‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 132 sur 734 · CHANTRE XL · texte numérisé non relu

CHANTRE XL

te malin acheté des lias de soie, des rubans et des i dentelles qu’il s’est fait apporter à rassemblée par j un petit page , comme de la part d’une comtesse. Quelle friponnerie ! dit le seigneur de la Ventolcria, en souriant d’un air fat et vain. De mon temps on étoit de meilleure foi ; nous ne songions pas à composer de pareilles fables. Il est vrai que les femmes de qualité nous en épargnoient l’invention; elles faisoient elles-mOmes les emplettes; elles a voient cette fantaisie-là4. Parbleu! dit Ricardo du même ton , cette fantaisie les tient bien encore ; et s’il étoit permis de s’expliquer là-dessus Mais il faut taire ces sortes d’aventures ,

surtout quand des personnes d’un certain rang y sont intéressées.

Messieurs , interrompit Florimonde , laissei-là , de grâce, vos lionnes fortunes; elles sont connues de toute la terre. Parlons d’Isménic. On dit que ce seigneur qui a fait tant de dépense pour elle vient de lui échapper. Oui vraiment, s’écria Constance ; et je vous dirai de plus qu'elle perd un petit homme d'affaires qu’elle auroit indubitablement ruiné. Je sais la chose d'original. Son mercure a fait un quiproquo : il a porté au seigneur un billet qu’elle écrivoit à l’homme d’affaires, et à l’homme d’affaires une lettre qui s’adressoit au seigneur. Voilà de grandes pertes, n» mignonne, reprit Florimonde. Oh ! pour celle du seigneur, repartit Constance , elle est peu considérable. Le cavalier a mangé presque tout son bien; mais le petit homme d’affaires ne faisoit que d’entrer sur les rangs. Il n’a point encore passé par les mains des coquettes : c’est un sujet à regretter.

Ils s’entretinrent à peu prés de cette sorte avant

même ne le salua point. Arsénié répondit seulement par une simple inclination de tête aux civilités dont il i’accabloit. Il s’avança dans la chambre d’un air tremblant et embarrassé. U laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa , s’approcha de ma maîtresse, et lui présentant un papier plus rcsjicctucuscmeiit qu’un plaideur ne présente un placct à son juge : Madame, lui dit-il, agréez de grâce le rôle que je prends la liberté de vous offrir. Elle le reçut d’une manière froide et méprisante, et ue daigna pas même répondre au compliment.

Cela ne rebuta point notre auteur, qui, sc servant de l'occasion pour distribuer d'autres personnages, en donna un à Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n’en usèrent pas plus honnêtement avec lui qu* Arsénié. Au contraire , le comédien , fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, l’insulta par de piquantes railleries. Pedro de Moya les sentit. Il n’osa toutefois les relever, de peur que sa pièce n’en pâtit. Il se retira sans rien dire, mais vivement touché, à ce qu’il me parut , de la réception que l’on venoit de lui faire. Je crois que, dans son dépit, il ne manqua pas d’apostropher en lui -même les comédiens comme ils le méritoient ; et les comédiens, de leur côté, quand il fut sorti, commencèrent à parler des auteurs avec beaucoup de respect. Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro de Moya ne s’ en va pas fort satisfait.

Kh ! madame , s’écria Rosimiro , de quoi vous inquiétez-vous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, ce seroit le moyen de les gâter. Je connois ces

le dîner, et leur entretien roula sur la même ma- petits messieurs, je les connois; ils s’oublieroient tière lorsqu’ils furent à table. Comme je ne fini- bientôt. Traitons-les toujours en esclaves , et ne rots point, si j’entreprenois de rapporter tous les craignons point de lasser leur ])aliencc. Si leurs autres discours pleins de médisance ou de fatuité chagrins les éloignentdc nous quelquefois, la fureur

que j’entendis , le lecteur trouvera bon que je les d’écrire nous les ramène , et ils sont encore trop supprime, pour lui conter de quelle façon fut reçu heureux que nous voulions bien jouer leurs pieun pauvre diable d’auteur qui arriva chez Arsénié ces. Vous avez raison , dit Arsénié ; nous ne persur la fin du repas. dons que les auteurs dont nous faisons la fortune.

Notre petit laquais vint dire tout haut à ma mai- Pour ceux-là, sitôt que nous les avons bien placés,

tresse : Madame, un homme en linge sale, crotté l’aise les gagne, et ils ne travaillent plus. Ileureu-

jusqu’à l’échine, et qui, sauf votre respect, a tout sèment la compagnie s’en console , cl le public Pair d’un poète, demande à vous parler. Qu’on le n’en souffre point.

fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons. On applaudit à ces beaux discours; cl il se trouva messieurs ; c’esi un auteur. Effectivement c’en que les auteurs , malgré les mauvais traitements

étoit un dont on avoit accepté une tragédie, et qui qu’ils recevoient des comédiens, leur en dévoient

apportoit un rôle à ma maîtresse. Il s’appeloit Pe- encore de reste. Ces histrions les mettoient audro de Moya. 11 fit en entrant cinq ou six profon- dessous d’eux , et certes ils ne pouvoient les modes révérences à la compagnie, qui ue se leva ni priser davantage.

* Ce trait de fatuité convient parfaitement à Baron , dont on a dit, au sujet de sa comédie de VHomme à bonnes fortunes, qu’il étoit dans cette pièce le héros , l’auteur et l'acteur.

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