‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 166 sur 734 · MO CIL · texte numérisé non relu

MO CIL

tre industrie , lorsque nous aperçûmes dans la rue un cavalier à cheveux gris qui aTOit l’épée à U main , el qui se battoit contre trois hommes qui le poussoient vigoureusement. L’inégalité de ce romhat nie choqua ; et , comme je suis naturellement ferrailleur, je volai au secours du vieillard. Morales , pour me montrer que je ne m’étois point associé aTec un lâche, suivit mon eremple. Nous chargeâmes les trois ennemis du cavalier, el nous les obligeâmes à prendre la fuite.

Après leur retraite, le vieillard se répandit en discours reronnoissanls. Nous sommes ravis, lui dls-jc , de nous être trouvés ici si à propos pour vous secourir; mais que nous sachions du moins â qui nous avons eu le bonheur de rendre service; et dites-nous. de grâce, pourquoi ces trois hommes vouloient vous assassiner. Messieurs, nous répondit-il , je vous ai trop d'obligation pour refuser de satisfaire votre curiosité. Je m'appelle Jérûme de Moyadas ', et je vis de mon bien dans celte ville. L’un de ces assassins dont vous m’avez délivré est un amant de nia fille. 11 me la fit demander en mariage ces jours passés ; et comme il ne put obtenir mon aveu , il vient de me faire mettre l'épée à 1a main pour s'en venger. Et peut-on , repris-je , vous demander encore pour quelles raisons vous n'avez point accordé votre fille â ce cavalier ? Je vais vous l’apprendre , me dit-il. J'avois un frère marchand dans cette ville ; il sc nommoit Augustin. 11 y a drus mois qu’il éioitàCalatrava, logé chez Juan Velezde la Mcmbrilla*, son correspondant. Ils éloient tous deux amis intimes ; et mon frère , pour fortifier encore davantage leur amitié, promit Florentine, ma fille unique, au fils de son correspondant, ne doutant point qu’il n’eût assez de crédit sur moi |>oar m'obliger à dégager sa promesse. Comme en cfTct.nton frère, étant de retour à Slérida, ne m’eut pas plus tôt parlé de ce mariage, que j’y consentis pour l'amour de lui. Il envoya le portrait de Florentine à Calalrava : mais hélas! il u’a pas eu la satisfaction d’achever son ouvrage; il est mort depuis trois semaines. En mourant, il me conjura de ne disposer de ma fille qu’en faveur du fils de son correspondant. Je le lui promis ; et voilà pourquoi j’ai refusé Florentine au cavalier qui vient de m’attaquer, quoique ce soit un parti fort avantageux. Je suis esclave de ma parole, et j’attends à tout moment le fils de Juan Vêlez de la Mcmbrilla pour en faire mon gendre , bien que je ne l’aie jamais vu , non plus que son père. Je vous demande pardon , continua Jérôme de Moyadas , si je vous fais cette narration ; mais vous l’avez exigée de tnoi.

1 De Slmjmlai, des mouillures.

* Ue la Mcmbrilla , du coing tendre.

1LAS

J’écoutai ce récit avec beaucoup d’attention : et m’arrêtant à une supercherie qui me vint toutà-coupdans l’esprit j’affectai un grand étonnement ; je lerai les yeux au ciel. Ensuite me tournant vers le vieillard , je lui dis d’un ton pathétique: Ah! seigneur de Moyadas, est-il possible qu'en arrivant à Mérida je sois assez heureux pour sauver la Tie à mon beau-père ? Ces paroles causèrent une étrange surprise au vieux bourgeois , et n’étonnèrent pas moins Moralès , qui me fit connoilre par sa rontenanre que je lui paroissois un grand fripon. Que m’apprenez-vous? nie répondit le vieillard. Quoi! vous seriez le fils du correspondant de mon frère! Oui. seigneur Jérôme de Moyadas, lui répliquai-jc en payant d’audace et en lui jetant les bras au cou , je suis le fortuné mortel à qui l’adorable Florentine est destinée. Mais , avant que je vous témoigne U joie que j’ai d’entrer dans votre famille, permettez que je répande dans votre sein les larmes que renouvelle ici le souvenir de votre frère Augustin. Je serais le plus ingrat de tous les hommes , si je n’étois vivement touché de la mort d’une personne à qui je dois le bonheur de ma vie. Eu achevant ces mots , j’embrassai encore le hou homme Jérôme , et je passai ensuite la main sur mes yeux , comme pour essuyer mes pleurs. Moralès , qui comprit tout d’un coup l’avantage que nous pouvions tirer d’une pareille tromperie, ne manqua pas de me seconder. Il voulut {tasser pour mon valet, et il se mit à renchérir sur le regret que je marquois de la mort du seigneur Augustin. .Monsieur Jérôme , s’écria-t-il, quelle perte vous avez faite en perdant votre frère! C’étoit un si Itonnête homme , le phénix du commerce , un marchand désintéressé , un marchand de bonne foi , an marchand comme on n’en voit point.

Nous avions allairc à un homme simple et crédule ; bien loin d’avoir quelque soupçon de notre fourberie, il s’y prêta de lui-même. Eh pourquoi, me dit-il , n’êtes-vous pas venu tout droit chez moiî 11 ne falloit poiut aller loger dans une hôtellerie. Dans les termes où nous en sommes, on ne doit {joint faire de façon. Monsieur, lui dit Moralès en prenant la parole pour moi . mon maître est un peu cérémonieux ; il a ce défaut-là ; il me permettra de le lui reprocher. Ce n’est pas , ajouta-t-il , qu’il ne soit excusable en quelque manière de n’avoir pas voulu paraître devant vous en l’état où il est. Nous avons été volés sur la roule ; on

1 Ici, I.c Sage va reprendre le canevas d’une partie de sa charmante comédie de Critpin rival tic ram mailrr. jouée avec tant de succès en 1701, cl qui esi luujuurs applaudie ; mais il saura y ajoulcr de nouveaux développemcnls . de maniéré a n'avoir pas l’air de se recopier lui uivuir Uu va voir ton récit renchérir sur h piccc.

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