CHAPITRE t
Omit temps de nous séparer, je me mis par son ordre, dans une grande corbeille d'osier, couverte d’un outrage de soie fait de sa main ; puis les deux esclaves qui m’avoient apporté furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyoit au kaclta ; ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.
Nous trouvâmes , Farrukhnaz et moi , d'autres moyens encore de nous parler ; et celte aimable captive m'inspira peu à peu autant d'amour qu’elle en avoit pour moi. Notre intelligence fut secrète pendant deux mois, quoiqu’il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent long-temps aux argus. Mais un contre-temps dérangea nos petites affaires , et ma fortune cliaugea de face entièrement. l'n jour que, dans le corps d'un dragon artificiel qu'on avoit fait pour un spectacle, j’avois été introduit chez la sultane, et que je m’entretenois avec elle , .Soliman , que je croyois occupé hors de la ville, survint. Il entra si brusquement dans l’appartement de sa favorite , que la vieille esclave eut à peine ie temps de nous avertir de son arrivée. J’eus encore moins le loisir de me cacher. Ainsi je fus le premier qui s’offrit à la vue du bacha.
Il parut fort étonné de me voir, et scs yeux toutà-coup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchoit à son dernier moment , et je m’imaginois être déjà dans les supplices. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus à la vérité qu’elle étoil effrayée ; mais au lieu d’avouer son crime et d’en demander pardon , elle dit à Soliman : Seigneur, avant que vous prononciez mon arrêt, daignez m’écouter. Les apparences sans doute me condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait venir ici ce jeune captif; et, pour l’introduire dans mon appartement , j’ai employé les mêmes artifices dont je me serois servie si j’eusse en pour lui un amour bien violent. Cependant, et j’en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis point infidèle. J’ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte , et l’engager à suivre celle des croyans. J’ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m’étois bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés, et il t ient de me promettre qu’il embrassera le mahométisme.
Je conviens que je devois démentir la favorite, sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvois; mais dans l’accablement où j’avois l’esprit , touché du péril où je voyois une femme que j’aimois , et tremblant encore plus pour moimême, je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole ; et le bacha, persuadé par mon silence que ma maîtresse ne disoit rien qui ne fût
véritable, se laissa désarmer. Madame, réponditil, je veux croire que vous uc m'avez point offensé, et que l’envie de faire une chose agréable au prophète a pu vous engager à hasarder une action si délicate. J’excuse donc votre imprudence, pourvu que ce captif prenne tout à l’heure le turban. Aussitôt il fit venir un marabout ■. On tne revêtit d’un habit à la turque. Je fis tout ce qu’on voulut, sans que j’eusse la force de m’en défendre ; ou, pour mieux dire, je ne savois ce que je faisois. dans le désordre où étaient mes sens. Que de chrétiens auroient été aussi lâches que moi dans cette occasion !
Après la cérémonie, je sortis du sérail pour aller, sous le nom de Sidy Ilally *, exercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ne revis plus la sultane ; mais un de ses eunuques vint un jour me trouver. Il m’apporta de sa part des pierreries (tour deux mille sultanins d’or, avec un billet par lequel la dame m'assurai! qu’elle n’oublieroit jamais la généreuse complaisance que j'avois eue de me faire mahométan pour lui sauver la vie. Véritablement, outre les présents que j’avois reçus de Farrukhnaz, j’obtins par son canal un emploi plus considérable que le premier, et je devins en moins de six à sept années un des plus riches renégats de la ville d’Alger.
Vous vous imaginez bien que, si j’assistais aux prières que les musulmans font dans leurs mosquées, et remplissois les autres devoirs de leur religion, ce n’était que par pure grimace. Je conservois une volonté déterminée de rentrer dans le sein de l’Église ; et pour cet effet je me proposois de me retirer un jour en Espagne ou en Italie , avec les richesses que j’aurois amassées. En attendant. je vivois fort agréablement. J’étais logé dans une belle maison, j'avois des jardins superbes, un grand nombre d’esclaves, et de fort jolies femmes dans mon sérail. Quoique l’usage du vin soit défendu en ce pays-là aux mahométans, ils ne laissent pas pour la plupart d’en boire en secret. Pour moi, j’en buvois sans façon, comme font tous les renégats. Je me souviens que j’avois deux compagnons de débauche, avec qui je passois souvent la nuit à table. L’un était Juif et l’autre Arabe. Je les croyois hounêlcs gens ; et, dans cette opinion, je vivois avec eux sans contrainte. Un soir je les invitai à souper chez moi. Il m'était mort ce jonr-
' Marabout , corruption du mot arabe marborrth; lié, attaché A Dieu. Un marabout «t le desservant d'une mosquée , surtout en Afrique.
s Sol if signifie montieur en arabe. Syrf, ou r id, comme l'a écrit Corneille , est équivalent de sieur , ou seigneur.
j lis t'ont nommé tous deux leur Cid en tna présence.
I Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur, etc.
là un rbien que j’aimois passionnément ; nous lavâmes sou corps, et l’enterrâmes avec toute la cérémonie qui s’observe aux funérailles des inahoinétans. Ce que nous en faisions n’étoil pas pour tourner en ridicule la religion musulmane; c’étoit seulement pour nous réjouir, et satisfaire une folle euvie qui nous prit, dans la débauche, de rendre les derniers devoirs à mon chien.
Celte action pourtant me pensa perdre, comme vous l’allez voir. Le lendemain il vint chez moi un homme qui me dit : Seigneur Sidy Hally, une affaire importante m’amène chez vous. Monsieur le cadi veut vous parler; prenez, s’il vous plaît, la peine de venir chez lui tout à l’heure. Apprenezmoi de grâce ce qu’il me veut, lui répondis-je. Il vous l’apprendra lui-même, reprit-il ; tout ce que je puis vous dire, c’est qu’un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui a donné avis de certaine impiété par vous commise à l'occasion d’un chien que vous avez enterre; vous savez bien de quoi il s’agit ; c’est pour cela que je vous somme de comparaître aujourd'hui devant ce juge, faute de quoi je vous avertis qu’il scia procédé criminellement contre vous. 11 sortit en achevant ces paroles , et me laissa fort étourdi de sa sommation. L’Arabe u’avoit aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne pouvois comprendre pourquoi ce traître m’av oit joué ce tour-là. ta chose néanmoins méritait quelque attention. Je connoissois le cadi pour un homme sévère en apparence , mais au fond peu scrupuleux , et de plus avare. Je mis deux cents sullanins d’or dans nia bourse, et j'allai trouver ce juge. IL me lit entrer dans sou cabinet, et me dit d’un air rébarbatif : Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme abominable. Vous avez enterré un chien comme un musulman ! quelle profanation î Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes? et ne vous êtes-vous fait mahoinélan que pour vous moquer de nos pratiques de dévotion? Monsieur le cadi, lui répondisje, l’Arabe qui vous a fait un si mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon crime, si c’en est un d’accorder If s honneurs de la sépulture à un fidèle domestique, à un animal qui possédoil mille bonnes qualités. Il aimoit tant les personnes de mérite et de distinction , qu'eu mourant même il a voulu leur donner dis marques de son amitié. 11 leur laisse tous ses biens par un testament qu’il a fait, et dont je suis exécuteur. Il lègue à l’un vingt écus, trente à l’autre; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivis-je en lirant ma bourse : voilà deux cents sullanins d’or qu’il m’a chargé de vous remettre. Le cadi, à ce discours, perdit sa gravité; il ne put s’empêcher de rire; et comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, cl me dit en me renvoyant : Allez, seigneur Sidy
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Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec |>om|>c et avec houneur un chieu qui avoil tant de considération pour les honnêtes gens.
Je inc lirai d’aiTaire par ce moyen ; et si cela ne me rendit pas plus sage, j’en dev ins du moins plus circonspect. Je ne lis plus de débauche avec l’Arabe ui même avec le Juif. Je choisis pour boire avec moi un jeune gciuiütonunc de Livourne, qui étoit mon esclave. Il s’appeloit Azarini. Je ne ressemblons point aux autres renégats, qui font plu» souffrir de maux aux esclaves chrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifs alteudoient assez |taiicmment qu’on les rachetât. Je les trailois , à la vérité, si doucement, que quelquefois ils nie disoient qu'ils appréhendoient plus de changer de |tairon qu’ils ne soupiraient après la liberté, quelques charmes qu'elle ait pour les personnes qui sont dans l’esclavage.
Un jour les vaisseaux du tacha revinrent avec des prises considérables, lis annonçoient plus de cent esclaves de l’un et de l’autre sexe, qu’ils avoient enlevés sur les côtes d’Espague. Soliman n’en garda qu’un très-petit nombre, et tout le reste fui vendu. J'arrivai dans la place où b vente s’en faisoit, et j'achetai une petite espagnole de dix à douze ans. Elle pleuroil à chaudes larmes et se désespérait. J’étois surpris de la voir, à son âge. si sensible à sa captivité. Je lui dis en castilbn de modérer son affliction, et je l’assurai qu’elle étoit tombée entre les mains d’un maître qui ne manquoit pas d’humanité, quoiqu’il eût un turtan. ta petite personne, toujours occupée du sujet de sa douleur , ne m’écouloit [vas ; elle ne faisoit que gémir, que se plaindre du sort , et de temps en temps elle s’éci ioit d’un air attendri : () ma mère ! pourquoi sommes-nous séparées? Je prendrais patience, si nous étions toutes deux ensemble. En prononçant ces mots , elle lournoit sa vue vers une femme de quarante-cinq à cinquante ans, que l'on voyoit à quelques pas d’elle, et qui , les yeux baissée, attendoit dans un morne silence que quelqu’un l’achetât. Je demandai à la jeune liilt* si 1a personne qu’elle regard oit étoit sa mère. Hélas! oui, seigneur, me ré[>ondit-elle ; au nom de Dieu, faites que je ne la quitte point ! Eh bien ! mon enfant, lui dis-je, si, pour vous consoler , il ne faut que vous réunir Tune à l’autre, vous serez bientôt satisfaite. En même temps je m'approchai de la mère pour la marchander ; mais je ne l’eus pas sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l’émotion que vous pouvez penser, les traits, les propres traits de Lucindc. Juste ciel! dis- je en inoi-mémc, c'est ma mère, je n’en saurais douter. Pour elle, soit qu'un vif ressentiment de scs malheurs ne lui fît voir que des ennemis dans les objets qui l'environnoicnt, soit que mon habit me
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déguisât, ou bien que je fusse changé depuis douze années que je ne Patois vue, elle ne me remit point. Après l’avoir aussi achetée , je la menai avec sa fille à ma maison.
Là, je voulus leur donner le plaisir d’apprendre qui j’étois. Madame , dis-je à Lucinde , est-il possible que mon visage ne vous frappe point? Ma moustache et mon turban vous font-ils méconnoître Raphaël votre üls? Ma mère tressaillit à ces paroles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J’embrassai ensuite sa fille, qui ne savoit peut-être pas plus qu’elle eût un frère que je savois que j’avois une sœur. Avouez, dis-je à ma mère , que dans toutes vos pièces de théâtre vous n’avez pas une reconnoissance aussi parfaite que celle-ci. Mon fils, me répondit-elle en soupirant , j’ai d’abord eu de la joie de vous revoir ; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel état, hélas ! vous retrouvé-jc ! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que l’habillement odieux.... Ah ! parbleu, madame, interrompis-je en riant, j’admire votre délicatesse : j’aime cela dans une comédienne. Eh! bon Dieu, ma mère, vous êtes donc bien changée, si ma métamorphose i vous Messe si fort la vue. Au lieu de vous révolter contre mon turhan, regardez - moi plutôt comme un acteur (pii représente sur la scène un rôle de Turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je l'étais en Espagne; cl dans lu fond je me sens toujours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont arrivées en ce pays-ci, vous m’excuserez. L’amour a fait mon crime ; je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore , ajoutai-je , doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous attendiez à n’éprouver dans Alger qu’une captivité rigoureuse, et vous trouvez dans votre patron un fils tendre, respectueux, et assez riche pour vous faire vivre ici dans l’abondance , jusqu’à ce que nous saisissions l’occasion de retourner sûrement en Espagne. Demeurez d’accord de la vérité du proverbe qui dit qu’à quelque chose malheur est bon.
Mon fils, me dit Lucinde, puisque vous avez dessein de repasser un jour dans votre pays et d’y a bjurer le mahométisme, je suis tou te consolée. Grâces au ciel, continua-t-elle, je pourrai ramener saine et sauve en Castille votre sœur Beatrix ! Oui, madame, ra’écriai-jc , vous le pourrez. Nous irons tous trois, le plus tôt qu’il nous sera possible, rejoindre le reste de notre famille ; car vous avez apparemment encore en Espagne d’autres marques de votre fécondité? Non, dit ma mère , je n*ai que vous doux d’enfants; et vous saurez que Béatrix est le fruit d’un mariage des plus légiti-
mes. Et pourquoi , repris-je . avez-vous donné à ma petite sœur cet avantage-là sur moi? Comment avez-vous pu vous résoudre à vous marier? Je vous ai cent fois entendu dire dans mon enfance que vous ne pardonniez point à une jolie femme de prendre un mari. D’autres temps, d’autres soins, mon fils, repartit-elle ; les hommes les plus fermes dans leurs résolutions sont sujets à changer, et vous voulez qu’une femme soit inébranlable dans les siennes! Je vais, poursuivit-elle, vous conter mon histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me fil le récit suivant, que je n’oublierai jamais. Je ne veux pas vous priver d’une narration si curieuse.
Il y a, dit ma mère, s’il vous en souvient, près de treize ans que vous quittâtes le jeune Légane/. Dans ce temps-là, le duc de Médina Céli me dit qu’il vouloit un soir souper en particulier avec moi. Il me marqua le jour. J’attendis ce seigneur : il vint, et je lui plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu’il pouvoit avoir. Je le lui accordai dans l'espérance qu’il me le paieroit bien. Il n'y manqua pas. Dès le lendemain je reçus de lui des présents, qui furent suivis de plusieurs autres qu’il nie fit dans la suite. Je craignois de ne pouvoir retenir long-temps dans mes chaînes un homme d’un si haut rang ; et j’appréhendois cela d’autant plus, que je n’ignorois pas qu’il éloit échappé à des beautés fameuses, dont fl avoit aussitôt rompu que porté les fers. Cependant , loin de prendre de jour en jour moins de goût à mes complaisances , il semblent plutôt y trouver un plaisir nouveau. Enfin j’avois l’art de l'amuser, et d’cmpécher son cœur, naturellement volage . de , se laisser aller à son penchant.
Il y avoit déjà trois mois qu’il nvainioit, et j’avois lieu de ine flatter que son amour seroit de longue durée, lorsqu’une femme de mes amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée où il étoit avec la duchesse son épouse. Nous y allions pour entendre un concert de voix et d’instruments qu’on y faisoit. Nous nous plaçâmes par hasard assez près de la duchesse, qui s’avisa de trouver mauvais que j’osasse paraître dans un lieu où elle étoit. Elle m'envoya dire par une de ses femmes qu'elle me prioit de sortir promptement. Je lis une réponse brutale à la messagère. I*i duchesse irritée s’en plaignit à son époux, qui vint à mol lui-même, cl me dit : Sortez, Lucinde ; quand do grands seigneurs s’attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour cela a'ou hlier ; si nous vous aimons plus que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous ; et toutes les fois que vous serez assez insolentes pour \ ouloir vous mettre en comparaison avec clics v