‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 170 sur 734 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

nuis ; de sorte que tous ses parents et ses amis , informés de son retour, s'empressoient de lui en témoigner leur joie.

Nous n’eûmes pas mis pied à terre, qu’on mo conduisit avec, tous nies compagnons an [salais du hacha Soliman où un écrivain chrétien , nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms, nos âges, notre patrie, notre religion et nos talents. Alors Méhémet , me montrant au hacha , lui vanta ma voix , et lui dît qu’avec cela je jouois de la guitare à ravir. II n’en fallut pas davantage ponr déterminer Soliman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour sou sérail, où l'on me conduisit pour m’installer dans , l’emploi qui m’était destiné. Les autres captifs fuj tent menés dans une place publique, et vendus j suivant la coutume. Ce que Méhémet m’avoit j prédit dans le vaisseau m'arriva; j’éprouvai un j heureux sort. Je ne' fus point livré aux gardes

I des prisons , ni employé aux ouvrages pénibles, j Soliman hacha, par distinction , me fit mettre dans , un Heu particulier, avec cinq ou six esclaves de | qualité qui dévoient incessamment être rachetés ,

; et à qui l’on ne donnoit que de légers travaux. Ou me chargea du soin d'arroser dans les jardins les orangers et les fleurs. Je ne pouvois avoir une plus douce occupation ; aussi j’en rendis grâce à mon étoile, «je pressentis, sans savoir pourquoi, que je ne serois pas malheureux chez Soliman.

Ce hacha ( il faut que j’en fasse le portrait) était un homme de quarante ans, bien fait de sa liersoime , fort poli et fort galant pour un Turc.

II avoit pour favorite une Cnrhcmiricnne qui , par son esprit et par sa beauté, s'étoit acquis un empira absolu sur lui. Il l’aimoit jusqu'à l'idolâtrie. Il la régaloit tous les jours de quelque fêle nouvelle , tantôt d’un concert de voix et d’instruments , et

I tantôt d’unc comédie à la manière des Turcs ; ce qui suppose des poèmes dramatiques où la pudeur et la bienséance n’éloicnt pas plus respectées que les règles d’Aristote. La favorite, qui s'appeloit Farrukhnaz *, aimoit passionnément ces spectacles; elle faisoit meme quelquefois représenter par ses

1 nu Hacha Soliman. Llseï Soliimait PArM. l,e dernier mot, particulier a la langue turque, a été changé en tklchà par les écrivains arabes, qui n'oiu pas rte P dam leur langue, cl en Dana par les Grecs qui cherchent toujours à adoucir les mots étrangers ’ cl qui lie peuvent prononcer ni le J ni le CIL Ils substituent constamment à ces deux prononciations celles du 7. et de l'S dure : du lit les mots de Sua, au lien de Pàrhû ; Saracin , au lieu île ChlrAhm, etc. La Fontaine a donc eu raison d'intituler I •• Butin et le Nar. clnuul une de ses ratdes , dont la scène est en Grèce tes Grcr' ' ’ xvm^’ puisque c'est ainsi que parlent

* Fai rukluwz , ce nam est compusé de deux mots persans , adoptés par les Turcs , et qu'on peut traduire par aimable coquetterie, charmante coquette.

r.a bi.as.

femmes des puf es arabes devant le bac lia*. Elle y | iouoit des rôles elle- môme , et charmoit tous les :q>ectatcurs par la grâce et la vivacité qu il y avoit | dans son action, l’n jour que j’étois parmi les , musiciens à une «le ces représentations, Soitman m’ordonna de jouer de la guitare, et de j chanter tout seul dans un entr’acte. J’eus le bon- , heur de plaire à Soliman; il m’applaudit nonseulement par des battements de mains, mais ménu* de vive voix; et la favorite, à ce qu il me parut, me regarda d’un œil favorable.

Le lendemain de ce jour-là, comme j arrosois des orangers dans les jardins , il passa près de moi un eunuque qui , sans s’arrêter ni me rien dire, jeta un billet à mes pieds. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte. Je me couchai par terre , de peur d’être aperçu des fenêtres du sérail , et me cachant derrière des caisses d’orangers , j’ouvris ce billet. J’y trouvai un diamant d’un assez grand prix, et ces paroles en bon castillan : - Jeune chrétien , rend grâce » au ciel de ta captivité. L'amour et la fortune » la rendront heureuse : l’amour , si lu es sensible » aux charmes d’une belle personne ; et la fortune » si tu as le courage de mépriser toutes sortes de » périls •

Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultane favorite; le style elle diamant j me le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide , la vanité d’être bien avec la maîtresse d’un grand seigneur, et , plus encore , l’espérance de tirer d’elle quatre fois plus d’argent qu’il ne m’en falloit pour ma rançon , tout cela me fil former le dessein d’éprouver cette aventure, quelque danger qu’il y eût à courir.

Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d’entrer dans l'appartement do Farrukhnaz , ou plutôt en anémiant qu’elle m’en ouvrit les chemins ; car je jugeois bien qu’elle n’en demeurerait point là , et qu’elle feroit plus de la moitié des frais. Je ne nie trouipois pas. IÆ même eunuque qui avoit passé près de moi repassa une heure apres , «l nu- -1.1 : Chrétien, as-tn (ait tes réflexions , et auras-tu la hardiesse de me srnvrc Je répondis <|u’oui. Kl. bien! reprit- il, le ciel le conserve! tu me reverrasdematn dans la matinée, liens-loi prêt à te laisser conduire. En parlant de cette sorte , il se retira. Ut jour suivant , je le vis en effet reparaître sur les huit heures du malin.

• La comédie des Turcs consiste principalement dans ce spectacle d enfants que nous nommons les ombres chinoises. Ckhmjtl-.M. cher les Turcs. Les hommes qui tiennent les lils de ces petites ligures leur prêtent tes propos les pins obscènes et leur Impriment des fnou\i' ncnls analogues à leur» discours.

Il me fil signe d'aller à lui ; je le joignis et il me mena dans une salle oit il y avoit un grand rouleau de toile qu'un autre eunuque cl lui venoient d'apporter U , et qu’ils dévoient porter chez la sultane , pour servir à la décoration d'une pièce arabe qu’elle préparait pour le hacha.

Les deux eunuques , me voyant dispose à faire tout re qu’on voudrait, ne perdirent point de temps; ils déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long; puis, au hasard^ de m’étouffer, ils la roulèrent de nouveau, et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout , ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où courJwit la belle Cachemirienne. EUc étoit seule avec la vieille esclav e dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile ; et Farrukhnaz. lt ma vue, fit é-claler des transports de joie qui découvraient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j étois naturellement , je ne pus me voir tout-à-coup transporté dans l’appartement secret des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s en apei çut bien ; et , pour dissiper ma crainte : Jeune homme , me dit-elle, n’appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne ; il y sera toute la journée; nous pouvons nous entretenir ici librement.

Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorile. Vous m’avez plu. poursuivit-elle, et je prétends adoucir la rigueur de votre esclavage. Je vous crois digne des sentiments que j a. conçus ■tour vous. Quoique sous les habits d’un esclave,

^ vous avez un air noble et galant qui fait conuoitre que vous n’êtcs point une personne du commun.

! Parlez-moi ronfidemment ; dites-moi qui vous êtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachètes i meilleur marché ; mais vous êtes dispensé d’en user de la sorte avec moi ; et même ce serait une précaution qui m’offenserait, puisque je vous promets votre liberté. Soyez donc sincère, et mavouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. Effectivement, madame, lui repondts-je, j il me siérait mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité; il faut vous satisfaire. Je suis fils ; d’un grand d’Espagne. Je disois peut-être la vérité, du moins la sultane le crut ; et, s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalier d’importance, elle m’assura qu'il ne tiendrait pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n’ai jamais vu de femme plus amusante. Elle savoil plusieurs langues, et surtout la castillane, quelle parloil assez bien. Lorsqu'elle jugea qu il

Page 1