‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 134 sur 734 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

roient lût ou lard pour quelque cavalier ; niais on connoissoit mal ccs amies parfaites, line solide amitié les unissoit. Au lieu d’être jalouses comme les autres femmes , elles vivoient en commun. Elles aimoient mieux partager les dépouilles des hommes que de s’en disputer sottement les soupirs.

taure, à l’exemple de ces deux illustres associées , profiloit aussi de ses beaux jours. Elle m’avoit bien dit que je verrais de belles choses. Cependant je ne fis point le jaloux ; j’avois promis de prendre là-dessus l’esprit de la compagnie. Je dissimulai pendant quelques jours. Je me conlentow de lui demander le nom des hommes avec qui je la voyais en conversation particulière. Elle me répondoit toujours que c’étoil un oncle ou un cousin. Qu’elle avoit de parents ! Il falloit que sa famille fût plus nombreuse que celle du roi Priant. La soubrette ne s’en tenoil pas même à ses oncles et à ses cousins ; elle alloil encore quelquefois amorcer des étrangers et faire la veuve de qualité chez la bonne vieille dont j’ai parlé. Enfin Laure, pour en donner au lecteur une idée juste et précise, éloit aussi jeune, aussi jolie et aussi coquette que sa maîtresse, qui n'avoit point d’autre

1 avantage sur elle que celui de divertir publique- I ment le public.

Je cédai au torrent pendant trois semaines. Je me livrai à toutes sortes de voluptés. Mais je dirai en même temps qu’au milieu des plaisirs je sentois souvent naître en moi des remords qui venoient de mon éducation , et qui mèloicnt une amertume à mes délices, ta débauche ne triompha point de ces remords; au contraire, ils augmentaient à mesure que je devenois plus débauché ; et . par un effet de mon heureux naturel , les désordres de la vie comique commencèrent à nie faire horreur. Ah! misérable, me dis-je à moi-méme , est-ce ainsi que lu remplis l’attente de ta famille? IS’estce pas assez de l’avoir trompée en prenant im • autre parti que celui de précepteur? Ta condition servile te doit-elle empêcher de vivre en honnête homme? Te convient-il d'être avec des gens si vicieux? L’envie, la colère et l’avarice régnent chez les uns; la pudeur est bannie de chez U* autres ; ceux-ci s'abandonnent à l'intempérance et à la paresse ; et l’orgueil de ceux-là va jusqu'à l'insolence. C’en est fait ; je ne veux pas demeurer plus long-temps avec les sept péchés mortels.

Page 1