CHAPITRE Vil
Au-dessous du cabinet il y a un cachot noir qui sert de gîte à un jeune caharelicr. Encore un hôte de taverne ! s’écria Leandro ; ces sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le monde? Ce- Ini-ci, reprit Asmodée, n’est pas dans le même cas. On arrêta ce misérable avant-hier, et l'inquisition le réclame aussi. Je vais en peu de mots vous dire le sujet de sa détention.
U n vieux soldat , pan enu par son courage . ou plutôt par sa patience, à l’emploi de sergent dans sa compagnie , vint faire des recrues à Madrid ; il alla demander un logement dans un caban t : on lui dit qu’il y avoit, à la vérité, des chambres vides; mais qu’on ne pouvoit lui en donner aucune , parce qu’il revenoit Unîtes les nuits dans la maison un esprit qui maltraitoit fort les étrangers, quand ils avoient la témérité d’y vouloir coucher, fiette nouvelle ne rebuta point le sergent Que l’on me mette , dit-il , dans la chambre qu’on voudra ; dotmer-moi de b lumière , du vin , une p'pe et du tabac , et soyez sans inquiétude sur le reste : les esprits ont de la considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le barnois.
On mena le sergent dans une chambre . puisqu'il paroissoit si résolu , et on lui porla tout ce qu’il avoit demandé. Il se mit à boire et à fumer. Il étoit déjà plus de minuit, que l’esprit n’avoit point encore troublé le profond silence qui régnoit dans la maison ; on eût dit qu’effcclivcinenl il rcspectoit ce nouvel hôte ; mais entre une heure et deux, le grivois entendit tout-à-coup un bruit horrible, comme de ferrailles , et vit bientôt entrer dans sa chambre un fantôme épouvantable vêtu de drap noir, et tout entortillé de chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette apparition : il tira son épée, s’avança vers l’esprit , et lui en déchargea du plat sur la tête un assez rude coup.
Le fantôme , peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis , fit un cri ; et , remarquant que le soldat se préparoit à recommencer, il se prosterna Irèshumbiement devant lui, en disant : De grâce, seigneur sergent , ne m’en donnez pas davantage: ayez pitié d’un pauvre diable qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence ; je vous en conjure par saint Jacques , qui étoit , comme vous, un grand spadassin. Si lu veux conserver ta vie, répondit le soldat , il faut que tu me dises qui tu es , et que tu me parles sans déguisement , ou bien je vais te fendre en deux , comme les chevaliers du temps passé fendoient les géants qn’ils rencootroient. A ccsmots, l’esprit, voyant à qui il avoit affaire , prit le parti d’avouer tout.
Je suis , dit-il au sergent , le maître-garçon de ce cabaret : je m'appelle Guillaume; j’aiine Juanilla , qui est 1a ûllc unique du logis , et je oc lui
déplais |ias ; mais comme son père et sa raï-re ont en vue uue alliance plus relevée que la mienne , pour les obliger à me choisir pour gendre , nous sommes convenus , la petite fdlc et moi , que je ferais tontes les nuits le personnage que je fais : je | m’enveloppe le corps d’un long manteau noir, et j je me pends au cou une chaîne de tonrnebmrhe , avec laquelle je cours toute la maison , depuis la ' cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de la maîtresse, je m’arrête et m’écrie : « N’espérez pas que je vous laisse en » repos, que vous n’ayez marié Juanilla avec voire » maître-garçon. »
Après avoir prononcé ccs paroles d’une voix que j’affecte grosse et cassée , je continue mon carillon , et j’entre ensuite par une fenêtre dans un i ah net où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de ce que j’ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume , vous jugez bien que je vous d s la Térité : je sais qu’après cet aveu vous pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui sc passe ; mais si vous voulez me servir, an lieu de me rendre ce mauvais office , je vous jure que
ma reconnoissanco Eh ! quel service peux-tu
attendrede moi ? interrompit le soldat. Vous n’avez, reprit le jeune homme . qu’à dire demain que vous avez vu l’esprit, et qu’il vous a fait si grand’ peur...
I Gomment, ventrebleu! grand’pcur! interrompit : encore le grivois ; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Qucbrantador aille dire qu’il a eu peur? i J’aimcrois mieux que cent mille diables m’eusj sent Gela n’est pas absolument nécessaire, in-
terrompit à son tour Guillaume; et après tout, il m’importe peu de quelle façonvous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein : lorsque j’aurai épousé J uanilla , et que je serai établi , je promels : de vous régaler tous les jonrs pour rien , vous et tous vos amis. Vous êtes séduisant, monsieurGuillaume , s’écria le grivois : vous me proposez d’appuyer une fourberie ; l’affaire ne laisse pas d’être sérieuse ; mais vous tous y prenez d’nnc manière qui m’étourdit sur les conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d’en rendre compte à Juanilla, je me charge du reste.
En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l’hôte et à l’hôtesse : J’ai vu l'esprit et je l’ai entretenu ; il est très-raisonnable. Je suis, m’a-t-il dit, le bisaïeul du maître de ce cabaret. J’avois une fille que je promis au père du grand-père de son garçon; néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre, et je mourus peu de temps après : je souffre depuis ce temps-là ; je porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en relies que quelqu’un de ma race n’ait épuusé une pori sonne de la famille de Guillaume : c'est pourquoi
je reviens toutes les nuits dans celte maison ; cependant fai beau dire que Ton marie ensemble Juanilla cl le maître-garçon, le fils de mon petitfils fait la sourde oreille, aussi bien que sa femme ; mais dites-leur, s’il vous plaît, seigneur sergent, que, s’ils ne font au plus tôt ce que je désire, j’en viendrai avec eux aux voies de fait : je les tourmenterai l’un et l'autre d’une étrange façon.
L’hôte est un homme assez simple, il fut ébranlé de ce discours; et l’hôtesse, encore plus foible que son mari, croyant déjà voir le revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit dis le jour suivant. Guillaume, peu de temps après, s’établit dans un autre quartier de la ville : le sergent Quebrantador ne manqua pas de le visiter fréquemment; et le nouveau cabaretier, parreconnoissance, lui donna d’abord du vin à discrétion ; ce qui plaisoit si fort au grivois, qu’il mcnoil tous scs amis à ce cabaret ; il y faisoit même ses enrôlements, et y enivroit la recrue.
Mais enfin l’hôte se lassa d’abreuver tant de gosiers altérés. Il dit sur cela sa pensée au raldat, qui, sans songer qu’effectivement il passoit la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat. Celui-ci répondit, l’autre répliqua, et la conversation finit par quelques coups de p'at d’épée que le cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du bourgeois ; Quehrantador en blessa trois ou quatre, et n’en turot pas demeuré là, si tout-à-coup il n’eût été assailli par une foule d’archers qui P arrêtèrent comme un perturbateur du repos public. Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens de vous dire ; et, sur sa déposition, la justice s’est aussi emparée de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le saint-office, informé que Guillaume a de bons effets, veut eonnoître de celte affaire.
Vive Dieu ! dit don Cleophas , la sainte inquisition est bien alerte. Sitôt qu’elle voit le mo i dre jour à tirer quelque profit... Doucement, interrompit le laiteux ; gardez-vous bien de vous làcher contre ce tribunal, il a des espions partout : on lui rapporte jusqu’à des choses qui n'ont jamais été dites ; je n’ose en parler moi-même qu’en tremblant.
Au-dessus de l’infortuné Guillaume, dans la première chambre à gauche , il y a deux hommes dignes de votre pitié ; l’un est un jeune valet de chambre que la femme de son maître irailoit en particulier comme un amant. l)n jour le mari les surprit tous deux ; la femme aussitôt se met à crier au secours , et dit que le valet de chambre lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheur* nx , qui , scion toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa maîtresse.
Le compagnon du valet de chambre, encore moins conpable que lui, est sur le point de perdre aussi la vie : il est écuyer d’une duchesse à qui l’on a volé un gros diamant ; on l’accuse de l’avoir pris ; il aura demain la question , où il sera tourmenté jusqu’à ce qu’il confesse avoir fait le vol ; et toutefois la personne qui en est l’auteur est une femme de chambre favorite qu’on n’oseroit soupçonner.
Ah ! seigneur Asmodée , dit Lcandro , rendez , je vous prie , service à cet écuyer : sou innocence m'intéresse pour lui ; dérohez-le , par votre pouvoir, aux injustes et cruels supplices qui le menacent : il mérite que Vous n’y pensez pas,
seigneur écolier, interrompit le Diable : pouvezvous demander que je m’oppose à une action inique, et que j’empêche un innocent de périr. C’est prier un procureur de ne pas ruiner une veuve ou un orphelin.
Oh ! s’il vous plaît , ajouta-t-il , n’exigez pas de moi que je fasse quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous n’en tiriez un avantage considérable. D’ailleurs , quand je voudrais délivrer ce prisonnier , le pourrois-je ? Comment donc, répliqua Zambullo , est-ce que vous n’avez pas la puissance d’enlever un homme de la prison ? Non certainement, repartit le boiteux. Si vous aviez lu l'Enchiridion , ou Albert-le-Grand , vous sauriez que je ne puis, non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté : moi-même , si j’avois le malheur d’être entre les griffes de la justice, je ne pourrais m’en tirer qu’en finança nu
Dans la chambre prochaine , du même côté, loge un chirurgien convaincu d’avoir , par jalousie , fait à sa femme une saignée comme celle de Sénèque : il a eu aujourd'hui la question ; et , après avoir confessé le crime dont on l'accusoit , il a déclaré que depuis dix ans il s’est servi d’un moyen assez nouveau pour se faire des pratiques. Il blessoit la nuit les passants avec une baïonnette , et se sauvoit chez lui par une petite porte de derrière ; cependant le blessé |>oussoit des cris qui attiraient les voisins à son secours : le chirurgien y accouroit lui-même comme les autres; et, trouvant un homme noyé dans son sang, il le faisoit porter dans sa bontique , où il le pansoit de la même main dont il l’avoit frappé.
Quoique ce chirurgien cruel ait fait celte déclaration , et qu’il mérite mille morts , il ne laisse pas de se flatter qu’on lui fera grâce ; et c’est ce qui pourra fort bien arriver , parce qu’il est parent de madame la remueuse de l'infant : outra cela , je vous dirai qu’il a chez lui une eau merveilleuse que lui seul sait composer , une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage décrépit