‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 153 sur 734 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

sait quel homme c’étoit! Quand 11 se leva, je crus voir la résurrection du Lazare. Imaginez-vous voir un grand corps si sec, qu’en le voyant à nu on auroit fort bien pu apprendre l’ostéologic. Il avoit les jambes si menues, qu'elles me parurent encore trte-Cmes après qu’il eut mis trois ou quatre paires de bas l’une sur l’autre. Outre cela, cette momie vivante étoit asthmatique , et toussoit à chaque parole qui lui sortoit de la bouche. Il prit d’abord du chocolat. U demanda ensuite du papier et de l’encre , écrivit un billet qu’il cacheta , et le fit porter à son adresse par le page qui lui avoit donné un bouillon ; puis se tournant de mon côté : Mon ami , me dit-il , c’est toi que je prétends désormais charger de mes commissions , et particulièrement de celles qui regarderont dona Eufrasia. Cette dame est une jeune personne que j’aime et dont je suis tendrement aimé.

Bon Dieu! dis-je aussitôt en moi-méme; eh! comment les jeunes gens pourront-ils s’empêcher de croire qu’on les aime, puisque ce vieux pénard s’imagine qu’on l’idolâtre? Gil lilas, poursuivit-il, je te mènerai chez elle dès aujourd’hui : j’y soupe presque tous les soirs. Tu verras une personne tout aimable , tu seras charmé de son air sage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petites étourdies qui donnent dans la jeunesse et s’engagent sur les apparences , elle a l’esprit déjà mûr et judicieux ; elle veut des sentiments dans un homme, et préfère aux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. Le seigneur don Gonzalc ne borna point là l’éloge de sa maîtresse : il entreprit de la faire passer pour l’abrégé de toutes les perfections; niais il avoit un auditeur assez difficile à persuader là-dessus. Après toutes les manœuvres que j’avois vu faire aux comédiennes, je ne croyois pas les vieux seigneurs fort heureux en amour. Je feignis pourtant , par complaisance , d’ajouter foi à tout ce que me dit mon maître ; je fis plus , je vantai le discernement et le bon goût d’Eufrasie. Je fus même assez impudent pour avancer qu’elle ne pouvoit avoir de galant plus aimable. Le bouhomme ne sentait point que je lui donnois de l’encensoir par le nez; au contraire, il s’applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu’un flatteur peut tout risquer avec les grands ! Ils se prêtent jusqu’aux flatteries les plus outrées.

Le vieillard , après avoir écrit, s’arracha quelques poils de la barbe avec des pincettes ; puis il se lava les yeux , pour ôter une épaisse chassie dont ils étaient pleins. Il lava aussi scs oreilles , ensuite ses mains ; et , quand il eut fait toutes scs ablutions , il teignit en noir sa moustache , ses sourcils et ses cheveux. Il fut plus long-temps à sa toilette qu’une vieille douairière qui s’étudie à cacher l’outrage des années. Comme il achevnit

de s’ajuster , il entra un autre vieillard de ses amis , qu’on nommoit le comte d’Asumar. Quelle différence i y avoit entre eux ! Celui-ci laissoit voir ses cheveux blancs , s’appuyoit sur un bâton, et sembloit sc faire honneur de sa vieillesse , au lieu dfc vouloir paroître jeune. Seigneur Pacheco, dit-il en entrant , je viens vous demander à diner. Soyez le bien-venu , comte, répondit mon maître. En même temps ils s’embrassèrent l’un l’autre , s’assirent, et commencèrent à s’entretenir en attendant qn’on servît.

Leur conversation roula d’abord sur une course de taureaux qui s’éloit faite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers qui y avoienl montré le plus d’adresse et de vigueur ; et là-dessus le vieux comte, tel que Nestor , à qui toutes les choses présentes donnoient occasion de louer les choses passées , dit en soupirant : Hélas ! je ne vois point aujourd’hui d’hommes comparables à ceux que j’ai vus autrefois , ni les tournois ne se font pas avec autant de magnificence qu’on les faisait dans ma jeunesse. Je riois en moi-méme de la prévention du bon seigneur d’Asumar, qui ne s’en tint pas aux tournois ; je me souviens , quand il fut à table et qu’on apporta le fruit , qu’il dit en voyant de fort belles pèches qu’on avoit servies : De mon temps, les pèches étaient bicu plus grosses qu’elles ne le sont à présent ; la nature s'affoiblit de jour en jour. Sur ce pied-là , dis-je alors en moi-méme en souriant , les pêches du temps d’Adam dévoient être d’une grosseur merveilleuse.

Le comte d’Asumar demeura presque jusqu’au soir avec mon maître , qui ne sc vit pas plus tôt débarrassé de lui , qu’il sortit en me disant de le suivre. Nous allâmes chez Eufrasie , qui logeoit à cent pas de notre maison , et nous la trouvâmes dans un appartement des plus propres. Elle étoit galamment habillée , et avoit un air de jeunesse qui me la fil prendre pour une mineure , bien qu’elle eût trente bonnes années pour le moins. Elle pouvoit passer |>our jolie, cl j’admirai bientôt son esprit. Ce n’était pas une de ces coquettes qui n’ont qu’un babil brillant avec des ma ni ères libres: elle avoit de la modestie dans son action comme dans scs discours, et elle parloit le plus spirituellement du inonde , sans paroître se donner pour spirituelle. Je la considérois avec un extrême étonnement. O ciel ! disois-je , est-il |x>s$ible qu’une personne qui se montre si réservée soit capable de vivre dans le libertinage? Je m'imaginois que toutes les femmes galantes dévoient être effrontées. J’étais surpris d’en voir nne modeste en apparence , sans faire réflexion que ces créatures savent sc composer et se conformer au caractère des gens riches et des seigneurs qui tombent entre leurs mains. Ces payeurs veulent-ils de l’cnipor-

•loi

lemeni? elles sont vives et pétulantes. Aimentils la retenue ? elles se parent d’un extérieur sage et vertueux. Ce sont de vrais caméléons , qui changent de couleurs suivant l’humeur et le génie des hommes qui les approchent.

Don Gonzaie n’étoil pas du goût des seigneurs qui demandent des beautés hardies; il ne pouvoit souffrir celles - là , et il falloit , |H>ur le piquer , qu’une femme eut un air de vestale : aussi Eufrasie, se réglant là-dessus, faisoil voir que les bonnes comédiennes n’étoienl pas toutes à la comédie. Je laissai mon maître avec sa nymphe, et je descendis dans une salle , où je trouvai une vieille femme de chambre , que je reconnus pour une soubrette qui avoit été suivante d'une comédienne. De son cûté elle me remit, et nous fîmes une scène de reconnoissance digne d’étre employée dans une pièce de théâtre : Eh ! vous voilà , seigneur G il nias ! me dit cette soubrette transportée de joie ; vous êtes donc sorti de chez Arsénié , comme moi de chez Constance? Oh vraiment, lui répondisje , il y a long-temps que je l’ai quittée ; j’ai même servi depuis une fille de condition. La vie des personnes de théâtre n’est guère de mon goût. Je me suis donné mon congé moi -même, sans daigner avoir le moindre éclaircissement avec Arsénié. Vous avez bien fait , reprit la soubrette , nommée Béatrix. J’en ai usé à peu près de la même manière avec Constance, lin beau matin je lui rendis mes comptes froidement ; elle les reçut sans me dire une syllabe , et nous nous séparâmes assez cavalièrement.

Je suis ravi , lui dis-je, que nous nous retrouvions dans une maison plus honorable. Doua Eufrasia me paroît une façon de femme de qualité , et je la crois d’un très-bon caractère. Vous ne vous trompez pas , me répondit la vieille suivante ; elle a de la naissance , ce (pii se voit assez par ses manières ; et pour son humeur, je puis vous assurer qu’il n’y en a point de plus égale ni de plus douce. Elle n’est point de ces maîtresses emportées et difficiles qui trouvent à redire à tout , qui crient . sans cesse , tourmentent leurs domestiques , et dont le service , en un mot, est un enfer. Je ne l’ai pas encore entendue gronder une seule fois . tant elle aime la dpuceur ! Quand il m’arrive de ne pas faire les choses à sa fantaisie , elle me reprend sans colère , et jamais il ne lui échappe de cos épithètes dont les daines violentes sont si libérales. Mon maître , repris-je , est aussi fort doux ; il se familiarise avec moi , et me traite comme son égal plutôt que comme son laquais ; en un mot , c’est le meilleur de tous les humains ; et sur ce pied -là nous sommes, vous et moi. beaucoup mieux que nous n’étions chez nos comédiennes, j Mille fois mieux , repartit Béatrix ; je mcitois une '

vie tumultueuse, au lieu que je vis présentement dans la retraite, il ne vient pas d’autre homme ici que le seigneur don Gonzaie. Je ne verrai que vous dans ma solitude, et j’en suis bien aise. Il y a long-temps que j’ai de l’affection pour vous; et j’ai plus d’une fois envié le bonheur de taure de vous avoir pour ami ; mais enfiu j’espère que je I ne serai pas moius heureuse qu’elle. Si je u’ai pas sa jeunesse et sa beauté , en récompense je liais la coquetterie , ce que les hommes ne sauroient assez payer ; je suis une tourterelle pour la fidélité.

Comme la bonne Béatrix étoil une de ces personnes qui sont obligées d’offrir leurs faveurs , parce qu’on ne les leur dcinanderuit pas. je ne fus nullement tenté de profiter de ses avaoces. Je ne voulus pas pourtant qu’elle s’aperçût que je la m«>prisois, et même j’eus la politesse de lui parler de manière qu’elle ne perdit pas toute es|îérancc de m’engager à l’aimer. Je m’imaginai donc que j’avois fait la conquête d’une vieille suivante, et je me trompai encore dans cette occasion. La soubrette n’en usoit pas ainsi avec moi seulement pour mes beaux yeux : son dessein éloit de m’inspirer de l’amour pour me mettre dans les intérêts de sa maîtresse, pour qui elle se sentoit si zélée , qu’elle ne s’embarrassoit point de ce qu’il lui eu coûterait pour la servir. Je reconnus mon erreur dès le lendemain malin , que je portai, de la part 1 démon maître, un billet doux à Eufrasie. Cette dame me fit un accueil gracieux , me dit mille choses obligeantes ; et la femme de chambre aussi s’cnméla. L’une admirait ma physionomie ; l’autre me trouvoit un air de sagesse et de prudence. A les entendre , le seigneur don Gonzaie possédoit en moi un trésor. En un mot , elles me louèrent tant, que je me défiai des louanges qu’elles me donnèrent. J’en pénétrai le motif; mais je les reçus en apparence avec toute la simplicité d’un sot ; et par cette contre-ruse je trompai les friponnes, qui levèrent enfin le masque.

Écoute , Gil Blas . me dit Eufrasie , il ne tiendra qu’à toi de faire ta fortune. Agissons de concert , mon ami. Don Gonzaie est vieux et d’une santé si délicate, que la moindre fièvre, aidée d’un bon médecin , l’emportera. Ménageons les moments (pii lui restent ; et faisons en sorte qu’il me laisse' I.a meilleure partie de son bien. Je t’en ferai bonne part, je te le promets; et tu peux compter sur cette promesse comme si je te la faisois par devant tous les notaires de Madrid. Madame, lui répondis-je, disposez de votre serviteur. Vous n’avez qu’à me prescrire la conduite que je dois tenir, et vous serez satisfaite. Eh bien ! reprit-elle , il faut olvservcr ton maître, et me rendre compte de tous ses pas. Quand vous vous entretiendrez tous deux , lie manque pas de faire tomber la conversation sur

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