CHAPITRE XI
Figurez-vous dans quel désordre ce billet jeta tous mes sens. Je demeurai quelques moments immobile et sans avoir la force de parler. Dans mon accablement j’envisage ce que la monde don Gaspard a de cruel pour mon amour. J’entre toutà-coup dans un vif désespoir. Je me jetai aus pieds de Séraphine, et lui présentant mon épée nue : Madame , lui dis-je , épargnez au comte de Palan le soin de chercher un homme qui pourroit se dérober à scs coups. Vengez vous-mOmc votre frère, immolez-lui son meurtrier de votre propre ■nain : frappez. Que ce même fer qui lui a ôté la vie devienne funeste à son malheureux ennemi. Seigneur , me répondit Séraphine un peu émue de mon action, j’aimois don Gaspard; quoique vous l'ayez tué en brave homme, et qu’il se soit attiré loi-même son malheur, vous devez être persuadé que j’entre dans le ressentiment de mon père. Oui, don Alphonse, je suis votre ennemie , et je ferai contre vous tout ce que le sang et l’amitié peuvent exiger de moi : mais je n’abuserai point de votre mauvaise fortune ; elle a beau vous livrer h ma vengeance ; si l'honneur m'arme contre vous , il me défend aussi de me venger lâchement. Les droits de l’hospitalité doivent être inviolables, et je ne veux point payer d’un assassinat le service que vous m’avez rendu. Fuyez; échappez, si vous pouvez, à nos poursuites et à la rigueur des lois, et sauvez votre tête du péril qui la menace.
Eh quoi ! madame, repris-je, vous pouvez vousmême vous venger, et vous vous en remettez à des lois qui tromperont peut-être votre ressentiment! Ah! percez plutôt nn misérable qui ne mérite pas que vous l'épargniez. Non , madame , ne gardez point avec moi un procédé si noble et si généreux. Savez-vous qui je suis? Tout Madrid me croit fils du baron de Steinbach , et je ne suis qu’un malheureux qu’il a élevé chez lui par pitié. J'ignore même quels sont les auteurs de ma naissance. N’importe , interrompit .Séraphine avec précipitation, comme si mes dernières paroles lui eussent fait une nouvelle peine, quand vous seriez le dernier des hommes, je ferai ce que l’honneur me prescrit. Eh bien ! madame, 'lui dis-je, puisque la mort d’un frère n’est pas capable de vous exciter à répandre mon sang, je veux irriter votre haine par un nouveau crime dont j’espère que vous n’excuserez point l'audace. Je vous adore : je n’ai po voir vos charmes sans en être ébloui, et, malgré l’obscurité de mon sort, j’avois formé l’espérance d’être à vous. J’étois assez amoureux , ou plutôt assez vain pour me flatter que le ciel , qui peut-être me fait grâce en me cachant mon origine , me la découvriroit un jour, et que je pourrois sans rougir vous apprendre mon nom. .Après
’ cet aveu qui vous outrage, balancerez-vous encore âme punir?
Ce téméraire aveu , répliqua la dame , m’oflenseroit sans doute dans un autre temps ; mais je le IKtrdonne au trouble qui vousagite. D’ailleurs, dans ; la situation où je suis moi-même, je fais peu d’atten- ; lion aux discours qui vous échappent. Encore une i fois, don Alphonse, ajouta-t-elle en versant quelques larmes , parlez , éloignez-vous d'une maison I que vous remplissez de douleur ; chaque moment que vous y demeurez augmente mes peines. Jette j résiste plus, madame, repartis-je en tnc relevant ;
I il faut m'éloigner de vous ; mais ne |>enscz pas que, soigneux de conserver une vie qui vous est odieuse , j’aille chercher un asile où je puisse êtru j eu sûreté. Non , non , je me dévoue à votre ressentiment. Je vais attendre avec impatience à j Tolède le destin que vous me préparez ; et, me livrant â vos poursuites, j'avancerai inoi-inêmc la fin de mes malheurs.
Je nie retirai en achevant ces paroles. On me donna mon cheval, et je me rendis i Tolède, où je demeurai huit jours, et où véritablement je pris si peu de soin de me cacher , que je ne sais comment je n’ai point été arrêté; car je ne puis croire que le comte de Polan, qui ne songe qu’à inc fermer tous les passages, n’ait pas jugé que je pouvois passer par Tolède. Enfin je sortis hier de cette ville, où il sembloit que je m’ennuyasse d’être en liberté; et, sans tenir de route assurée , je suis venu jusqu’à cet ermitage, comme un homme qui n'auroit rien eu à craindre. Voilà, mon père, ce qui m’occupe. Je vous prie de m’aider de vos conseils ■,