CHAPITRE X
coup de peine. Je ne pouvois et ne puis encore y penser sans bonté. Plus mes sentiments semblent m’assurcr d’nue noble origine , plus j’ai de confusion de inc voir abandonné des personnes à qni je dois le jour.
J’allai servir dans les Pays-Bas, mais la pais se fit fort peu de temps après ; et, l’Espagne se trouvant sans ennemis, ma» non sans envieui, je revins à Madrid, où je reçus du baron et de sa femme de nouvelles marques de tendresse. 11 y avoit déjà deux mois que j’étois de retour, lorsqu’un petit page entra dans ma chambre un matin, et me présenta un billet à peu prés conçu dans ces termes :
• Je ne suis ni laide ni mal faite, et cependant vous » me voyez souvent à mes fenêtres sans m’agacer.
■ Ce procédé répond mal à votre air galant; et j’en
• su» si piquée, que je voudrais bien, pour m'eu
• venger, vous donner de l’amour. »
Après avoir lu ce billet, je ne doutai point qu’il ne fût d’une veuve appelée Léonor, qui demeurait vis-à-vis de notre maison , et qui avoit la réputation d’être fort coquette. Je questionnai là-dessus le petit page, qui voulut d’abord faire le discret; mais, pour un ducat que je lui donnai, il satisfit ma curiosité. Il se chargea même d’une réponse par laquelle je mandois à sa maîtresse que je rccounoissois mon crime, et que je sentois déjà qu’elle étoit à demi vengée.
Je ne fus pas insensible à cette façon de conquête. Je ne sortis point le reste de la journée, et feus grand soin de me tenir à mes fenêtres pour observer la dame, qui n’oublia pas de se montrer aux siennes. Je lui iis des mines. Elle y répondit ; et dés le lendemain elle me manda par son petit page, que si je voulois la nuit prochaine me trouver dans la rue entre onze heures et minuit, je poorrois l’entretenir à la fenêtre d’une salle liasse. Quoique je ne me sentisse pas fort amoureux d’une veuve si vive, je ne laissai pas de lui faire une réponse très-passionnée, et d’attendre la nuit avec autant d’impatience que si j’eusse été bien touché. Lorsqu’elle fat venue, j’allai me promener au Prado 1 jusqu’à l’heure du rendez-vous. Je n’y ctois pas encore arrivé, qu’nn homme monté sur un beau cheval mit lout-à-coup pied à terre auprès de moi ; et m’abordant d’un air brusque : Cavalier, me dit-il , n’êtes-vous pas fils du baron de Steinbacb T Oui , lui répondis- je. C’est donc vous, reprit-il, qui devez cette nuit entretenir Léonor à sa fenêtre? J’ai vu ses lettres et vos réponses; son page me les a montrées ; et je vous ai suivi ce soir depuis votre maison jusqu’ici, pour vous apprendre que vous avez un rival dont la
1 Prado veut dire pré; mais ce mot. à Madrid , désigne une promenade publique plantée d'arbres comme te l’arc • Loüdres.
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vanité s’indigne d’avoir un cœur à disputer avec vous. Je crois qu’il n’est pas besoin de vous en dire davantage. Nous sommes dans un endroit écarté ; battons-nous, à moins que, pour éviter le châtiment que je vous apprête, vous ne me promettiez de rompre tout commerce avec Léonor. Sacrifiez-moi les espérances que vous avez conçues , ou bien je vais vous Ôter la vie. Il falloit, lui dis-je, demander ce sacrifice, et non pas l’exiger. J’aurois pu l’accorder à vos prières ; mais je le refuse à vos menaces.
Eh bien ! répliqua-t-il après avoir attaché son cheval à un arbre, battons-nous donc. U ne convient point à une personne de ma qualité de s’abaisser à prier un homme de la vôtre. La plupart même de mes pareils, à ma place, se vengeraient de vous d'une manière moins honorable. Je inc sentis choqué de ces dernières paroles ; et voyant qu’il avoit déjà tiré son épée, je lirai aussi la mienne. Nous nous battîmes avec tant de furie, que lê combat ne dura pas long-temps. Soit qu’il s’y prît avec trop d’ardeur, soit que je fusse plus adroit que lui, je le perçai bientôt d’un coup mortel. Je le vis chanceler et tomber. Alors ne songeant plus qu’à me sauver, je montai sur son propre cheval, et pris ia roule de Tolède. Je n'osai pas retourner chez le baron de Steinbacb, jugeant bien que mon aventure ne ferait que l'affliger ; et, quand je me représente» tout le péril où j’étois, je croyois ne pouvoir assez tôt m'éloigner de Madrid.
En faisant là-dessus les pins tristes réflexions , je marchai le reste de la nuit et toute la matinée. Mais sur le midi il fallut m'arrêter pour faire reposer mon cheval et laisser passer la chaleur, qui devenait insupportable. Je demeurai dans un village jusqu’au coucher du soleil ; après quoi , voulant aller tout d'une traite à Tolède , je continuai mon chemin. J’avois déjà gagné lllescas et deux lieues par delà , lorsque , environ sur le minuit , un orage pareil à celui d’aujourd’hui vint me surprendre an milieu de la campagne. Je m’approchai des murs d’un jardin que je découvris à quelques pas de moi , et , ne trouvant pas d’abri plus commode , je me rangeai avec mon cheval , le mieux qu’il me fut possible , auprès de la porte d'un cabinet qui étoit au bout du mur, et au-dessus de laquelle il y avoit un balcon. Comme je m’appnyois contre la porte , je sentis qu’elle étoit ouverte ; ce que j’attribuai à la négligenre des domestiques. Je mis pied à terre ; et , moins par curiosité que pour être mieux à couvert de la pluie, qui ne laissait pas de m'incommoder sous le balcon , j’entrai dans le bas du cabinet avec mon cheval que je tirais par la bride.
Je m'attachai , pendant l’orage , à observer les lieux où j’Olois , et, quoique je n'en pusse guère U.
juger qu’ii la faveur de* éclairs , je connus bien que c’éloil une maison qui ne devoil point appartenir iules personnes du commun. J ’attendois toujours que la pluie cessât , pour me remettre en cbcniin ; mais une graude lumière que j'aperrus de loin me fil prendre une autre résolution. Je laissai mou cheval dans le cabinet, dont j’eus soin de fermer la porte; je m’av aurai vers cette lumière, |M‘rsuadé que l’on ét oit encore sur pied dans celle maison , et résolus d’y demander un logement pour cette nuit. Après avoir traversé quelques allées, j’arrivai près d’un salon dont je trouvai aussi la porte ouverte. J’y entrai ; et , quand j'en eus vu toute la magnificence à la faveur d'un beau lustre de cristal où il y aroit quelques bougies , je ne doutai point que je ne fusse chez un grand seigneur. Le pavé en étoit de marbre , le lambris fort propre et artislcmeut décoré, b corniche admirablement bien travaillée, et le plafond me |>arul l’ouvrage des plus habiles peintres. Mais ce que je regardai particulièrement, ce fol une inimité de bustes de héros espagnols , que soulenoient des escabcllous de marbre jaspé qui réguoient autour du salon. J'eus le loisir de considérer toutes ces choses; car j’avois beau de temps en temps, prêter une oreille attentive , je n'entendois aucun bruit , ui ne voyois paroitre personne.
Il y avoit à l’un des côtés du salon une porte qui n'étoit que pousser ; je l'entrouvris , cl j’aperçus une enfilade de chambres dont la dernière seulement étoit éclairée. Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même. M’en retournerai-je, ou serai-je assez hardi pour pénétrer jusqu'à cette chambre? Je pensois bien que le parti le plus judicieux c’étoit de retourner sur mes pas ; mais je ne pus résister à ma curiosité , ou , pour mieux dire, à la force de mon étoile qui m'cnlraînoit. Je m'avance , je traverse les chambres , et j'arrive à celle où il y avoit de b lumière , c’est-à-dire une bougie qui brùloit sur une table de marbre dans un nambeau de vermeil. Je remarquai d'abord un ameublement d’été très-propre et très -galant; mais bientôt , jetant les yeux sur un lit dont les rideaux éloicut à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui attira mon allcntiou tout entière. C’éloit une jeune dame , qui , malgré le bruit du tonnerre qui venoil de se faire entendre, dormoit d’un profond sommeil. Je m’approchai d’elle tout doucement ; et, à b clarté que la bougie nie prètoit, je démêlai un teint cl des traits qui m’éblouirent. Mes esprits toul-à-coup se troublèrent à sa vue. Je me sentis saisir, transporter ; mais , quelques mouvements qui m’agitassent , l’opinion que j’avois de b noblesse de son sang m’empêcha de former une pensée téméraire, et le res-
pect remporta sur le sentiment. Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.
Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa clianihre et au milieu de b nuit un homme qu’elle ne coniioissoit point. File frémit en m'apercevant, et fil un grand cri. Je m'efforçai de b rassurer; et mettant un genou à terre : Madame , lui dis-je , ne craignez rien ; je ne viens point ici pour vous nuire. J’allois continuer; mais elle étoit si effrayée qu’elle ne m’écoula point. File appelle ses femmes à plusieurs reprises ; et , comme personne ne lui répondoit . elle prend une robe de chambre légère qui étoit au pied de son lit , se lève brusquement , et passe dans les chambres que j’avois traversées, en appebnt encore les filles qui la ser voient , aussi bien qu’une sceur cadette qu’elle avoit sous sa conduite. Je m’allendois a voir arriver tous les valets ; et j’avois lieu <Fap~ préhender que , sans vouloir m'entendre . ils ne me fissent un mauvais traitement ; mais , par bon- ! heur pour moi , elle eut beau crier, il ne vint à j ses cris qu’un vieux domestique qui ne lui aurait l>as été d’un grand secours si elle eût eu quelque chose à craindre. Néanmoins, devenue un peu plus hardie par sa présence , elle me demanda fièrement qui j’étois , par où et pourquoi j’avois eu l'audace d’entrer dans sa maison. Je commençai alors à me justifier ; et je ne lui eus pas sitôt dit que j’avois trouvé la porte du cabinet du jardin ouverte, qu’elle s’écria dans le moment : Juste ! ciel î quel soupçon me vient dans l’esprit !
Fn disant ces paroles, ellealb prendre la bou- - gie sur 1a table ; elle parcourut toutes les chambres l'une après l’autre, et elle n’y vit ni scs femmes ni sa sœur ; elle remarqua même qu’elles avoient emporté toutes leurs Iwrdes. Ses soupçons ne lui paraissant alors que trop bien éclaircis , elle vint à moi avec beaucoup d’émotion , et me dit : Perfide, n’ajoute pas la feinte à 1a trahison. Ce i n’est pas le hasard qui t’a fait entrer ici : tu es de b suite de don Fernand de Leyva , et tu as pari ù son crime. Mais n’espère pas m’échap|>er ; il me reste encore assez de monde pour t’arrôter. Madame, lui dis-je , ne me confondez point avec vos ennemis. Je ne connois point don Fernand de | beyva ; j’ignore même qui vous êtes. Je suis un malheureux qu'une affaire d’honneur oblige à s’éloigner de Madrid ; et je jure , par tout re qu’il y a de plus sacré, que , sans l’orage qui m’a surpris . je ne serais point venu chez vous. Jugez donc de moi plus favorablement : au lieu de me croire complice du crime qui vous offense, croyez-moi plutôt disposé à vous venger. Ces derniers mois , et le ton dont je les prononçai , apaisèrent la dame, qui sembla ne plus me regarder comme son en-