CHAPITRE IX
Par quel incident Gil Blas sortit de chez la marquise de Chaves , et ce qu'il devint.
Il y avoit six mois que je demeurais chez la marquise de ('.baves, et j’étois fort content de ma condition. Mais la destinée que j’avois à remplir ne me permit pas de faire un plus long séjour dans la maison de cette dame , ni même à Madrid. Voici l'aventure qui m’obligea de m’en éloigner.
Parmi les femmes de ma maîtresse , il y en avoit une qu’on appeloit Porcie. Outre qu’elle étoit jeune et belle , je la trouvai d’un si bon caractère , que je m’y attachai, sans savoir qu’il me faudrait disputer son cœur. Le secrétaire de la marquise, homme fier et jaloux, étoit épris de ma belle. Il ne s’aperçut pas plus tôt de mon amour, que, sans chercher à s’éclaircir de quel œil Porcie tue voyoil, il résolut de me faire tirer l’épée. Pour cet effet , il me donna rendez-vous un matin dans un endroit
• C'éloit un foiblc assez commun chez l« femmes de
tête-à-tête, qui dura près d’une heure ; après quoi ma patronne congédia le bossu, en lui faisant des civilités qui marquoient qu’elle étoit irès-contcnie de lui.
Elle avoit effectivement pris tant de plaisir à son entretien , qu’elle me dit le soir en particulier : Gil Blas, quand le bossu reviendra, faitos-!e entrer dans mon appartement le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l’avoue, me donna d’étranges soupçons; néanmoins, suivant l’ordre de la marquise , dès que le petit homme revint, et ce fut le lendemain matin, je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la même chose deux ou trois fois , et je conclus de là que la marquise avoit des inclinations bizarres, ou que le bossu faisoit le personnage d’un entremetteur.
Ma foi, disois-je, prévenu de celte opinion, si ma maîtresse aime quelque homme bien fait , je le lui pardonne ; mais si elle est entélée de ce ma-
qualité du siècle de Louis XIV, que la croyance à la magic et la fureur de consulter les diseurs de bonne aventure. Les histoires de la Voisin n'avoient été que trop célèbres. En 1672, La Fontaine avoit fait sa fable des Devineresse. t (livre vil, fable 15). En 1700, la Du* verger étoit une devineresse fort en vogue à Parts. Dancour 1 en parle etprc.Mémcnl dans une comédie qui fut jouée cette année là :
LA GREFFlÈRE.
« Qu’on blâme le* devineresses tant qu’on voudra, je > suis fort contente de la Duverger, pour moi. LISETTE.
• Comment donc , madame ?
LA GREFFlERE
■ Nous y voilà parvenues, ma pauvre Lisette : nous
• y touchons du bout du doigt, ma clicrc entant.
LISETTE
■ El à quoi madame?
LA GREFFltRE.
■ A cet heureux temps que la Duverger m'a tant
• promis à la tin du siècle, cl à mon bonheur. » (La* Bourgeoises tle guaHli , acte il, scènes.)