LÉONOR
Le comte lut deux ou trois fois cette lettre ; et sc représentant la fille de don Luis dans la situation où elle sc dépeignoit, il en fut ému. Il rentra en lui-même : la raison, la probité, l'honneur dont sa passion lui mit fait violer toutes les lois, commencèrent à reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d’un coup dissiper son aveuglement ; et, comme un homme sorti d’un violent accès de fièvre rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont échappées, il eut honte de tous les lâches artifices dout il s'étoil servi pour contenter ses désirs.
Qu’ai-je fait? dit-il, malheureux , quel démon m’a possédé? J’ai promis d’épouser Léonor ; j’en ai pris le ciel à témoin ; fai feint que le roi m’avoit proposé un parti ; mensonge, perfidie, sacrilège, j’ai tout rais en usage pour corrompre l’innocence. Quelle fureur ! Ne valoit-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour, qu’à le satisfaire par des voies si criminelles? Cepon-
Don Luis, de son rôlé, passa la journée à songer au rétablissement de son honneur, ta conjoncture lui paroissoit fort embarrassante. Recourir aux lois civiles, c’éloil rendre son déshonneur public , outre qu’il craignoit avec grande raison que la justice ne fût d’une part et les juges de l’autre : il n’osoit pas non plus aller se jeter aux pieds du roi. Comme il croyoit que ce prince avoil dessein de marier Beldor, il avoit peur de faire une démarche inutile ; il ne lui restoit donc quota voie des armes, et ce fut à ce parti qu’il s’arrêta.
Dans la chaleur deson ressentiment, il fut tenté de faire un appel au comte ; mais , venant à considérer qu’il éloit trop vieux et trop foible pour oser se fier à son bras , il aima mieux s’en remettre à son fils , dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya donc un de ses domestiques h AIrala , avec une lettre par laquelle il maudoil à son fils de venir incessamment à Madrid venger une offense faite à la famille des Cespèdcs.
Ce fils , nommé don Pèdre , est un cavalier de dix-huit ans, parfaitement bien fait, et si brave, qu’il passe dans la ville d’Alcala pour le plus redoutable écolier de l’iiniversilc ; mais vous le cou noissez, ajouta le Diable, et il n’est pas beso in que je m’étende sur cela. Il est vrai , dit don Cléophas, qu’il a toute la valeur et tout le mérite que l’on puisse avoir.
Ce jeune homme, reprit Àsmodée, n’étoit point alors à Alcala , comme son père se l’imaginoit. Le (tant voilà une fille de condition séduite ; je l'ahan- j désir de revoir une dame qu’il airaoit l’avoir
donne à la colère de scs parents, que je déshonore avec elle , et je la rends misérable pour prix de m’avoir rendu heureux. Quelle ingratitude! Ne dois-je pas plutôt réparer l’outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je veux, en l’épousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui pourroit s’opposer à un dessein si juste? Ses bontés doiventelles me prévenir contre sa vertu? Non, je sais combien sa résistance m’a coûté à vaincre. Elle s’est moins rendue à mes transports qu’à la foi jurée... Mais, d’un autre côté, si je me borne à ce clioix, je me fais un tort considérable. Moi, qui puis aspirer aux plus nobles et aux plus riches héritières de l’état, je me contenterai de la fille d’un simple gentilhomme, qui n’a qu’un bien médiocre. Que pensera-t-on de moi à la cour ? On dira que j'ai fait un mariage ridicule.
Belfior, ainsi partagé entre l'amour et l’ambition, ne savoit à quoi sc résoudre ; mais, quoiqu’il fût encore incertain s’il épouserait Léonor ou s’il ne l’époaseroit point, il ne laissa pas de se déterminer à l’aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son valet de chambre d’en avertir la dame Marcelle.
amené à Madrid. La dernière fois qu’il y étoit venu voir sa famille , il avoit fait cette conquête au Prado. Il n’en savoit point encore le nom; on avoit exigé de lui qu’il ne ferait aucune démarche pour s’en informer, et il s’étoil soumis, quoique avec beaucoup de peine, à celte cruelle nécessité. C'éloit une fille de condition qui avoit pris de l'amitié pour lui, et qui , croyant devoir sc délier de la discrétion et de la coustance d’un écolier , jugeoil à propos de le bien éprouver avant de se faire connoîtrc.
Il ctoit plus occupé de son inconnue que de la philosophie d’Aristote , et le peu de chemin qu’il y a d’ici à Alcala éloit cause qu’il faisoit souvent comme vous l’école buissonnière, avec cette différence que c’éloit pour un objet qui le mériloit mieux que votre dona Thomasa. Pour dérober la connoissancc de ses amoureux voyages à don Luis, son père , il avoit coutume de loger dans une auberge à l’extrémilé de la ville, où il avoit soin de se tenir caché sous un nom emprunté. Il nVnsorloit que le malin à certaine heure , qu’il lui falloit aller à une maison où la dame qui lui faisoit si lual faire ses études avoil la bonté de se rendre ,
accompagnée d’une femme de chambre. Il demeurait donc enfermé dans son auberge pendant le reste du jour; mais en récompense , dès que la nuit doit venue, il sc promenoit partout dans la ville.
Il arriva qu’une nuit, comme il traversoit une rue détournée , il entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de sou attention. Il s’arrêta pour les écouter ; c’étoit une sérénade : le cavalier qui la donnoil éloit ivre, et naturellement brutal. Il n’eut pas sitôt aperçu notre écolier, qu’il vint à lui avec précipitation , et sans autre compliment : Ami, lui dit-il d’un ton brusque, passez votre chemin; les gens curieux sont ici fort mal reçus. Je pourrois me retirer, répondit don Pèdre, choqué de ces paroles , si vous m’en aviez prié de meilleure grâce , mais je veux demeurer pour vous apprendre à parler. Voyons donc , reprit le maître du concert en tirant son épée, qui de nous deux cédera la place à l’autre.
Don Pèdre mit aussi l’épée à la main , et ils commencèrent a se battre. Quoique le maître de la sérénade s’en acquittât avec assez d'adresse, il ne put parer le coup mortel qui lui fut porté, et il tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert , qui avoienl déjà quitté leurs instruments, et tiré leurs épées pour accourir à son secours , s’avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble don Pèdre, qui , dans cette occasion , montra ce qu’il savoil faire. Outre qu’il parait avec une agilité surprenante toutes les bottes qu’on lui portoit , il en poussoit de furieuses, et occupait à la fois tous ses ennemis.
Cependant ilsétoient si opiniâtres et en si grand nombre, que, tout habile escrimeur qu’il étoit,il n’auroit pu éviter sa perte, si le comte de Belflor , qui passoit alors par cette rue , n’eût pris sa défense. Le comte avoit du c<rur et beaucoup de générosité. Il ne put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s’intéresser pour lui. Il tira son épée; et courant sc ranger auprès de don Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade, qu’ils s’enfuirent tous, les uns blessés , et les autres de peur de l’étre.
Après leur retraite , l’écolier voulut remercier le comte du secours qu’il en avoit reçu ; mais Bclllor l'interrompit : taissons-là les discours, lui dit-:! , nïtes-vous point blessé? Non, répondit don Pèdre. Éloignons-nous donc d’ici , reprit le comte : je vois que vous avez tué un homme ; il est dangereux de vous arrêter plus long-temps dans cette rue; la justice pourrait vous y surprendre. Ils marchèrent aussitôt à grands pas , gagnèrent une autre rue ; et quand ils furent loin de celle où s’étuit donné le combat , ils s’arrêtèrent.
Don Pèdre, poussé par les mouvements d’une
BOITEUX
juste reconnoissanec , pria le comte de ne lui pas radier le nom du cavalier à qui il avoit tant d'obligation. Belflor ne fit aucune difficulté de le lui apprendre , et il lui demanda aussi le sien ; mais l’écolier, ne voulant pas sc faire connoître , répondit qu’il s’appeloit don Juan de Maros, et l’assura qu’il se souviendrait éternellement de ce qu’il avoit fait pour lui.
Je veux , lui dit le comte , vous offrir dès celte nuit une occasion de vous acquitter envers moi. J’ai un rendez-vous qui n’est pas sans péril ; j’allois chercher un ami pour m’y accompagner : je connois votre râleur; puis- je vous proposer, don Juan, de venir avec moi ? Ce cloute m’outrage , repartit l’écolier; je ne saurais faire un meilleur usage de la vie que vous m’avez conservée , que de l’exposer pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre. Ainsi Belflor conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils entrèrent tous deux par le balcon dans l’appartement de Léonor.
Don Clcophas en cet endroit interrompit le Diable : Seigneur Asmodée , lui dit-il , comment estil possible que don Pèdre ne reconnût point la maison de son père? Il n’avoit garde de la reconnoître, répondit le démon; c’éloit une nouvelle demeure : don Luis avoit changé de quartier , et logeoit dans cette maison depuis huit jours ; ce que don Pèdre ne savent pas : c’est ce que j’allots vous dire lorsque vous m’avez interrompu. Vous êtes trop vif; vous avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens : corrigez-vous de ce défaut-là.
Don Pèdre, continua le boiteux, ne croyoit donc pas être chez son père ; il ne s’aperçut pas non plus que la personne qui les inlroduisoit émit la dame Marcelle , puisqu’elle les reçut sans lumière dans une antichambre où Belflor pria son compagnon de rester pendant qu’il serait dans la chambre de sa dame. L’écolier y consentit , et s’assit sur une chaise, l’épée nue à la main, de peurde surprise. Il se mit à rêver aux faveurs dont il jugea que l’amour alloit combler Belflor , et il souhaitoit d’être aussi heureux que lui : quoiqu’il ne fût pas maltraité de sa dame inconnue , elle n’avoit pas encore pour lui toutes les bontés que Léonor avoit pour le comte.
Pendant qu’il faisoit là-dessus toutes les réflexions que peut faire un amant passionné, il entendit qu’on essayoit doucement d’ouvrir une porte qui n’étoit pas celle des amants, et il vit paraître delà lumière par le trou de la serrure. Il sc leva brusquement, s’avança vers la porte, qui s’ouvrit, et présenta la pointe de son épée à sou père; car c’éloit lui qui venoit dans l’appartement de léonor pour voir si le comte n’y serait point