CHAPITRE IL
Comment Aurore reçut Gil Blas, et quel entretien ils eurent ensemble.
nuit. Cependant je me trompois si bien qu’un duègne nie prit la main; et, par une petite porte gros quart d’heure apres je comptai encore dix dont elle avoit la clef , elle me mena mvstéricuscheuresà une autre horloge. Fort bien, dis-je alors ment dans la chambre de sa maîtresse, en moi-même ; je n’ai plus que deux heures entières à garder le mulet. On ne se plaindra pas du CHAPITRE IL
moins de mon peu d’exactitude. Que vais-je de- „ . ,
venir jusqu’à minuit? Promenons-nous dans ce 'onMncnl urore reçu^ et quel enireUcu üjs jardin , et songeons au rôle que je dois jouer : il
est assez nouveau pour moi. Je ne suis point en- Je trouvai Aurore en déshabillé ; cela me fit r.ore fait aux fantaisies des femmes de qualité. Je plaisir. Je la saluai fort respectueusement , et de sais de quelle manière on en use avec les grisettes la meilleure grâce qu’il me fut possible. Elle me et les comédiennes. Vous les abordez d’un air fami- reçut d’un air riant, me fil asseoir auprès d’elle lier et vous brusquez sans façon l’aventure; mais malgré moi, et, ce qui acheva de me ravir, clic il faut une autre manrrnvre avec une personne de dit à son ambassadrice de passer dans une autre condition. Il faut, ce me semble, que le galant chambre et de nous laisser seuls. Après cela, m’asoit poli, complaisant, tendre cl respectueux, sans dressant la parole : Gil Blas, inc dit-elle, vous pourtant être timide. Au lieu de vouloir hâter son avez dû vous apercevoir que je vous regarde favo-
bonheur par scs emportements , il doit l’attendre d’un moment de foiblesse.
rablement, et vous distingue de tous les antres domestiques de mon père; et, quand mes regards
C’est ainsi que je raisonnois , et je me promet- , ne vous auroient point fait juger que j’ai quelque tois bien de tenir cette conduite avec Aurore. Je bonne volonté pour vous, la démarche que je fais
me représenlois qu’en peu de temps j’aurois le , plaisir de me voir aux pieds de cette aimable dame, et de lui dire mille choses passionnées. Je rappelai même dans ma mémoire tons les endroits de nos
cette nuit ne vous permettrait pas d’en douter.
Je ne lui donnai pas le temps de m’en dire davantage. Je crus qu’en homme poli je devoir épargner à sa pudeur b peine de s’expliquer plus
pièces de théâtre dont je pouvois me servir dans formellement. Je me levai avec transport ; et, me notre tête-à-tête, et me faire honneur. Je comp- jetant aux pieds d’ Aurore . comme un héros de tois de les bien appliquer; et j’espérois qu’à l’exem- théâtre qui se met à genoux devant sa princesse, pic de quelques comédiens de ma connoissance, je m'écriai d’un ton de déciamateur : \h ! maje passerais |>our avoir de l’esprit, quoique je dame , l’ai -je bien entendu! est-ce à moi que ce n’eusse que de la mémoire. En m’occupant de discours s'adresse ? seroit-il possible que Gil Blas, toutes ces pensées , qui amusoienl plus agréable- ! jusqu’ici le jouet de la fortune cl le rebut de la nament mon impatience que les récits militaires de turc entière, eût le bonheur de vous avoii inspiré des
mon maître, j’entendis sonner onze heures. Bon, sentiments Ne parlez pas si haut, interrompit
dis-je alors, je n’ai plus que soixante minutes à , en riant ma maîtresse; vous allez réveiller mes
attendre; armons-nous de patience. Je pris cou- I rage, et me replongeai dans ma rêverie, tantôt en I continuant de me promener, et tantôt assis dans !
femmes , qui dorment dans la cliambre prochaine. Lovez-vous, reprenez votre place, et m'écoute* iusou’au bout sans ine couper b parole. Oui, Gil
lilas, poursuivit-elle en reprenant son sérieux, je vous veux du bien ; et , pour vous prouver que je vous estime, je vais vous faire confidence d’un serreld’où dé|)€iid le repos de ma vie. J’aime un jeune cavalier, beau, bien fait, et d’une naissance illustre. Il se nomme don Louis Pacheco. Je le vois quelquefois à la promenade et aux spectacles ; mais je ne lui ai jamais parlé. J’ignore même de quel caractère il est , et s’il n’a point de mauvaises qualités. C’est de quoi pourtant je voudrais bien être instruite. J’aurois bcsoiu d’un homme qui s’cnquît soigneusement de ses mœurs, et m’en rendît un compte fidèle. Je fais choix de vous préférablement à tous nos autres domestiques. Je crois que je ne risque rien à vous charger de cette commission. J’espère que vous vous ld acquitterez avec tant d’adresse et de discrétion, que je ne me repentirai point de vous avoir mis dans ina confidence.
Ma maîtresse cessa de parler en cet endroit pour entendre ce que je lui répondrais là-dessus. J’av ois d’abord été déconcerté d’avoir pris si désagréablement le change : mais je me remis promptement l’esprit ; et, surmontant la honte que cause toujours la témérité quand elle est malheureuse , je témoignai à ta dame tant de zèle pour ses intérêts , je me dévouai avec tant d’ardeur à son service , que , si je ne lui ôtai pas la pensée que je m'étois follement flatté de lui avoir plu , du moins je lui fis counollrc quejesavois bien réparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour lui rendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortiz, que sa maîtresse rappela , me remena dans le jardin , et me dit d'un air railleur en me quittant : Bonsoir , Cil Blas , je ne vous recommande point de vous trouver de lionne heure au premier rendez-vous, je counois trop votre ponctualilé là-dessus pour en être en peine.
Je retournai dans ma chambre , non sans quelque dépit de voir mon allcnlc trompée. Je fus néanmoins assez raisonnable pour m’en consoler. Je ûs réflexion qu’il me convenait mieux d’ètre le confident de ma maîtresse que son amant. Je songeai même que cela | vouerait me mener à quelque chose ; que les courtiers d’amour étoient ordinairement bien payés de leurs {veines; et je me couchai daus la résolution de faire ce qu’ Aurore exigeoit de moi. Je sortis pour cet effet le lendemain. ImI demeure d'un cavalier tel que don Luis ne fut jus difficile à découvrir. Je m’informai de lui daus le voisinage ; mais les personnes à qui je m'adressai ne purent pleinement satisfaire ma curiosité; ce qui m’obligea le jour suivant à recommencer mes {verquisi lions. Je fus plus heureux. Je rencontrai |>ar hasard dans la rue un garçon de ma counoissancc : nous nous arrêtâmes pour nous
| parler. Il passa dans ce moment un de ses amis , qui nous aborda , et nous dit qu’il venoit d’être chassé de chez don Joseph Pacheco , père de don Luis, pour un quartaut de vin qu’on l’accusoit d’avoir bu. Je ne perdis pas une si belle occasion de m’informer de tout ce que je souliaitois d’apprendre ; et je fis tant par mes questions que je m’en retournai au logis fort content d’être en état 1 de tenir parole à ma maîtresse. G’éloil 1a nuit prochaine que je devois la revoir , à la même heure et de la même manière que la première fois. Je n’eus pas ce soir-là tant d’inquiétude ; et , bien loin de souffrir impatiemment les discours de mou vieux patron , je le remis sur ses campagnes, .l’attendis minuit avec la plus grande tranquillité du monde ; et ce ne fut qu’après l’avoir entendu sonner à plusieurs horloges , que je descendis dans le jardin , sans nie pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela.
Je trouvai au rendez-vous la très-fidèle duègne, qui me reprocha malicieusement que j’avois bien rabattu de ma diligence. Je ne lui répondis point, et je me laissai conduire 5 l’appartement d’ Aurore, qui me demanda , dès que je parus , si je m’étois bien informé de don Luis, et si j’avois appris bien des choses. Oui, madame, lui dis-je, et j’ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu’il est sur le point de partir pour s’en retourner à Salamanque achever ses études. C’est, à ce qu’on m’a dit , un jeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Tour du courage , il n’en I saurait manquer, puisqu'il est gentilhomme et ; Castillan. I)e plus, il a beaucoup d'esprit cl les ; manières fort agréables ; mais ce qui peut-être ne | sera guère de votre goût , et ce que je ne puis |>ourlanl inc dispenser de vous dire, c’est qu’il lient un peu trop de la nature des jeunes seigneurs ;
| il est diablement libertin. Savez-vous qu’à son âge il a déjà eu à bail deux comédiennes ? Que m'apprenez-vous? reprit Aurore. Quelles mœurs! Mais êtes-vous bien assuré. Cil Blas. qn’il mène une vie si licencieuse? Oh ! je n’en doute pas, madame, lui repartis-je. Un valet qu’on a chassé | de chez lui ce malin ine l’a dit ; cl les valets sont I fort sincères quand ils s’entretiennent des défauts I de leurs maîtres. D'ailleurs il fréquente don Alexo Segiar, don Antonio dentelles et don Fernand de Camhoa : cela seul prouve démonstrativement son libertinage. C’est assez , Cil Blas , dit alors ma maîtresse en soupirant; je vais, sur votre rapport, combattre mon indigne amour. Quoiipi’il ait déjà de profondes raciucs dans mon cœur , je ne désespère pas de l’en arracher. Allez, poursuivit-elle, en me mettant entre les mains une petite bourse qui n’étoil pas vide , voilà ce que je vous donne pour vos peines. Cardez -vous bien de révéler mon sc-
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crct : songez <|uc je l’ai confie à voire silence.
J’assurai ma maîtresse que j’élois l'Harpocrate des vale's confidents , et qu’elle pouvoit demeurer tranquille là-dessus. Après celte assurance, je me retirai , fort impatient de savoir ce qu’il y avoit dans la bourse. J’y trouvai vingt pistoies. Aussitôt je pensai qu’ Aurore m’en aurait sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu'elle en pavoit si bien une chagrinante. Je me repentis de n’avoir pas imité les gens de justice, qui fardent quelquefois la vérité dans leurs procès-verbaux. J’étois fâché d’avoir détruit , dans sa naissance , une galanterie qui m’eût été très-utile dans la suite , si je ne me fusse pas sottement piqué d’être sincère. J'avois pourtant la consolation de me voir dédommagé de la dépense que j’avois faite si mal à propos cil pommades et en parfums.