‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 125 sur 734 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

suis informée de vous, et le bien qn’on ro’en a dit m’a déterminée à suivre mon penchant. Ne croyez pan, poursuivit-elle, avoir fait la conquête d’une altesse , je ne suis que la veuve d’un simple officier des gardes du roi ; mais ce qui rend votre victoire glorieuse, c’est la préférence que je vous donne sur un des plus grands seigneurs du royaume. Le prince de Radzivill m’aime , et n’épargne rien pour me plaire. U n’y peut toutefois réussir, et je ne souffre scs empressements que par vanité.

Quoique je visse bien à ce discours que j’avois affaire à une coquette, je ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure à mon étoile. Dona Hortensia (c’est ainsi que se nomraoit la dame) étoit encore dans sa première jeunesse, et sa beauté m’éblouit. De plus , on m’offroit la possession d’un coeur qui se refusoit aux soins d’un prince : quel triomphe pour un cavalier espagnol ! Je me prosternai aux pieds d’Hortense , pour la remercier de ses bontés. Je lui dis tout ce qu’un homme galant pouvoit lui dire , et die eut lieu d'élre satisfaite des transports de reconnoissance que je fis éclater. Aussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs amis du monde, après être convenus que nous nous verrions tous les soirs que le prince ne ponrroit venir chez elle ; ce qu’on promit de me faire savoir très-exactement. On n’y manqua pas, et je devins enfin l’Adonis de cette nouvelle Vénus.

Mais les plaisirs de la vie ne sont pas d’étemelle durée. Quelques mesures que prît la dame pour dérober ia eonnoissance de notre commerce à mon rival , il ne laissa pas d’apprendre tout ce qu’il nous importait fort qu’il ignorât : une servante mécontente le mit an fait. Ce seigneur, naturellement généreux , mais fier, jaloux et violent, fut indigne de mon audace. La colère et la jalousie lui troublèrent l’esprit; et, ne consultant que sa fureur , il résolut de se venger de moi d’une manière infâme, line nuit que j’étais chez Hortense, il vint m’attendre â la petite porte du jardin , avec tous ses valets armés de bâtons. Dès que je sortis, il me fit saisir par ces misérables, et leur ordonna de m’assommer. Frappez, leur dit-il, que le téméraire périsse sous vos coupai c’est ainsi que je veux punir son insolence. Il n’ent pas achevé ces paroles , que ses gens m’assaillirent tous ensemble, et me donnèrent tant de coups de bâton , qu’ils m'étendirent sans sentiment sur la place ; après quoi ils se retirèrent avec leur maître, pour qui cette cruelle exécution avoit été un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de la nuit dans i’état où iis m’avoient mis. A la pointe du jour il passa près de moi quelques personnes qui , s’apercevant que je respirais encore , eurent ia charité de me porter chez un chirurgien. Par bonheur mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles, et je tombai

entre les mains d’un habile homme , qui me guérit en deux mois parfaitement. Au bout de ce temps-là je reparus à la cour , et repris mes premières brisées , excepté que je ne retournai phis chez Hortense , qui de son côté ne fit aucune démarche pour me revoir , parce que le prince , à ce prix-là , lui avoit pardonné son infidélité.

Comme mon aventure n’était ignorée de personne, et que je ne passois pas pour un lâche, tout le monde s’étannoit de me voir aussi tranquille que si je n’eusse pas reçu un affront; car je ne disois pas ce que je pensois, et je semblois n’avoir aucun ressentiment. On ne savoit que s'imaginer de ma fausse insensibilité. Les uns croyoient que , malgré mon courage , le rang de l’offenseur me tenoit en respect et m’obligcoit â dévorer l’offense; les antres, avec plus de raison , se défioient de mon silence , et regardoient comme un calme trompeur la situation paisible où je paroissois être. Le roi jugea , comme ces derniers , que je n’étois pas homme à laisser un outrage im puni , et que je ne manquerais pas de me venger sitôt que j’en trouverais une occasion favorable. Pour savoir s’il devinoit ma pensée, il me fit entrer un jour dans son cabinet , où il me dit : Don Pompeyo, je sais l’accident qui vous est arrivé , et je sais surpris , je l’avoue, de votre tranquillité : vous dissimulez certainement. Sire, lui répondis-je, j’ignore qui peut être l’offenseur ; j’ai été attaqué la nuit par des gens inconnus : c’est un malheur dont il faut bien que je me console. Non , non , répliqua le roi , je ne suis point la dupe de ce discours peu sincère ; on m’a tout dit. Le prince de Radzirill vous a mortellement offensé. Vous êtes noble et Castillan ; je sais â quoi ces deux qualités vous engagent. Vous avez formé la résolution de vous venger. Faites-moi confidence du parti que vous avez pris ; je le veux. Ne craignez point de vous repentir de m’avoir confié votre secret.

Puisque votre majesté me l'ordonne , lui repartis-je , il faut donc que je lui découvre mes sentiments. Oui, seigneur, je songe à tirer vengeance de l'affront qu’on m’a fait. Tout homme qui porte un nom pareil au mica en est comptable à sa race. Vous savez l'indigne traitement que j’ai reçu ; et je me propose d’assassiner le prince , pour nie venger d’une manière qui réponde â l’offense. Je Ini plongerai un poignard dans le sein , ou lui casserai la tête d'un coup de pistolet, et je me sauverai, si je puis, en Espagne; voilà quel est mon dessein.

Il est violent, dit le roi; néanmoins je ne saurais le condamner. Après le cruel outrage que , Radzivill vous a fait, il 'est digne du châtiment que vous lui réservez. Mais n’exécutez pas sitôt votre entreprise ; laiss«z-moi chercher un tempé-

rament pour vous accommoder tous deux. Ah! I nous. Allons, dit-il à lladzivill , reconnoissez votre* seigneur, m’écriai-je avec chagrin, pourquoi | faute, et mérites qu’on vous la pardonne! Alors m’avez-vous obligé de vous révéler mon secret ? mon ennemi me fit des excuses, et me présenta

Quel tempérament peut Si je n’en trouve pas ; un bâton qu’il avoil à la main. Don Pom|>oyo , inc

qui vous satisfasse, interrompit-il, vous pourrez dit le monarque en ce moment, prenez ce bâton, faire ce que vous avez résolu. Je ne prétends et que ma présence ne vous empêche |>as de satispoint abuser de la confidence que vous m’avez faire votre honneur outragé ! Je vous rends la pafaitc : je ne trahirai point votre butineur ; soyez ' rôle que vous m’avez donnée de ne point frapper sans inquiétude là-de>*us. votre ennemi. Nod , seigneur, lui répondis-je , il

J’étois assez en peine de savoir par quel moyen suffit qu'il se mette en état de recevoir des coups le roi prétendoit terminer cette affaire à l’amiable; de hâton : un Espaguol offensé n’en demande pas voici comme il s’y prit 11 entretint en particulier davantage. Eli bien! reprit le roi, puisque vous mon rival. Prince, lui dit-il, vous avez offensé êtes content de cette satisfaction, vous pouvez don Ponipeyo de Castro. Vous n’ignorez pas que présentement tous deux suivre b franchise d’un c’est un homme d’une naissance illustre , un cava- procédé régulier. Mesurez vos épées, pour terlier que j’aime, et qui m’a bien servi. Vous lui miner noblement votre querelle. C’est ce que je devez une satisfaction. Je ne suis pas d’humeur à désire avec ardeur, s’écria le prince d’un ton brusla lui refuser, répondit le prince. S’il se pbint de que ; et cela seul est capable de me consoler de la mon emportement , je suis prêt à lui en faire rai- honteuse démarche que je viens de faire, son par la voie des armes. Il faut une autre répa- A ces mots, il sortit plein de rage et de confuration . reprit le roi ; un gcntilltomme es|*agnol sion ; et deux heures après il m’envoya dire qu’il entend trop bien le |»oint d’honneur pour vouloir m’allendoit dans un endroit écarté. Je m’y rendis, se battre noblement avec un lâche assassin. Je ne et je trouvai ce seigneur disposé à se bien battre. Il puis vous appeler autrement ; et vous ne sauriez n’avoit pas quarante-cinq ans; il ne mauquoil ni expier l’indignité de votre action qu’en présentant de courage ni d’adresse : on peut dire quo b vous-même un bâton à votre ennemi , et qu'en partie éloit égale entre nous. Venez , don Pomvous offrant à ses coups. O ciel ! s’écria mou rival ; peyo , me dit-il , buissons ici notre différend. Nous quoi ! sire , vous voulez qu’un homme de mon devons l’un et l’autre être eu fureur, vous du rang s’abaisse, qu’il s’humilie devant un simple traitement que je vous ai fait, et moi de vous en cavalier, et qu’il en reçoive même des coups de avoir demandé pardon. En achevant ces paroles, Irôtou ! Non , repartit le monarque , j’obligerai don il mil si brusquement l’épée à b main , que je Ponipeyo à me promettre qu’il ne vous frappera n’eus pas le temps de lui répondre. U me poussa point. Demandez-lui seulement pardon de votre d’abord très-vivement; mais j’eus le bonheur de v iolence en lui présentant un bâton ; c’est tout ce parer tous les coups qu’il nie porta. Je le poussai que j’exige do vous. Et c’est trop attendre de moi, à mon tour : je sentis que j’avois affaire à un sire, interrompit brusquement Radzivill : j’aime homme qui savoit aussi bien se défendre qu’attaniieux demeurer exposé aux traits cachés que son quer; et je ne sais ce qu’il en serait arrivé, s’il ressentiment me prépare. Vos jours me soûl chers, n’eût pas fait un faux pas en reculant, et ne fût dit le roi, et je voudrais que cette affaire n’eût tombé à b renverse. Je m’arrêtai aussitôt, et dis point de mauvaises suites. Pour b finir avec moins au prince : Relevez-vous ! Pourquoi m’épargner? de désagrément |>our vous , je serai seul témoin répondit-il ; voire pitié me fait injure. Je ne veux de celte satisfaction que je vous ordonne de faire point, lui répliquai-je, profiter de votre malà l’Espagnol. heur ; je ferais tort à ma gloire. Encore une fois.

Le roi eut besoin de tout le pouvoir qu’il avoit relevez-vous, et continuons notre combat, sur le prince pour obtenir de lui qu’il fit une dé- Don Pompeyo, dit-il en se relevant, après ce marche si mortifiante. Ce monarque pourtant en trait de générosité l’honneur ne me permet pas de vint à bout : ensuite il m’envoya chercher. Il me me battre contre vous. Que diroit-on de moi si je conta l’entretien qu’il venoit d’avoir avec mon vous perçois le cœur? Je passerais pour un lâche ennemi , et me demanda si je serais content de 1a d’avoir arraché la vie à un homme qui me b puuréparation dont ils éloieiil convenus tous deux. Je voit ôter. Je ne puis donc plus m’armer contre répondis que oui; et je donnai ma parole que, vos jours; et je sens que la reconnoissancc fait bien loin de frapper l’oflenseur, je ne prendrais succéder de doux transports aux mouvements fupas même le bâton qu’il me présenterait. Cela rieux qui m’agitoient. Don Ponipeyo, continuaélant réglé de cette sorte , le prince et moi , I— il , cessons de nous haïr l’un l’autre. Passons nous nous trouvâmes un jour à certaine heure même plus avant ; soyons amis. Ah ! seigneur, chez le roi, qui s’enferma dans son cabinet avec m’écriai-je, j’accepte avec joie une proposition si

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