils ne laissèrent pas de me témoigner qu’ils | étoienl assez contents de moi. Silva, me dit un des plus dessalés, nous ferons quelque chose de toi, mou ami : je m'aperçois que tu as un fonds de génie ; mais tu ne sais pas le faire valoir. La crainte de mal parler l’empêche de rien dire au hasard ; et toutefois ce u’est qu’en hasardant des discours, que mille gens s’érigent aujourd'hui en beaux esprits. Veux-tu briller? lu n’as qu’à te livrer à ta vivacité, et risquer indifféremment tout ce qui pourra le venir à la bouche : ton étourderie passera pour une noble hardiesse. Quand lu débiterois cent impertinences, pourvu qu'avec cela il t'échappe seulement un bon mot , on oubliera les sottises ; on retiendra le trait 1 , et l’on concevra une haute opinion de ton mérite. C’est ce que pratiquent si heureusement nos maîtres; et c’est ainsi qu’en doit user tout homme qui vise à la réputation d’un esprit distingué.
Outre que je ne souhaitois que trop de passer pour un beau génie, le secret qu’on m’enscignoit pour y réussir me paroissoit si facile , que je ne crus (vas devoir le négliger. Je l’éprouvai sur-lerliamp, et le vin que j’avois bu rendit l’épreuve heureuse ; c’est-à-dire que je parlai à tort et à travers, et que j’eus le bonheur de mêler parmi beaucoup d’extravagances quelques pointes d’espritqui m’attirèrent dcsapplaudissemcnts. Ce coup d’essai me remplit de confiance ; je redoublai de 1 vivacité pour produire quelque bonne saillie , et le hasard voulut encore que mes efforts ne fussent pas inutiles.
Eh bien ! me dit alors celui de mes confrères qui m'avoit adressé la parole dans la rue , ne commences-tu pas à le décrasser? Il n’y a pas deux heures que tu es avec nous, et te voilà déjà tout autre que tu n’étois : tu changeras tous les jours à vue d’œil. Vois ce que c’est que do servir des personnes de qualité ! cela élève l’esprit : les conditions bourgeoises ne font pas cet effet. Saus doute, lui répondis-je; aussi je veux désormais consacrer mes services à la noblesse. C’est fort bien dit, s’écria le valet de don Fernand entre deux vins. H n’appartient pas ant bourgeois de posséder des génies supérieurs comme nous. Allons, messieurs, ajouta-t-il, faisons serment que nous ne servirons jamais ros gredins-là ; juronsen par le Styx ! Nous lui applaudîmes ; et, le verre
• Le Irait, par ellipse, pour signifier te irait U'elpril : ! relie expression heureuse pareil ici employée pour la j première iois. *
à la main , nous fîmes tous ce burlesque serment. Nous demeurâmes à table jusqu'à ce qu’il plfit à nos maîtres de se retirer. Ce fut à minuit; ce qui parut à mes camarades un excès de sobriété. Il est vrai que ces seigneurs ne sortoicut de si lionne heure du cabaret que pour aller chez une fameuse coquette qui logeoit dans le quartier de la cour, et dont la maison étoit nuit cl jour ouverte aux gens de plaisir.C’ étoit une femme de trente-cinq à quarante ans, parfaitement belle encore, amusante, et si consommée dans i’art de plaire, qu’elle vendott , disoit-on, plus cher les restes de sa beauté qu’elle n’en avoit vendu les prémices. Il y avoit toujours chez elle deux ou trois autres coquettes du premier ordre, qui ne conlribuoicnt pas peu au grand concours de seigneurs qu’on y vovoit. Us y jouoient l’après-dincr ; ils soupoicot ensuite , et passoicnl la nuit à boire et à se réjouir. Nos maîtres demeurèrent là jusqu'au jour, et nous aussi, sans nous ennuyer ; car, tandis qu'ils étoienl avec les maitresses, nous nous amusions avec les soubrettes. Enfin, nous nous séparâmes tous au lever de l'aurorc,cl nous allâmes nous reposerchacundesoncfité.
Mon maître s’étant levé à son ordinaire, sur le midi, s’habilla. II sortit. Je le suivis, et nous entrâmes ebez don Antonio Ccntellcs, où nous trouvâmes un certain don Alvaro de Acuna. Cétoit un vieux gentilhomme , un professeur de débauche, fous les jeunes gens qui vouloienl devenir des hommes agréables se inclloioni entre ses mains. 11 les formoit au plaisir, leur ensrignoit à briller dans le monde et à dissiper leur patrimoine. Il n’appréhendoit plus de manger le sien , l'affaire en étoit faite. Après que ces trois cavaliers se furent embrassés, Ccntellcs dit à mon maître : Parbleu, don Mathias . tu ne pouvois arriver ici plus à propos ! Don Alvar vient me prendre pour me mener chez un bourgeois qui donne à dîner au marquis de ÎLcnetlc et à don Juan de Moneade : je veux que tu sois de la partie. Et comment, dit don Mathias, nomme-t-on ce bourgeois? U s’appelle Gregorio de Noriega, dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en deux mots ce que c’est que ce jeuuc homme. Son père, qui est un riclie joaillier, est allé négocier des pierreries dans les pays étrangers, et lui a laissé en partant la jouissance d'un gros revenu. Gregorio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien, qui tranche du petit-maître . et veut passer pour homme d’esprit en dépit dè la nature. Il m’a prié de le conduire. Je le gouverne; et je puis vous assurer, messieurs , que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. Je n’en doute pas, s’écria Ccntellcs ; je vois le bourgeois à l'hôpital. Allons, don Mathias, continua-t-il, faisons connoissancc avec cet liommc-là, et contribuons
à le ruiner. J*y consens . répondit mon maître ; aussi bien j’aime à voir renverser la fortune de ces petits seigneurs roturiers, qui s’imaginent qu’on les confond avec nous. Rien . par exemple, ne me divertit tant que la disgrâce do ce fils do puhlicain, à qui le jeu et la vanité do figurer avec les grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. Oh! pour celui-là, reprit Antonio, il ne mérite pas qu’on le plaigne : il n’est pas moins fat dans sa misère qu’il l’étoit dans sa prospérité.
Cen toiles et mon maître se rendirent avec don Alvar cher Cregorio de Noriega. Nous \ allâmes aussi, Mogicon et moi, tous deux ravis do trouver une franche lippée, et de contribuer de notre part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner; et il sortoitdes ragoûts qu’ils faisoient une fumée qui prévenoil l’odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenelte et don Juan de Moncadc venoient d’arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. Il affectait en vain de prendre l’allure des petits-maîtres; c’étoit une très-mauvaise copie de ces excellents originaux ; ou , pour mieux dire, un imbécille qui vouloil se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avoienl tous pour but de se moquer de lui , et de l’engager dans rie grandes dépenses. Messieurs, dit don Alvar après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Gregorio de Noriega pour un cavalier des pins parfaits. Il possède mille belles qualités. Savezvous qu’il a F esprit très-cultivé? Vous n’avez qu’à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée jusqu’à Porthographe. Oh! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrois, seigneur Alvaro, vous rétorquer l’argument. C’est vous qui êtes ce qu’on appelle un puits d'érudition. Je n’avois pas dessein, reprit don Alvar, de m’attirer une louange si spirituelle; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Cregorio ne sauroit manquer de s’acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce qni me charme en lui , et ce que je mets même au-dessus de l’orthographe , c'est le choix judicieux qu’il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s'embarrasser de ce qu’il lui en coûtera. 11 \ a là-dedans une élévation de sentiments qui m’enchante ; et voilà ce qu’on appelle dépenser avec goût et avec discernement!
Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Cregorio fut accommodé de toutes pièces. Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour des traits dont le sot ne
sentoil point l’atteinte ; au contraire, il pronoit au pied de la lettre tout ce qu’on lui disoit, et il paroissoit fort content de ses convives ; il lui sembloit même qu’en le tournant en ridicule , ils lui faisoient encore grâce. Enfin, il leur servit de jouet pendant qu’ils furent à table , et ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière. Nous bûmes à discrétion, de même que nos maîtres ; et nous étions bien conditionnés les un3 et les autres, quand nous sortîmes de chez le bourgeois.