CHAPITRE IX
écarté. Comme c’éloit un petit homme qui m'arrivoit à peine aux émules , et qui me paroissoit très-foible, je ne le crus pas un rival fort dangereux. Je me rendis avec confiance au lieu où il m’a voit appelé. Je comptois bien de remporter une victoire aisée , et de m’en faire un mérite auprès de Porcic ; mais l’événement ne répondit point à mon attente. Le petit secrétaire, qui avoit deux ou trois ans de salle , me désarma comme un enfant ; et me présentant la pointe de son épée : Prépare-toi, me dit-il, à recevoir le coup de la mort, ou bien donne-moi ta parole d’bonneur que tu sortiras aujourd’hui de chez la marquise de Cf raves, et que tu ne penseras plus à Porcic. Je lui fis volontiers celle promesse, et je la tins sans répugnance. Je me faisois une peine de paroîirc devant les domestiques de notre hôtel , après avoir été vaincu , et surtout devant la belle Hélène qui avoit fait le sujet de notre combat. Je ne retournai au logis que pour y prendre tout ce que j'avois de nippes et d’argent , et dès le même jour je marchai vers Tolède , la bourse assez bien garnie, et le dos chargé d’un paquet composé de toutes mes harde*. Quoique je ne me fusse point engagé à quitter le séjour de Madrid , je jugeai à propos de m’en écarter , du moins pour quelques années. Je formai la résolution de parcourir l’Espagne . et de m’arrêter de ville en ville. L’argent que j’ai , disois-je , me mènera loin ; je ne le dépenserai pas indiscrètement , et , quand je n’en aurai plus , je me remettrai à servir. Un garçon fait comme je suis trouvera des conditions de reste quand il lui plaira «feu chercher; je n’aurai qu’à choisir.
J'avois particulièrement envie de voir Tolède; j’y arrivai au bout de trois jours. J’allai loger dans une bonne hôtellerie, où je passai pour un cavalier d’importance, à la faveur de mon habit d’homme à bonnes fortunes, dont je ne manquai pas de me parer; et, par des airs de petit-maître que j’affectai de me donner, il dépendit de moi de lier commerce avec de jolies femmes qui demeuroient dans mon voisinage : mais ayant appris qu’il falloir débuter chez elles par une grande dépense , cela brida mes désirs , et me sentant toujours du goût pour les voyages , après avoir vu tout ce qu'on voit de curieux à Tolède , j’en partis un jour au lever de l’aurore , et pris le chemin de Cnença , dans le dessein d’aller en Aragon. J’entrai la seconde journée dans une hôtellerie que je trouvai sur la route ; et , dans le temps que je commençois à m’y rafraîchir, il survint une troupe d'archers de la sainte llcrmandad. Ces messieurs demandèrent du vin, se mirent à boire, et j'entendis qu’en buvant ils fa isolent le portrait d’un jeune homme qu’ils aToicnt ordre d’arrêter. Le cavalier, disoit l'un d’entre eux , n’a pas plus de vingt-trois ans; il a de
longs cheveux noirs, une belle taille, le nez aquilin , et il est monté sur un cheval hai-hrun.
Je les écoutai sans paraître faire quelque attention à ce qu’ils disoient , et véritablement je ne m’en souciois guère. Je les laissai dans l’hôtellerie, et continuai mon chemin. Je n’eus pas fait un demi-quart de lieue, que je rencontrai un jeune cavalier fort bien fait . et monté sur un cheval châtain. Par ma foi, dis-je en moi-mèine. voici l’homme que les arclters cherchent , ou je suis bien trompé. I) a une longue chevelure noire et le liez aquilin; c’est assurément lui qu’on veut pincer. 11 faut que je lui rende un bon office. Seigneur , lui dis-je , |termeitez-moi de vous demander si vous n’avez point sur les bras quelque affaire d'honneur. Le jeune homme, sans me répondre, jeta les yeux sur moi, et parut surpris de ma question. Je l’assurai que ce n’étoit point par curiosité que je venois de lui adresser ces paroles. Il en fut bien persuadé quand je lui eus rapporté tout ce que j’avois entendu dans l’hôtellerie. Généreux inconnu, me dit-il, je lie vous dissimulerai point que j’ai sujet de croire qu’effcctivement c’est à moi que ces archers en veulent ; ainsi je vais suivre une autre route pour les éviter. Je suis d’avis, lui répliquai-je, que nous cherchions un endroit où vous soyez sûrement, et où nous puissions nous mettre à couvert d’un orage que je vois dans l’air, et qui va bientôt tomber. En même temps nous décou v rîmes et gagnâmes une allée d’arbres assez touffus , qui nous conduisit au pied d’une montagne, où nous trouvâmes un ermitage.
C’étoit une grande et profonde grotte que le, temps avoit percée dans la montagne ; et la main des hommes y avoit ajouté un avant-corps de logis bâti de racailles et de coquillages, et tout couvert de gazon. Les environs étoient parsemés de mille sortes de fleurs qui parfumoient l’air ; et l’on voyoit auprès de la grotte une petite ouverture dans la montagne, par où sortoit avec bruit une source d’eau qui courait se répandre dans une prairie. Il y avoit à l’entrée de cette maison solitaire tm bon ermite qui paroissoit accablé de vieillesse. Il s’appuyoit d'une main sur un bâton , et de l’autre il lenoit un rosaire à gros grains, de vingt dizaines pour le moins. Il avoit la tête enfoncée dans un bonnet de laine brune à longues oreilles, et sa barbe, plus blanche que la neige, lui descendoit jusqu'à la ceinture. Nous nous approchâmes de lui. Mon père , lui dis-je , voulez-vous bien que nous vous demandions un asile contre l’orage qui nous menace? Venez, mes enfants, répondit l’anachorète après m’avoir regardé avec attention; cet ermitage vous est ouvert, et vous y pourrez demeurer tant qu'il vous plaira. Pour votre cheval y ajouta-t-il en nous montrant l’avant-corps dt?
ti
logis, il sera fort bien là. Le cavalier qui m'accompagnoit y fit mirer son cheval, et nous suivîmes le vieillard dans la grotte.
Nous n’y fûmes jws plus tût, qu’il tomba une grosse pluie , entremêlée d’éclairs cl de coups de tonnerre épouvantables. L’ermite se mit à genoux devant une image de saint Pa corne * qui étoil collée contre un mur , et nous en finies autant à son exemple. Cependant le tonnerre cessa. Nous uous levâmes ; mais comme la pluie eonthiuoit , et que la nuit n’étoit pas fort éloignée, le vieillard nous dit : Mes enfants , je ne vous conseille pas de vous remettre en chemin par ce temps-là, à moins que vous n’ayez des affaires bien pressantes. Nous répondîmes, le jeune homme et moi , que nous n’en avions point qui nous défendissent de nous arrêter , et que , si nous n’appréhendions pas de l’incommoder, nous le prierions de nous laisser passer la nuit dans son ermitage. Vous ne m’incommoderez point , répliqua l’ermite. C’est vous seuls qu’il faut plaindre. Vous serez fort mal couchés , et je n'ai à vous offrir qu’un repas d’anachorète.
Après avoir ainsi parlé, le saint homme nous fit asseoir à une petite table, et nous présentant quelques ciboules , avec un morceau de pain et une cruche d’eau : Mes enfants , reprit-il , vous voyez mes repas ordinaires : mais je veux aujourd'hui faire un excès pour Famourde vous. A ces mots, il alla prendre un peu de fromage et deux poignées de noisettes qu'il étala sur la table. Lejeune homme, qui n’avoit pas grand appétit , ne fit guère d'honneur à ces mets. Je m'aperçois, lui dit l’er- ; mite, que vous êtes accoutumés à de meilleures 1 tables que la mienne , ou plutôt que la sensualité a corrompu votre goût naturel. J’ai été comme vous dans le monde. Les v iandes les plus délicates, les ragoûts les plus exquis n’étoient pas trop bons pour moi; mais depuis que je vis dans la solitude, j’ai rendu à mon goût toute sa pureté. Je n’aime présentement que les racines, les fruits, le lait, en un mot, que ce qui faisoit toute la nourriture de nos premiers pères.
Tandis qu’il parloit de la sorte , le jeune homme tomba dans une profonde rêverie. L’ermite s’en 1 aperçut. Mon fils, lui dit-il, vous avez l’esprit cm- j barrasse? Ne puis-je savoir ce qui vous occupe? Ouvrez-moi votre cœur. Ce n’est point par curiosité que je vous en presse , c’est la seule charité qui m’anime. Je suis dans un âge à donner des conseils, et vous êtes peut-être dans une situation à en avoir besoin. Oui, mon père, répondit le cavalier en soupirant, j’en ai besoin sans doute, et je veux suivre les vôtres, puisque vous
1 Saint Pacèmc, célcbrc |ormi les père* du désert, peupla la Tliébafde de salnis solünircî, et eut sous sa conduite plus de cinq mille moine».
avez la boulé <le me le» offrir. Je crois que je ne risque rien à me découvrir à un homme tel que vous. Non , mon fils , dit le vieillard , vous n'avez rien à craindre ; on peut me faire toute sorte de confidences. Alors le cavalier lui parla dans ces termes.