CHAPITRE V î I
les femmes; et de là prends, mais avec art, occasion de lui dire du bien de moi : occupe-le d’Kufrasie autant qu’il te sera possible. Ce n’est pas tout ce que j’exige de toi , mon ami ; je te recommande encore d'être fort attentif à ce qui se passe dans la famille des Pacheco. Si tu t’aperçois que quelque parent de don Gonzale ait de grandes assiduité auprès de lui , et coucbe en joue sa succession , tu m’en avertiras aussitôt : je ue t’en demande pas davantage ; je le coulerai à fond en peu de temps. Je commis les divers caractères des parents de tou mailre : je sais quels porlraiu ridicules on lui peut faire d’eux, et j’ai déjà mus assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses cousins.
Je jugeai par ccs instructions , et par d’autres qu’y joignit Eufrasie , que celte dame étoit de celles qui s’attachent aux vieillards généreux. Elle avoit depuis peu obligé don Gonzale à vendre une terre dont elle avoit touché l’argent. Elle liroit de lui tous les jours de bonnes nippes , et de plus elle espérait qu’il ne l’oublieroil pas dans son testament. Je feignis de m’engager volontiers à faire tout ce qu’on attendoit de moi ; et, pour ne rien dissimuler, je doutai , en m’en retournant au logis, si je contribuerois à tromper mon maître , ou si j’entreprendrois de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti me paroissoit plus honnête que l’autre, et je me sentois plus de penchant à remplir mon devoir qu’à le trahir. D'ailleurs Eufrasie ne m’avoit rien promis de positif, et cela peut-être étoit cause qu’elle n’avoit pas corrompu ma fidélité. Je me résolus donc à servir don Gonzale avec zèle , et je me persuadai que , si j’étois assez heureux pour l’arracher à son idole, je serois mieux pavé de cette bonne action que des mauvaises que je pourrois faire.
Pour parvenir à la fin que je me proposois , je me montrai tout dévoué au service de dona Eufrasia. Je lui fis accroire que je parlois d’elle incessamment à mon maître ; et là-dessus je lui délÿtois des fables qu’elle prenoit pour argent comptant. Je m’insinuai si bien dans son esprit, qu’elle me crut entièrement dans ses intérêts. Pour mieux lui en imposer encore, j’affectai de paraître amoureux de Beatrix, qui, ravie à son âge de voir un jeune homme à scs trousses , ne se soucioit guère d’être trompée , pourvu que je la trompasse bien *. Lorsque nous étions auprès de nos princesses, mon maître et moi, cela faisoit deux tableaux différents dans le même goût. Don
1 Saint Lambert a placé celte idée dans une chanson sur sa maltresse :
Dans le sein des faveurs de la beauté que l'aime,
Je déleste les traits dont l'amour m'a frappé -
Mon rival , plus heureux , goûte un bonheur suprême ;
On nous trompe tous deux : mais il est mieux trompé-
Gonzale , sec cl pâle comme je l’ai peint , avoit l’air d’un agonisant quand il vouloit faire les doux yeux; et mon infante, à mesure que je me montrais plus passionné, prenoit des manières enfantines, et faisoit tout le manège d’un vieille coquette : aussi avoit-elle quarante ans d'école pour le moins. Elle s’éloit raffinée au service de quelques-unes de ccs héroïnes de galanterie, qui savent plaire jusque dans leur vieillesse , et qui meurent chargées des dépouilles de deux ou trois générations.
Je ne me contentois pas d’aller tous les soirs avec mon maître chez Eufrasie, j’y allois quelquefois tout seul pendant le jour, et je m’attendois toujours à trouver daus cette maison quelque jeune galant caché ; mais à quelque heure que j’y entrasse , je n’y rencontrai jamais d’homme , pas même de femme d’un air équivoque. Je n’v découvrais pas la moindre trace d’infidélité ; ce qui ne nr étonnoil pas peu ; car, quoique Béatrix m’eût assuré que sa maîtresse ne recevoit aucune visite masculine, je ne pouvois penser qu’une si jolie dame fût exactement fidèle à don Gonzale. En quoi certes je ne faisois pas un jugement téméraire ; et la belle Eufrasie , comme tous le verrez bientôt , pour attendre plus patiemment la succession de mon maître , s’étoit pourvue d’un amant plus convenable à une femme de son âge.
lin malin , je portois à mon ordinaire un billet doux à la princesse. J’aperçus , tandis que j’étois dans sa chambre, les pieds d’un homme caché derrière une tapisserie. Je me gardai bien de faire connoîlre que je les voyois ; et, sitôt que j’eus fait ma commission, je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués ; mais , quoique cet objet dût peu me surprendre , et que la chose ne roulât pas sur mon compte , je ne laissai pas d’en être fort ému. Ah ! perfide , disois-je avec indignation , scélérate Eufrasie! tu n’cs pas satisfaite d'imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l’aimes; il faut que tu te livres à un autre pour mettre le comble à la trahison ! Que j’étois fat , quand j’y pense, de raisonner de la sorte! Il falioit plutôt rire de cette aventure , et la regarder comme une compensation des ennuis et des langueurs qu’il y avoit dans le commerce de mon maître. J’aurais du moins mieux fait de n’en dire mol , que de me servir de celte occasion pour faire le bon valet. Mais au lieu de modérer mon zèle, j’entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale , et lui fis un fidèle rapport de ce que j’avois vu ; j’ajoutai même à cela qu’Eufrasie m’avoit voulu séduire. Je ne dissimulai rien de tout ce qu’elle m’avoit dit, et il ne tint qu’à lui de connoitre parfaitement sa maîtresse. Il me fil quelques questions comme s’il n’eût pas entièrement ajouté
foi à ce que je venois de lui rapporter ; mais telles furent mes réponses, qu'elles lui ôtèrent la satisfaction d’en pouvoir douter. 11 en fut frappé malgré le sang-froid qu’il ronservoit dans toute autre chose , et une petite émotion de colère qui parut sur son visage sembla présager que la dame ne lui serait pas impunément infidèle. C’est astez, Cil Blas, me dit-il; je suis très-sensible à l’attachement que je te vois à mon service, et ta fidélité me plaît. Je vais tout à l’heure chez Eufrasie. Je veux l’accabler de reproches, et rompre avec l’ingrate. A ces mots , il sortit effectivement pour se rendre chez elle; et il me dispensa de le suivre, pour m’épargner le mauvais rôle que j’aurais eu à jouer pendant leur éclaircissement.
J’attendis le plus impatiemment du monde que mon maître fût de retour. Je ne doutais joint qu’avant un aussi grand sujet qu’il en avoit de se plaindre de sa nymphe, il ne revînt détaché de ses attraits, ou tout au moins résolu d’y renoncer. Dans celte pensée, je m'applaudissois de mon ouvrage. Je me représentais le plaisir qu’auraient les héritiers naturels de don Gonzale , quand ils aj>prendroient que leur parent n’était plus le jouet d'une passion si contraire à leurs intérêts. Je me flattais qu’ils m’en tiendraient compte, et qu’cnlin j’allois me distinguer des autres valets de chambre, qui sont ordinairement plus disposés h maintenir leurs maîtres dans la débauche qu’à les en retirer. J’aimois l'honneur, et je pensois avec plais r que je passerais pour le coryphée des domestiques ; mais une idée si agréable s’évanouit quelques heures ajwès. Mon patron arriva. Mon ami , me dit-il , je viens d’avoir un entretien très-vif avec Eufrasie. Je l’ai traitée d’ingrate et de perfide; je l’ai accablée de reproches. Sais-tu bien ce qu’elle m’a répondu ? que j’avois tort d’écouter des valets. Elle soutient que tu m’as fait un faux rapport. Tu n’es , si on l’en croit , qu’un imposteur', qu’uu valet dévoué à mes neveux, pour l’amour de qui tu n’éjMirgnerais rien pour me brouiller avec elle. J’ai vu couler de ses yeux des pleurs, mais des pleurs véritables. Elle m’a juré, par ce qu’il y a de plus sacré , qu’elle ne t’a fait aucune proposition , et qu’elle ne voit pas un homme. Beatrix , qui me jvaroit une bonne fille , incapable de mentir, m’a protesté la même chose, de sorte que malgré moi ma colère s’est apaisée.
Eh quoi ! monsieur, in terrain |>is-jc avec douleur,
doutez-vous de ma sincérité? vous défiez-vous
Non , mon enfant, interrompit-il à son tour ; je te rends justice. Je ne te crois point d’accord avec mes neveux. Je suis persuadé que mon intérêt seul te touche , et je l’en sais bon gré : mais, après tout , les apparences sont tromjveuses ; j>cut-étrc n'as tu pas vu effectivement ce que tu t’imaginois
BLAS
voir; et, dan9 ce cas, juge jusqu’à quel point tan accusation doit être désagréable à Eufrasie ! Quoi qu’il en soit, c’est une femme que je ne puis m’empêcher d’aimer; c’est mon sort : il faut même que je lui fasse le sacrifice qu’elle exige de mon amour , et ce sacrifice est de te donner ton congé. J’en suis fâché , mon pauvre Gii Blas , poursuivit-il , et je l'assure que je n’y ai consenti qu’à regret : mais je ne saurais faire autrement ; compàtis à ma foiblesse; ce qui doit le consoler, c’est que je ne te renverrai jws sans récompense. De plus, je prétends te placer chez une dame de mes amies, où tu seras fort agréablement.
Je fus bien mortifié de voir tourner ainsi mon zèle contre moi. Je maudis Eufrasie , et déplorai la foiblesse de don Gonzale de s’en être laissé posséder. Le bon vieillard sentait assez qu’en me congédiant pour plaire seulement à sa maîtresse, il ne faisoit pas une action des plus viriles; aussi , pour compenser sa mollesse et me mieux faire avaler la pilule, il me donna cinquante ducats, et me mena le jour suivant chez la marquise de Chavcs,à laquelle il dit en ma présence que j’étois uu jeune homme qui n’avoit que de bonnes qualités, qu’il m’aiinoit , et que des raisons de famille ne lui jiermettant pas de me retenir à son service, il la prioit de me prendre au sien. Elle me reçut dès ce moment au nombre de ses domestiques; si bien que je me trouvai toul-à-coup dans une nouvelle maison.