CHAPITRE XII
Cil Bla> sc met dans le goût du (héilrt ; il s'abandonne
aut délices de la vie comique, cl s'en dégoûte peu de
temps après.
I.os convives demeurèrent à table jusqu’à ce qu'il fallût aller au théâtre. Alors ils s’y rendirent tous. Je les suivis, et je vis encore la comédie ce jour-là. J’v pris tant de plaisir, que je résolus de la toir tous les jours. Je n’v manquai pas, et insensiblement je m’accoutumai à voir les acteurs. Admirez la force de l’habitude ! J’étois particulièrement charmé de ceux qui brailloient et gesticuloient le plus sur la scène , et je n’étois |>as seul dans ce goùt-là.
ïj beauté des pièces ne me touchoit pas moins cpie la manière dont on les représentoil. Il y en avoit quelques-unes qui m’enlevoient; et j’aimois. entre autres, celles où l’on faisoit paroître tous les cardinaux ou les douze pairs de France. Je rcteiiois des morceaux de ces poèmes incomparables. Je me souviens que j’appris par cœur en deux jour» une comédie entière qui avoit pour litre La Reine des Fleurs. La Rose, qui étoit la reine, avoit pour confidente la Violette , et pour écuyer le Jasmin. Je ne trouvois rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me scmbloicnt faire beaucoup d’honneur à l’esprit de noire nation *.
Je ne inc contenais pas d’orner ma mémoire des plus beaux traits de ces chefs-d’œuvre dramatiques; je m’attachai à me perfectionner le goût; et, pour y parvenir sûrement, j’écou lois avec une avide attention tout ce que disoient les comédiens. S’ils louoicnt une pièce, je l’estimois; leur paroissoit-dle mauvaise , je la méprisois. Je m’imaginois qu’ils se coonoissoicnt en pièces de théâtre comme les joailliers en diamants. Néanmoins la tragédie de Pedro de Noya eut un très-grand succès, quoiqu’ils eussent jugé qu’elle ne réussiroit point. delà ne fut pas capable de me rendre leurs jugements suspects, et j’aimai mieux penser que le public n’avoit pas le sens commun, que de douter de l'infaillibilité de la compagnie. Mais on m'assura de toutes parts qu’on applaudissoit ordinairement les pièces nouvelles dont les comédiens u’avoient pas bonne opinion, et qu’au contraire celles qu’ils recevoient avec applaudissement étoient presque toujours sifflées. Un me dit que c’éloit une de leurs règles de juger si mal des
* Ici l.i scène est en Espagne • et la critique touche directement eux pièces du théâtre castillan , sans aucune application au théâtre et au goût français. Ce fal Mi-in i (Servantes qui introduisit le premier sur la sccne espagnole des ligures momies, pour personnifier allégoi i(|u. ment les sentiments de l'âme. Cette innovation eut beaucoup de succès, mais ce succès u’a pas franchi les limites des P) ré né es.
RI. AS
ouvrages ; el là-dessus on me cila mille succès de pièces qui avoient démeiiü leurs décisions. J’eus besoin de loutes ces preuves pour me désabuser.
Je n’oublierai jamais ce qui arriva un jour qu’on représentoil pour la première fois une comédie nouvelle. Les comédiens l’avoiem trouvée froide et ennuyeuse ; ils avoient même jugé qu’on ne l’achèvcroit pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte ; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés ! Comment , diable! dit Rosimiro, celte comédie prend! Enfin ils jouent le troisième acte , qui plut encore davantage. Je n’y comprends rien, dit Ricardo ; nous avons cru que celte pièce ue scroit pas goûtée; voyci le plaisir qu’elle fait à tout le monde I Messieurs, dit alors un comédien forl naît entent , c’est qu’il y a dedans mille traits d’esprit que nous n’avons pas remarqués1.
Jecessai donede regarderies comédiens comme d’excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justiûoient parfaitement tous les ridicules qu’on leur donnait dans le monde. Je voyois des actrices et des acteurs que les applaudissements avoient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d’admiration, s’irnaginoient faire grâce au public lorsqu'ils jouoient. J’élois choqué de leurs défauts; mais par malheur je trouvois un peu trop à mou gré leur façon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. Comment aurois-je pu m’en défendre ? Tous les discours que j’eutendois parmi eux étoient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyois rien qui ne contribuât à nie corrompre, truand je n’aurois pas su ce qui se passoit chez Casilda , chez Constance el chez les autres comédiennes, ia maison d’ Arsénié toute seule n’éloit que trop capable de me perdre. Outre les vieux seigneurs dont j’ai parlé, il y venoit des petits-maîtres, des enfants de famille que les usuriers mctloienl en état de faire de la dépense ; et quelquefois on y recevoit aussi des traitants qui , bien loin d’étre payés , comme dans leurs assemblées, pour leur droit de présence, pavoienl là (tour avoir droit d’élre présents.
Florimoudc , qui demeurait dans une maison voisine, diuoil et soupoit tous les jours avec Arsénié. Elles paroissoient toutes deux dans une union qui surprenoit bien des gens. On étoit étonné que des coquettes fussent en si bonne intelligence, et l’on s’imaginoit qu’elles se brouille—
1 La scène ici revient en France. Le Irait plaisant de cette piece, dont ica comédiens avoient mal auguré, cl dout la réussite le» confondit d*étonnrmcnl , est une anecdote connue au Théâtre-Français, tl a’agisaoit d’un | des ouvrages le» plus piquants de Dufresny.