CHAPITRE V
Le bonhomme ne croyoil pas, après ce qui s’éloil passé , que sa fille et Marcelle eusseut osé le recevoir encore; c’est ce qui l’avoit empêché de les faire coucher dans un autre appartemeut : il s’étoit toutefois avisé de penser que , devant entrer le lendemain dans un couvent, elles auraient peut- .être voulu l’entretenir pour la dernière fois.
Qui que tu sois , lui dit l’écolier , n’entre point ici, ou bien il t’en coûtera la vie. A ces mots, don Luis envisage don Pèdre , qui, de son côté, le regarde avec attention. Ils se rcconnoisscnt. Ah ! mon fils, s’écrie le vieillard , avec quelle impatience je vous altendois! Pourquoi ne m’avez-vous l»s fait avertir de votre arrivée ? craignez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n’en puis prendre, dans la cruelle situation où je me trouve ! O mon père ! dit don Pèdre tout éperdu , est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils point déçus par une trompeuse ressemblance ? D’où vient cet étonnement? reprit don Luis; n’étes-vous pas chez votre père? ne vous ai-je pas mandé que je demeure clans cette maison depuis huit jours? Juste ciel! répliqua l’écolier, qu’est-ce que j’entends? je suis donc ici dans l’appartement de ma sœur ?
Comme il achevoit ces paroles, le comte, quiavoit entendu du bruit, et qui crut qu’on attaquoit son escorte , sortit l'épée à la main de la chambre de UVmor. Dès que le vieillard l’aperçut, il devint furieux , et le montrant à son fils : Voilà, s’écriat-il, l’audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une mortelle atteinte. Vengeonsnous ; hâtons-nous de punir ce traître. En disant cela , il tira son épée qu’il avoit sous sa robe de chambre, et voulut attaquer Belflor ; mais don Pèdre le retint. Arrêtez, mon père, lui dit-il : modérez , je vous prie , les transports de votre colère : quel est votre desseiu? Mon fils, répondit le vieillard, vous retenez mon bras! vous croyez sans iloute qu’il manque de force pour nous venger, lié bien ! tirez donc raison vous-même de l’offense qu’on nous a faite; aussi bien est-ce pour cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez , je prendrai votre place ; il faut que le comte tombe sous nos coups , ou qu’il nons Ôte à tous deux la vie , après nous avoir ôté l’bonneur.
Mon père , reprit don Pèdre , je ne puis accorder à votre impatience ce qu’elle attend de moi. Bien loin d’attenter à la vie du comte , je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est engagée; mou honneur le demande. Sortons, comte , poursuivit-il en s’adressant à Belflor. Ah! lâche , interrompit don Luis , en regardant don Pèdre d’un œil irrité ; tu t’opposes toi-même à une vengeance qui devrait l’occuper tout entier ! Mon fils , mon propre fils est d’intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille ! Mais u’espère pas
tromper mon ressentiment : je vais appeler tous mes domestiques ; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta lâcheté.
Seigneur , répliqua don Pèdre , rendez plus de justice à votre fils. Cessez de le traiter de lâche : il ne mérite point ce nom odieux. Le comte m’a sauvé la vie cette nuit. U m’a proposé , sans me connoitre, de l’accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert à partager les périls qu’il y pouvoit courir , sans savoir que ma rcconnoissancc engageoil imprudemment mon bras contre l’honneur de ma famille. Ma parole m’oblige donc à défendra ici ses jours: par là je m’acquitte envers lui ; mais je ne ressens pas moins vivement que vous l’injure qu’il nous a faite ; et dès demain vous me verrez chercher à répandra son sang avec autant d’ardeur que vous m’en voyez aujourd’hui à le conserver.
Le comte , qui n’avoit point parlé jusque là , tant il étoit frappé du merveilleux de cette aventura, prit alors la parole : Vous pourriez , dit-il à l’écolier , assez mal venger cette injure par la voie des armes ; je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir votre honneur. Je vous avouerai que jusqu’à ce jour je n’ai pas eu dessein d’éjjouser Léonor ; mais ce matin j’ai reçu de sa part une lettre qui m’a touché , et ses pleurs viennent d’achever l’ouvrage ; le bonheur d’être son époux fait à présent ma plus chère envie. Si le roi vous destine une autre femme , dit don Luis , comment vous dispenserez- vous?... Le roi ne m’a proposé aucun parti , interrompit Belflor en rougissant : pardonnez , de grâce , cette fable à un homme dont la raison étoit troublée par l’amour ; c’est un crime que la violence de ma passion m’a fait commettre , et que j’expie en vous l’avouant.
Seigneur, reprit le vieillard, après cet aveu, qui sied bien à un grand cœur , je ne doute plus de votre sincérité ; je vois que vous voulez eu effet réparer l'affront que nous avons reçu ; ma colère cède aux assurances que vous m’en donnez : souffrez que j’oublie mon ressentiment dans vos bras. En achevant ces mots , il s’approclia du comte , qui s’étoil avancé pour le prévenir. Ils s'embrassèrent tous deux à plusieurs reprises ; ensuite Belflor se tournant vers don Pèdre: Et vous, faux don Juan, lui dit-il, vous qui avez déjà gagné mon estime par une valeur incomparable et par des sentiments généraux , venez , que je vous voue une amitié de frère. En disant cela , il embrassa don Pèdre, qui reçut scs embrassements d’un air soumis et respectueux , et lui répondit : Seigneur, en me promettant une amitié si précieuse , vous acquérez la mienne ; comptez sur un homme qui vous sera dévoué jusqu’au dentier moment de sa vie.
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Pendant que ces cavaliers tenoicnl do soin- ( Idalilcs discours, Léonor, qui étoit à la porte de sa chambre, ne perdoit |>as un mot de tout coque l#o i disoit. Elle avoit d'abord été tentée de se montrer , et de s’aller jeter au milieu des épées, •ans savoir pourquoi. Marcelle l’en avoit empêchée ; mais , lorsque cette adroite duègne vit que les affaires se terminoient à l’amiable , elle jugea que la présence de sa maîtresse et la , sienne ne gâteraient rien. C’est pourquoi elles jmi- liront toutes deux, le mouchoir à la main , et coururent en pleurant se prosterner devant don Luis. Elles craignoicnl . avec raison , qu’après les avor surprises la nuit dernière, il ne leur sût mauvais gré de la récidive; mais il fit relever Lénnor , et lui dit : Ma fille , essuyez vos larmes , je ne vous ferai point de nouveaux reproches ; puisque votre amant veut garder la foi qu’il vous a jurée, je consens d’oublier le passé.
Oui , seigneur don Luis , dit le comte , j’épouserai Léonor ; et , pour réparer encore mieux l’offense que je vous ai faite, pour vous donner une satisfaction plus entière . et à votre fils un gage de l'amitié que je lui ai vouée, je lui offre ma sœur Eugénie. Ah! seigneur, s’écria don Luis avec transport , que je suis sensible à l'honneur que vous faites à mon (ils ! Quel père fut jamais plus coûtent ? Vous me donnez autant de joie que vous m’avez causé de douleur.
Si le vieillard parut charmé de l'offre du comte, il u’en fut pas de même de don Pèdre : comme il étoit fortement épris de son inconnue . il demeura si troublé, si interdit, qu'il ne put dire une parole ; mais Belflor , sans faire attention à son embarras, sortit en disant qu’il alloit ordonner les apprêts de cette double union , et qu’il lui tardoit d’être attaché à eux par des chai lies si étroites.
Après son départ , don Luis laissa Léonor dans son appartement, et monta dans le sien avec don P» dre*, qui lui dit avec toute la franchise d'un écolier: Seigneur, dispensez-moi , je vous prie, d’épouser la sœur du comte; c’est assez qu’il épouse Léonor : ce mariage suffit |M>ur rétablir l’honneur de notre famille, lié quoi ! mon fils , répondit le v .cilla rd , auriez-vous de la répugnance à vous marier avec la sœur du comte? Oui , mon père , repaitit don Pèdre, cette union, je vous l’avoue , si roi t un cruel supplice pour moi, et je ne vous en cacherai point la cause. J'aime , ou pour mieux dire f j’adore depuis six mois une dame cliarmautc: j’en suis écouté; elle seule peut faire le bonheur de uia vie.
Que b condition d'un père est malheureuse! di: alors don Luis: il ne trouve presque jamais ses enfants disposés à faire ce qu'il désire ; mais quelle I ist donc celle personne qui a fait sur vous une s: !
BOITEUX
forte impression ? Je ne le sais point encore lui répondit don Pèdre: elle a promis de me l'apprendre lorsqu’elle sera satisfaite de ma constance et de ma discrétion ; mais je ne doute pas que sa maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.
Et vous croyez, répliqua le vieillard en changeant de ton , que j’aurai la complaisance d’ap prouver votre amour roman(*squc ? Je souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissent» que la fortune puisse vous offrir, pour vous conserver lidclcà un objet dont vous ne savez pas seulement le nom ? N’attcndcz point cela de ma bonté ; étouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés , et ne songez qu’à mériter PLonneur que le comte veut vous faire. Tous ces discours sont inutiles , mon père , repartit l’écolier ; je sens que je ne pourrai jamais oublier mon iucouuuc : rien ne sera cajvable de me détacher d’elle. Quand on me proposeroit une infante... Arrêtez, s’écria brusquement don Louis, c’est trop insolemment vanter uue constance qui excite ma colère : sortez , et ne vous présentez plus devant moi , que vous ne soyez prêt à m’obéir.
Don Pcdre n’osa répliquer à ces paroles, de p ur de s’en attirer de plus dures. Il se relira dans uue chambre , où il pa*a le reste de la nuit à (a rc des rédexions autant tristes qu'agréables. Il peu o t avec douleur qu'il alloit se brouiller avec toute sa famille, en refusant d'épouser la sœur du comte; mais il en étoit consolé, lorsqu’il venait à se représenter que son inconnue lui tiendroil compte d'un si grand sacrifice. Il si* flatloii même qu’après une si belle preuve de fidélité , elle ne manqurruit pas de lui découvrir sa condition , qu'il s'imaginait «gale pour le moins à celle d’Eugénie.
Dans cette espérance , il sortit dès qu’il fut jour, et alla si: promener au Prado , en attendant l'heure de se rendre au logis de doua Juana ; c’est le nom de la dame (liez qui il avoit coutume d’entretenir tous les matins sa maîtresse. 11 attendit ce moment avec beaucoup d’impatience , cl quand il fut venu, il courut au rendez-vous.
Il y trouva rinconnue , qui s’y étoit rendue de me Heure heure: qu’à l'ordinaire ; mais il la trouva qui fomloil en pleurs avec doua Juana , et qui parois oit agitée d’une vive douleur. Quel spectacle pour un amant ! Il s’approcha d’eUe tout troublé ; et se jetant à ses genoux : Madame, lui dit-il , que dois-je penser de l’état où je vous vois? Quel malheur m'annoucent ces larmes qui me percent le cœur? Vous ne vous attendez pas, lui réponditelle , au coup fatal que j’ai à vous porter. La fortune cruetle va nous séparer pour jamais : nous uc nous reverrons plus.
Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs.
que je ne sais si don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disoit , que de l’affliction dont elle paroissoit saisie en les disant : Juste ciel ! s’écria-til avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître, peux-tu souffrir que l’on détruise une union dont tu connois l’innocence ! Mais ! madame , ajouta-t-il, vous avez pris peut-être de fausses alarmes ! Est-il certain qu’on vous arrache au plus Gdèle amant qui fut jamais? Suis-je en effet le plus mal- | heureux de tous les hommes? Notre infortune n’est que trop assurée , répondit l'inconnue : mon frère, de qui ma main dépend , me marie aujourd'hui ; il vient de me le déclarer lui-même. Eh ! quel est cet heureux époux? répliqua don Pèdre avec précipitation ; nommez-lc-moi , je vais dans mon déscs- |K)ir Je ne sais point encore son nom , inter-
rompit l'inconnue; mon frère n’a pas voulu m’en instruire; il m’a dit seulement qu’il souhaitoit que je visse le cavalier auparavant.
Mais, madame, dit don Pèdre, vous soumettrezvous sans résistance aux volontés d’un frère ? Vous laisserez-vous entraîner à l’autel , sans vous plaindre d’un si cruel sacrifice ? ne ferez- vous rien en ma faveur? Hélas! je n’ai pas craint de m'exposer à la colère de mon |)ère pour me conserver à vous : ses menaces n’ont pu ébranler ina fidélité; et, avec quelque rigueur qu’il puisse me traiter , je n’épouserai point la dame qu’on me propose, quoique ce soit un parti très-considérable. Et qui est cette dame? dit l’inconnue. C’est la sœur du comte de Bclflor, répondit l’écolier. Ah ! don Pèdre , répliqua l’inconnue, en faisant paroltre une extrême surprise, vous vous méprenez sans doute; vous u’étes point sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet Eugénie , la saur de Belflor, que l’on vous a proposée?
Oui, madame, repartit don Pèdre, le comte luimême in’a offert sa main. Hé quoi ! s'écria-l-elle , il seroil possible que vous fussiez ce cavalier à qui mon frère nu* destine ? Qu’entends-je ! s’écria l’écolier à son tour, la sœur du comte de Belflor seroit mon inconnue! Oui, don Pèdre, repartit Eugénie. Mais peu s’en faut que je ne croie plus l’être en ce moment , tant j'ai de peine à me persuader du bonheur dont vous m’assurez.
A ces mots , don Pèdre lui embrassa les genoux: ensuite il lui prit une de ses mains, qu'il baisa avec tous les transports que peut sentir un amant qui fiasse subitement d'une extrême douleur à un excès de joie. Pendant qu’il s’abandonnoil aux mouvements de son amour. Eugénie, de son côté, lui faisoit mille caresses , qu’elle arcoinpagnoit de mille paroles tendres et flatteuses. Que mon frère, disoit-elle, m’eût épargné de peines, s’il m’eût nommé l’époux qu’il me destine ! Que j’avois déjà conçu d'aversion pour cet époux! Ah! mon cher
don Pèdre , que je vous ai haï ! Belle Eugéuie, répondit-il , que cette haine a de charmes pour moi ! Je veux la mériter en vous adorant toute ma j vie.
Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les plus touchantes d’une tendresse mutuelle, Eugénie voulut savoir comment l’écolier avoit pu gagner l’amitié de son frère. Don Pèdre ne lui cacha point les amours du comte et de sa sœur, et lui raconta tout ce qui s’étoit passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un surcroît de plaisir d’apprendre que son frère devoit épouser la sœur de son amant. Dona Juana prenoit trop de i part au sort de son amie pour if être pas sensible à cet heureux événement ; elle lui en témoigna sa joie, aussi bien qu’à don Pèdre, qui sc sépara enfind’Eugénie, aprèsêtre convenu avec elle qu’ils ! ne feraient pas semblant tous deux de se conuoilre quand ils se verraient devant le comte.
Don Pèdre s’eu retourna chez son père , qui , le trouvant disposé à lui obéir, en fut d'autant plus réjoui , qu’il attribua son obéissance à la manière ferme dont il lui avoit parlé la nuit. Ils attendoicnt dis nouvelles de Belflor, lorsqu'ils reçurent un billet de sa part. Il leur mandoil qu’il venoil d'obtenir l’agrément du rai pour son mariage et |>our celui de sa sœur, avec une charge considérable pou r don Pèdre ; que dès le lendemain ces deux mariages sc (KHirroient faire, parce que les ordres qu'il avoit donnés pour cela s’exécutoient avec tant de diligence , (pie les préparatifs éloient déjà fort avancés. Il vint l’aprè.s-dincr confirmer ce qu’il leur avoit écrit, et leur présenter Eugénie.
Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables , et Léonor ne se lassoit point de l'euibrasser. Pour don Pèdre, de quelques mouvements d’amour cl de joie qu’il fût agité, il se contraignit assez pour ne |ias donner au comte le moindre soupçon de leur intelligence.
Comme Belflor s’attachoil (lariiculièrcmcnt à observer sa sœur, il crut remarquer, malgé la contrainte qu’elle s’imposoit , que don Pèdre ne lui déplaisoit pas. Pour en être plus assuré , il la prit un moment en (xarticulier, et lui fit avouer qu’elle irouvoit le cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa naissance ; ce qu'il u’avoit pas voulu lui dire auparavant , de (leur que l'inégalité des conditions ne la prévint contre lui ; ce qu’elle feignit d’entendre comme si elle l'eût ignoré.
Enfin , après l)eaucoup de compliments de part et d’autre , il fut résolu que les noces se feraient chez don Luis. Elles ont été faites ce soir , et ne sont point encore achevées ; voilà pourquoi l’on se réjouit dans cette maison. Tout le monde s’y livre à la joie. La seule dame Marcelle n’a point de part à ces réjouissances : elle pleure eu ce moment , tau-
dis que les autres rient; car le comte de Belflor, après son mariage , a tout avoué à don Luis , qui a fait renfermer cette duègne en monaitcrio de {ai arrepentidai , où les mille pistoles qu’elle a reçues pour séduire Léonor serviront à lui en faire faire pénitence le reste de ses jours.