CITA PITRE IV
devant le jour, el s’enferma dans son appariement. Il étoit trop agité pour y prendre du repos. Il ne songeoil qu’à retourner à Bdmonte. Sa sûreté , son honneur et surtout son amour ne lui permettoient |*as de différer l'éclaircissement de toutes les circonstances d’une si cruelle aventure.
Dès qu’il fut jour, il commanda son équipage de citasse ; et , sous prétexte de prendre ce divertissement, il s'enfonça dans la forêt de Belrnonte avec ses piqueurs et quelques-uns de ses courtisans. Il suivit quelque temps la chasse pour cacher son dessein; et, lorsqu’il vit que chacun couroit avec ardeur à la queue des chiens, il s’écarta de tout le monde, et prit seul le chemin du chAtcau de Léontio. Il connoissoit trop les roules de la forêt pour pouvoir s’y égarer; et, son impatience ne lui permettant pas de ménager son cheval , il eut en peu de temps parcouru tout l’espace qui le séparoil de l’objet de son amour. Il cherchoit dans son esprit quelque prétexte plausible pour se procurer un entretien secret avec la fille de Siffredi , quand, traversant une petite route qui aboulissoit à une des portes du parc , il aperçut auprès de lui deux femmes assises qui s’entretenoient au pied d’un arbre. Il ne douta point que ces personnes ne fussent du chAteau, et cette vue lui causa de l’émotion ; mais il fut bien plus agité, lorsque ces deux femmes s’étant tournées de son côté au bruit que son cheval faisoit en courant, il reconnut sa chère Blanche. Elle s’éloit échappée du château , avec Nisc, celle de ses femmes qui avoit le plus de part à sa confiance , pour pleurer du moins son malheur en liberté.
Il vola , il se précipita pour ainsi dire à ses pieds; et, voyant dans scs yeux tous les signes de la plus profonde affliction, il en fut attendri. Belle Blanche , lui dit-il , suspendez les mouvements de votre douleur. Les apparences, je l’avoue , ine peignent coupable à vos yeux ; mais quand vous serez .instruite du dessein que j’ai formé pour vous , ce que vous regardez comme un crime vous paraîtra une preuve de mon innocence et de l’excès de mon amour. Ces paroles, qu’Enriqoc croyoit capables de modérer l’affliction de Rlanchc, ne servirent qu’à la redoubler. Elle voulut répondre ; mais les sanglots étouffèrent sa voix. Le prince , étonné de son saisissement , lui dit : Quoi ! madame , je ne puis calmer votre trouble} Par quel malhenr ai-je perdu votre confiance , moi qni mets en péril ma couronne et même ma vie pour me conserver à vous ? Alors la fille de Léontio, faisant un effort sur elle pour s’expliquer, lui dit : Seigneur, vos promesses ne sont plus de saison. Rien désormais ne peut lier ma destinée à la vôtre. Ah! Blanche, interrompit brusquement Enriquc , quelles paroles cruelles me
faites-vous entendre? Qui pont vous enlever à mon amour? qui voudra s’opposer à la fureur d’un roi qui mettrait en feu toute la Sicile, plutôt que de vous laisser ravir à ses espérances? Tout votre pouvoir, seigneur, reprit languissamment la fille de Siffredi, devient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Je suis femme du connétable.
Femme du connétable ! s’écria le prince en reculant de quelques pas. 11 ne put continuer, tant il fut saisi. Accablé de ce coup imprévu , scs forces l’abandonnèrent. 11 se laissa tomber au pied d’un arbre qui sc trouva derrière lui. U étoit pAle, tremblant , défait , et n’avoit de libre que les yeux , qu’il atiaclia sur Blanche d’une manière à lui faire comprendre combien il étoit sensible au malheur qu’elle lui annonçoit. Elle le regardoil de son côté d’un air qui lui faisoit assez commiiro \ que ses mouvements étoient peu différents des | siens ; et ces deux amants infortunés gardoient j entre eux un silence qui avoit quelque chose d’affreux. Enfin le prince, revenaut un peu de son désordre par un effort de courage, reprit la parole, et dit à Blanche en soupirant : Madame, qu’avez-vous fait? Vous m’avez perdu, et vous vous êtes perdue vous-même par voire crédulité.
Blanche fut piquée de ce que le prince sembloit lui faire des reproches lorsqu’elle croyoit avoir les plus fortes raisons de se plaindre de lui. Quoi ! seigneur, répondit-elle , vous ajoutez la dissimulation à l’infidélité î Vouliez-vous que je démentisse mes yeux et mes oreilles , cl que , malgré leur rapport, je vous crusse innocent? Non , seigneur, je vous l’avoue , je ne suis point capable de cet effort de raison. Cependant , madame, répliqua le roi, ccs témoins qui vous paraissent si fidèles vous en ont imposé. Us ont aidé eux-mêmes à vous trahir ; et il n’est pas moins vrai que je suis innocent et fidèle , qu’il est vrai que vous êtes l’épouse du connétable. Eh quoi ! seigneur, reprit-elle , je ne vous ai point entendu confirmer à Constance le don de votre main et de votre cœur? vous n'avez point assuré les grands de l’état que vous rempliriez les volontés du feu roi ? et la princesse n’a pas reçu les hommages de vos nouveaux sujets en qualité de reine et d’épouse du prince Emique î Mes yeux étoicnt-ils donc fascinés ? Dites , dites plutôt , infidèle, que vous n’avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre cœur l’intérêt d’un trône; et, sans vous abaisser à feindre ce que vous ne sentez plus, et ce que vous n’avez peut-être jamais senti, avouez que la couronne de Sicile vous a paru plus assurée avec Constance qu’avec la fille de Léontio. Vous avez raison , seigneur : on trône éclatant ne m’étoit pas plus dû que le cœur d’un prince tel que tous. J’étois trop vaine d’oser prétendre à l’un et à l’autre ; mais vous ne deviez
IM Gll,
pas m'entretenir dans colle erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignées sur votre perte, qui me scmbloit presque infaillible pour moi. Pourquoi m’avez-vous rassurée ? Falloit-il dissiper mes craintes? J’aurois accusé le sort plutôt que vous , ei du moins vous auriez conservé mon cœur, au défaut d’une main qu’un autre n’eût jamais obtenue de moi. Il n’est plus temps présentement de vous justifier. Je suis l’épouse du connétable; et , pour m’épargner la suite d’un entretien qui fait rougir ma gloire, souffrez, seigneur, que, sans manquer au respect que je vous dois , je quitte un prince qu’il ne m’est plus permis d’écouter.
A ces mots elle s’éloigna d’Enrique avec toute la précipitation dont elle pou voit être capable dans l’état où elle se trouvoit. Arrêtez, madame , s’écria-t-il , ne désespérez point un prince plus disposé à renverser un trône que vous lui reprochez de vous avoir préféré, qu’à répondre à l'attente de ses nouveaux sujets, fie sacrifice est présentement inutile, repartit Blanche. Il falloil me ravir au connétable avant que de faire éclater des transports si généreux. Puisque je ne suis plus libre , il m’importe peu que la Sicile soit réduite en cendres, et à qui vous donniez votre main. Si j’ai eu la foiblesse de laisser surprendre mon cœur , du moins j’aurai la fermeté d’en étouffer les mouvements, et de faire voir au nouveau roi de Sicile que l’épouse du connétable n’est plus l’amante du prince Ennque. En parlant de cette sorte, comme elle toueboit à la porte du parc , elle y entra brusquement avec Nise ; et , fermant après elle celte porte, ! elle laissa le prince accablé de douleur. Il 11e pou- ! voit revenir du coup que Blanche lui avoit porté par la nouvelle de son mariage. Injuste Blanche , s’écrioit-il , vous avez perdu la mémoire de notre ' engagement ! Malgré mes serments et les vôtres , nous sommes séparés ! L’idée que je m’étois faite de posséder vos charmes n’étoit donc qu’une vaine ' illusion I Ah ! cruelle , que j’achète chèrement l’avantage de vous avoir fait approuver mon | amour 1
Alors l'image du bonheur de son rival vint s’offrir à son esprit avec toutes les horreurs de 1a jalousie ; et cette passion prit sur lui tant d’empire pendant quelques moments , qu’il fut sur le point d’immoler à son ressentiment le connétable et Siffredi même. I,a raison toutefois calma peu à peu la violence de ses transports. Cependant l’impossibilité où il se voyoit d oter à Blanche les impressions qu’eUe avoit de son infidélité le mettoil au désespoir. 11 se flaltoit de les effacer s’il pouvoit l’entretenir en liberté. Pour y parvenir, il jugea qu’il falloil éloigner le connétable; et il se résolut à le faire arrêter comme un homme suspect dans
les conjonctures où l’étal se trouvoit. Il en donnn l’ordre au capitaine de ses gardes, qui se rendit à Belmonte, s’assura de sa personne à l’entrée de la nuit , et le mena au château de Païenne.
Cet incident répandit à Belmonte la consternation. Siffredi partit sur-le-champ pour aller répondre au roi de l’innocence de son gendre, et lui représenter les suites fâcheuses d’un pareil emprisonnement. Ce prince, qui s’étoit bien attendu à cette démarche de son ministre , et qui vouloit ail moins se ménager une libre entrevue avec Blanche avant que de relâcher le connétable, avoit expressément défendu que personne lui parlât jusqu’au lendemain. Mais Léonlio, malgré cette défense , fit si bien , qu’il entra dans la chambre du roi. Seigneur , dit-il , en se présentant devant lui , s’il est permis à un sujet respectueux et fidèle de se plaindre de son maître, je viens me plaindre à vous de vous-même. Quel crime a commis mon gendre? Votre majesté a-t-elle bien réfléchi sur l’opprobre éternel dont elle couvre ma famille, et sur les suites d’un emprisonnement qui peut aliéner de votre service les personnes qui remplissent les postes de l’état les plus importants ? J’ai des avis certains , répondit le roi , que le connétable a des intelligences criminelles avec l’infant don Pèdre. Des intelligences criminelles ! interrompit avec surprise Léonlio. Ah ! seigneur , ne le croyez pas : l’on abuse votre majesté, ta trahison n’eut jamais d’entrée dans la famille de Siffredi ; et il suffit au connétable qu’il soit mon gendre, pour être à couvert de tout soupçon. Le connétable est innocent , mais des vues secrètes vous ont porté à le faire arrêter.
Puisque vous me parlez si ouvertement, repartit le roi , je vais vous parler de b même manière. Vous vous plaignez de l’emprisonnement du connétable? Eh ! n’ai -je point à me plaindre de votre cruauté ? C’est vous, barbare Siffredi, qui m’avez ravi mon repos, et réduit, par vos soins officieux , à envier le sort des "plus vils mortels ; car ne vous flattez pas que j’entre dans vos idées. Mon mariage avec Constance est vainement résolu Quoi ! seigneur, interrompit en frémis-
sant Léontio , vous pourriez ne point épouser la princessse , après l’avoir flattée de cette espérance aux yeux de tous vos peuples ! Si je trompe leur attente , répliqua le roi , ne vous en prenez qu’à vous. Pourquoi m’avez-vous mis dans la nécessité de leur promettre ce que je ne pouvois leur accorder? Qui vous obligeoit à remplir du nom de Constance un billet que j’avois fait à votre fille? Vous n’ignoriez pas mon intention : falloit-il tyranniser le cœur de Blanche en lui faisant épouser un homme qu’elle n’aimoit pas? Et quel droit avez-vous sur le mien, pour en disposer en faveur