CHAPITRE I Sil
nous a pris toutes nos hardes. Ce garçon , interrompis-je, vous dit la vérité, seigneur de Moyadas. Ce inallieur a été cause que je ne suis point allé descendre chez vous. Je n'osois me présenter sous cet habit aux yeux d'une maîtresse qui ne m’a point encore vu; et j’altendois pour cela le retour d'un valet que j'ai envoyé il Calatrava. Cet accident . reprit le vieillard , ne devoit point vous empêcher de venir demeurer dans ma maison , et je prétends que vous y preniez tout à l’heure un logement.
En parlant de cette sorte, il m’emmena citez lui ; mais avant que d’y arriver nous nous entretînmes du prétendu vol qu’on m'avoit fait , et je témoignai que mon plus grand chagrin étoit d’avoir perdu , avec mes hardes , le portrait de Florentine. Le bourgeois , là-dessus , me dit en riant qu'il falloit me consoler de cette perte , et que l'original valoil mieux que la copie. Eli effet , dès que nous fûmes dans sa maison , il appela sa Glle, qui n'avoit pas plus de seize ans, et qui pouvoit passer pour une personne accomplie. Vous voyez, nie dit-il , la dame que feu mon frère vous a promise. Ah ! seigneur, m’écriai-je d’un air passionné, il n'est pas besoin de me dire que c’est l’aimable Florentine qui s’offre à mes yeux : ces traits charmants sont gravés dans ma mémoire , et encore plus dans mon coeur. Ni le portrait que j’ai perdu, et qui n’étoit qu’une foiblc ébauche de tant d’attraits , a pu m’embraser de mille feux , jugez quels transports doivent m’agiter en ce montent ! Ce discours est trop flatteur, me dit Florentine , et je ne suis point assez vainc pour m’imaginer que je le justilie. Continuez vos compliments, interrompit alors le père. En même temps il me laissa seul avec sa fille , et prenant Moralès en particulier : Mon ami , lui dit-il , les voleurs vous ont donc emporté toutes vos hardes , et sans doute votre argent, car ils commencent toujours par làT Oui, monsieur, répondit mon camarade; une nombreuse troupe de bandits est venue fondre sur nous auprès de Castil-Blazo, ils ne nous ont laissé que les habits que nous avons sur le corps; mais nous recevrons incessamment des lettres de change, et nous allons nous remettre sur pied.
En attendant vos lettres de change, répliqua le vieillard en tirant de sa poche une bourse , voici cent pistoles dont vous pouvez disposer. Ob ! monsieur, s'écria Moralès, mon maître ne voudra point les accepter. Vous ne le connoissez pas. Tudieu ! c’est un homme délicat sur cette matière. Ce n’est point un de ces enfants de famille qui sont prêts à prendre de toutes mains. Il n’aime pas à s'endetter, tout jeune qu’il est. Il demanderait plutôt l’aumône, que d'emprunter un mararédis. faut
mieux, dit le bourgeois , je l’en estime davantage. Je ne puis souffrir que l’on contracte des dettes. Je pardonne cela aux personnes de qualité , parce que c’est une chose dont elles sont en possession. Je ne veux pas, ajouta-l-ii , contraindre ton maître ; et, si c’est lui faire de la peine que de lui offrir de l’argent . il n’en faut plus parler. En disant ces paroles, il voulut remettre la bourse dans sa poche ; mais tnon compagnon lui retint le bras. Attendez, seigneur de Aloyadas, lui dit-il: quelque aversion que mon maître ait pour les emprunts , je ne désespère pas de lui faire agréer vos cent pistoles. fl n’y a que manière de s’y prendre avec lui. Après tout , ce n’est que des étrangers qu’il n’aime point à emprunter ; il n’est pas si façonnier avec sa famille. Il demande même fort bien à son père tout l’argent dont il a besoin. Ce garçon, comme vous voyez, sait distinguer les personnes, cl il doit vous regarder, monsieur, comme un second père.
Moralès, par de semblables discours , s'empara de la bourse du vieillard, qui vint nous rejoindre, et qui nous trouva, sa fille et moi, engagés dans les compliment'. 11 rompit notre entretien. Il apprit à Florentine l’obligation qu’il m’avoit; et sur cela il me tint des propos qui me firent connoltre combien il en étoit rcconnoissaut. Je profilai d'une si favorable disposition. Je dis au bourgeois que la plus touchante marque de reconnoissance qu’il pût me donner étoit de hâter mon mariage avec sa fille. Il céda de bonne grâce à mon impatience. Il m'assura que daus trois jours au plus tard je serais l'époux de Florentine ; il ajouta même qu’au lieu de six mille ducats qu'il avoit promis pour sa dot, il en donnerait dix mille, pour me témoigner jusqu’à quel point il étoit pénétré du service que je lui avois rendu.
Nous étions donc, Moralès et moi, chez le bon homme Jérôme de Mo) adas, bien traités, et dans l’agréable attente de toucher dix initie ducats, avec quoi nous nous proposions de nom éloigner promptement de Mérida. Une crainte pourtant troubloit noire joie : nous appréhendions qu’avant trois jours le véritable fils de Juan Volez de la Membrilla ne vînt traverser notre bonheur , ou plutôt le détruire en paraissant tout-à-coup. Cette crainte n’étoit pas mal fondée. Dés le lendemain une espèce de paysan, chargé d’une valise, arriva chez le père de Florentine. Je ne m’y trouvai point alors, mais mon camarade y étoit. Neigneur, dit le paysan au vieillard, j’appartiens au cavalier de Calatrava qui doit être votre gendre, au seigneur I’edro de la Membrilla. Nous venons tons deux d’arriver dans cette ville : il sera ici dans un instant ; j’ai pris les devants pour vous en avertir. A peine cut-il achevé ces mots, que sou rnai-
Ire parut ; ce qui surprit fort le vieillard , cl déconcerta un peu Morales.
Le jeune Pedro étoit un garçon des mieux faits. Il adressa la parole au père de Florentine ; mais le bonhomme ne lui donna pas le temps de finir son discours, et se tournant vers mon compagnon, il lui demanda ce que cela signifioit. Alors Morales, qui ne cédoit en effronterie à personne du inonde, prit un air d'assurance, et dit au vieillard : Monsieur, ces deux hommes que vous voyez sont de la troupe des voleurs qui nous ont détroussés sur le grand chemin ; je les reconnois, et particulièrement celui qui a l’audace de se dire fils du seigneur Juan Vêlez de la Membrilla. Le vieux bourgeois, sans hésiter, crut Moralès ; et, persuadé que les nouveaux venus étoient des fripons, il leur dit : Messieurs, vous arrivez trop tard; on vous a prévenus. Pedro de la Membrilla est chez moi depuis hier. Prenez garde à ce que vous dites, lui répondit le jeune homme de Calatrava;on vous trompe; vous avez dans votre maison un imposteur. Sacliez que Juan Velez de la Membrilla n’a point d’autre fils que moi. A d’autres, répliqua le vieillard ; je u’ignore pas qui vous êtes. Ne remettez- vous pas ce garçon, et ne vous ressouvenez-vous plus de son maître que vous avez volé sur le chemin de Calatrava ! Comment voler ! repartit Pedro ; ah ! si je n’étois pas chez vous, je couperois les oreilles à ce fourbe qui a l’insolence de me traiter de voleur. Qu’il rende grâces à votre présence, qui relient ma colère. Seigneur, poursuivit-il, je vous le répète, on vous trompe. Je suis le jeune homme à qui votre frère Augustin a promis votre fille. Voulez-vous que je vous montre toutes les lettres qu’il a écrites à mon père au sujet de ce mariage? En croirez-vous le portrait de Florentine , qu’il m'envoya quelque temps avant sa mort?
Non, interrompit le vieux bourgeois; le portrait ne me persuadera pas plus que les lettres. Je sais bien de quelle manière il est tombé entre vos mains, et je vous conseille charitablement de sortir au plus tôt de Mérida, de peur d’éprouver le châtiment que méritent vos semblables. C'en est trop, interrompit à son tour le jeune cavalier. Je ne souffrirai pas qu’on me vole impunément mon nom , ni qu’on me fasse passer pour un brigand. Je connois quelques personnes dans cette ville ; je vais les chercher, et je reviendrai avec eux confondre l’imposture qui vous prévient contre moi. A ces mots il se retira suivi de son valet, et Morales demeura triomphant. Cette aventure même fut cause que Jérôme de Moyadas résolut de me faire épouser sa fille dès ce jour-là ; et sur-lechamp il alla donner les ordres nécessaires pour consommer cet ouvrage.
Quoique mon camarade fût luen aise de voir le |>ère de Florentine dans des dispositions si favorables pour nous , il n’étoit pas sans inquiétude. Il craignoit la suite des démarches qu’il jugeoit bien que Pedro ne manqueroit pas de faire , et il m’attendoit avec impatience pour m’informer de ce qui se passoit. Je le trouvai plongé dans une profonde rêverie. Qu’y a-t-il, mon ami ? lui dis-je ; tu me parois bien occupé. Ce n’est pas sans raison , me répondit-il. En même temps il me mit au fait. Tu vois, ajouta-t-il ensuite, si j’ai tort de rêver. C’est toi , téméraire, qui nous as jetés dans cet embarras. L’entreprise , je l’avoue, étoit brillante, et t’auroit comblé de gloire si clic eût réussi ; mais, selon toutes les apparences, elle finira mal; et je serois d’avis , pour prévenir les éclaircissements, que nous prissions la fuite avec la plume que nous avons tirée de l’aile du bon homme.
Monsieur Moralès, repris-je à ce discours, n’allons pas si vite, vous cédez bien promptement aux difficultés. Vous ne faites guère d’honneur à don Mathias de ft>rdel, ni aux autres cavaliers avec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on a fait son apprentissage sous de si grands maîtres, on ne doit pas si facilement s’alarmer. Pour moi , qui veux marc lier sur les traces de ces héros, et prouver que j’en suis un digne élève , je me roidis contre Pobsiade qui vous épouvante , et je me fais fort de le lever. Si vous en venez à bout, me dit mon compagnon , je vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes de Plutarque.
Comme Moralès achevoit de parler , Jérôme de Moyadas entra. Je viens, me dit-il, de tout disposer pour votre mariage ; vous serez mon gendre dès ce soir. Votre valet , ajouta-t-il , doit vous avoir conté ce qui vient d’arriver. Que dites-vous de l’effronterie du fripon qui m’a voulu persuader qu’il étoit fils du correspondant de mon frère? Moralès étoit bien en peine de savoir comment je me tirerois de ce mauvais pas, et il ne fut pas peu surpris de m’entendre, lorsque, regardant tristement Moyadas, je répondis d’un air ingénu à eu bourgeois : Seigneur, il ne tiendrait qu’à moi de vous entretenir dans votre erreur et d’en profiter; mais je sens que je ne suis pas né pour soutenir un mensonge. 11 faut vous faire un aveu sincère. Je ne suis point fils de Juan Vêlez de la Membrilla Qu’en tcnds-jc? interrompit le vieillard avec autant
1 Osl ici que commence une nouvelle fourberie dont il n'y a point de vestiges dans C rispin rival de son maître. Feu M. Mailly, de Dijon avoit été frappé du comique de ces détails ; il en avoil tiré une comédie en an acte, qui ne ressembloit nullement à celle de Crispiu rirai, et qui étoit d'ailleurs fort bien écrite en ver*. Elle fut présentée aux comédiens en 1770; mais nous ne sa>ons pas ce qu'elle est devenue.