‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 174 sur 734 · CHAPITRE I. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. S

da ce et de me répondre avec colère , elle me dit en souriant : Avouez, don Rapliaël , que le grandduc a fait choix d'un agent fort fidèle et fort zélé ! Vous le servez avec une intégrité qu’on ne peut assez louer. Madame , dis-je sur le même ton , n’examinons point les choses scrupuleusement. Laissons, je vous prie , les réflexions ; je sais bien qu elles ne me sont pas favorables ; mais je m'abandonne au sentiment. Je ne crois pas, après tout, être le premier confident de prince qui ait trahi son maître en matière de galanterie. Les grands seigneurs ont souvent dans leurs mercures des rivaux dangereux. Cela se peut , reprit Lucrèce ; pour moi je suis Hère, et tout autre qu’un prince ne saurait me toucher. Réglez - vous là - dessus , poursuivit-elle en prenant son sérieux , et chan- ; geons d’entretien. Je veux bien oublier ce que vous venez de me dire, à condition qu’il ne vous arrivera plus de me tenir de pareils propos ; autrement , vous pourrez vous en repentir.

Quoique cela fût un avis au lecteur , et que je dusse en profiter , je ne cessai point d’entretenir de ma passion la femme de Mascariui. Je la pressai même avec plus d’ardeur qu’auparavant de répondre à ma tendresse, et je fus assez téméraire pour vouloir prendre des libertés. La dame alors, s’offensant de mes discours et de mes manières musulmanes, me rompit en visière. Elle me menaça de faire savoir au grand-duc mon insolence, en in’assurant qu’elle le prierait de me punir comme je le méritois. Je fus piqué de ces menaces à mon tonr. Mon amour se changea en haine ; je résolus de me venger du mépris que Lucrèce m’avoit témoigné. J’allai trouver son mari ; et après l’avoir obligé de jurer qu’il ne me commettrait point, je l’informai de l’intelligence que sa femme avoit avec le prince, dont je ne manquai pas de la |>cindre fort amoureuse pour rendre la scène plus intéressante. Le ministre , pour prévenir tout accident, renferma, sans autre forme de procès , son épouse dans un appartement secret , où il la fit étroitement garder par des personnes affidées. Tandis qu’elle étoit environnée d’argus qui l’observoient et l’empêchoient de donner de ses nouvelles au grand-duc , j’annonçai d’un air triste à ce prince qu’il ne devoit plus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avoit sans doute découvert tout , puisqu’il s’avisoit de veiller sur sa femme ; que je ne savois pas ce qui pouvoit lui avoir donné lieu de me soupçonner , attendu que je croyois m’être toujours conduit avec beaucoup d’adresse ; que la dame peut-être avoit elle-même avoué tout à son époux , et que , de concert avec lui , elle s’étoit laissé renfermer pour se dérober à des poursuites qui alarmoient sa vertu. Le prince parut furt affligé de mon rapport. Je fus touché de sa

douleur, et je me repentis plus d’une fois de ce que j’avois fait ; mais il n’étoit plus temps. D’ailleurs, je le confesse, je sentois une maligne joie quand je me représentois la situation où j’avois réduit l’orgueilleuse qui avoit dédaigné mes vœux.

Je goûtois impunément le plaisir de la vengeance , qui est si doux à tout le monde , et principalement aux Espagnols, lorsqu’un jour le grandduc , étant avec cinq ou six seigneurs de sa cour et moi , nous dit : De quelle manière jugeriezvous à propos qu’on punît un homme qui aurait abusé de la confidence de son prince et vonlu lui ravir sa maîtresse ? Il faudrait, dit un des courtisans, le faire tirer à quatre chevaux. Un antre fut d’avis qu’on l’assommât et le fit mourir sous le bâton. Le moins cruel de ces Italiens , et celui qui opina le plus favorablement pour le coupable, dit qu’il se contenterait de le faire précipiter du haut d’une tour en bas. Et don Raphaël , reprit alors le grand-duc, de quelle opinion est-il î Je suis persuadé que les Espagnols ne sont pas moins sévères que les Italiens dans de semblables conjonctures.

Je compris bien , comme vous pouvez penser , que Mascarini n’avoit pas gardé son serment , ou que sa femme avoit trouvé moyen d’instruire le prince de ce qui s’étoit passé entre elle et moi. On remarquoit sur mon visage le trouble qui m’agiloil. Cependant, tout troublé que j’étois, je répondis d’un ton ferme au grand-duc : Seigneur , les Espagnols sont plus généreux ; ils pardonneraient en cette occasion au confident , et feraient naître , par cette bonté , dans son âme un regret éternel de les avoir trahis. Eh bien ! me dit le prince, je me sens capable de cette générosité ; je pardon ne au traître : aussi bien je ne dois m’en prendre qu’à moi - même d’avoir donné ma confiance à un homme que je ne connoissois point, et dont j’avois sujet de inc défier , après tout ce qu’on m’en avoit dit. Don Raphaël , ajouta-t-il , voici de quelle manière je veux me venger de vous. Sortez incessamment de mes états , et ne paraissez plus devant moi. Je me relirai sur-le-champ , moins affligé de ma disgrâce que ravi d’en être quitte à si bon marché. Je m’embarquai le lendemain dans uu vaisseau de Barcelone, qui sortit du portde Livourne pour s’en retourner.

J’interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire. Pour un homme d’esprit, lui dis-je, vous files , ce me semble , une grande faute de ne pas quitter Florence immédiatement après avoir découvert à Mascarini l’amour du prince pour Lucrèce. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc ne tarderait pas à savoir votre trahison. J’en demeure d’accord, répondit le fils de Luciiulc : aussi , malgré l’assurance que le ministre

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me donna de ne nie point exposer au ressemi- ' ment du prince , je me proposois de disparaître au plus tôt. ,

J’arrivai à Barcelone, continua-t-il , avec le J reste des richesses que j’avois apportées d’Alger, ] et dont j’avois dissipé la meilleure partie à Florence en faisant le gentilhomme espagnol. Je ne demeurai pas long-temps en Catalogne. Je mourois d’envie de revoir Madrid , le lieu charmant de ma naissance ; et je satisfis le plus tôt qu’il me fut possible le désir qui me pressoit.En arrivant dans cette ville , j’allai loger par hasard dans un hôtel ! garni où demeuroit une dame qu’on appeloit Camille. Quoiqu’elle fût hors de minorité, c’étoit une créature fort piquante : j’en atteste le seigneur Cil filas , qui l’a vue à Yalladolid presque dans le même temps. Elle avoit encore plus d’esprit que de beauté , et jamais aventurière n’a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressembloit point à ces coquettes qui mettent à profit la roconnoissance de leurs amants. Vcnoitellc de dépouiller un homme d’affaires, elle en partageoil les dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu’elle trouvoit à son gré.

Nous nous aimâmes l’un l’autre dès que nous nous vîmes, et la conformité de nos inclinations nous lia si étroitement , que nous fûmes bientôt 1 en communauté de biens. Nous n’en avions pas, à la vérité , de considérables , et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions par malheur tous deux qu’à nous plaire , sans faire le . moindre usage des dispositions que nous avions à vivre aux dépens d’autrui. La misère enfin ré- i veilla nos génies, que le plaisir avoit engourdis. Mon cher Raphaël , me dit Camille , faisons diversion, mon ami; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche ' veuve , je puis chantier quelque vieux seigneur : ( si nous continuons à nous être fidèles , voilà deux fortunes manquées! Belle Camille, lui répondis-je, vous me prévenez; j’allois vous faire la même proposition. J’y consens, ma reine. Oui, pour mieux entretenir notre mutuelle ardeur, tentons (Futiles conquêtes. Les infidélités que nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous.

Cette convention faite , nous nous mîmes en campagne. Nous nous donnâmes d’abord de grands j mouvements sans pouvoir rencontrer ce que nous cherchions. Camille ne trouvoit que des petitsmaîtres , ce qui suppose des amants qui n’a voient pas le sou ; et moi que des femmes qui aimoient j mieux lever des contributions que d’en payer. j Comme l’arnour se refusoit à nos besoins , nous eûmes recours aux fourberies. Nous en fîmes tant j et tant , que le corrégidor en entendit parler; et : ce juge, sévère en diable, chargea un de ses al- ‘

guazils de nous arrêter : mais l’alguazil , aussi bon que le corrégidor étoit mauvais, nous laissa le loisir do sortir de Madrid pour une petite somme que nous fui donnâmes. Nous primes la route de Yalladolid , et nous allâmes nous établir dans cette ville. J’y louai une maison où je logeai avec Camille, que je fis passer pour ma sœur, de peur de scandale. Nous tînmes d’abord notre industrie en bride , et nous commençâmes d’étudier le terrain avant que de former aucune entreprise.

Un jour un homme m'aborda dans la rue , me salua très-civilement , et me dit : Seigneur don Raphaël, me rcconnoissez-vous? Je lui répondis que non. Et moi, reprit-il, je vous remets parfaitement. Je vous ai vu à la cour de Toscane , et j’étois alors garde du grand-duc. Il y a quelques mois, ajouta-t-il, que j’ai quitté le service de ce prince. Je suis venu en Espagne avec un Italien des plus subtils; nous sommes à Yalladolid depuis trois semaines. Nous demeurons avec on Castillan et un Galicien qni sont, sans contredit , deux honnêtes garçons. Nous vivons ensemble du travail de nos mains. Nous faisons bonne chère , et nous nous divertissons comme des princes. Si vous voulez vous joindre à nous , vous serez agréablement reçu de mes confrères , car vous m’avez toujours paru un galant homme, peu scrupuleux de votre naturel , et profès dans notre ordre.

La franchise de ce fripon excita la mienne. Puisque vous me parlez à cœur ouvert , lui dis-je, vous méritez que je m’explique de même avec vous. Véritablement je ne suis pas novice dans votre profession ; et si ma modestie me pennettoit de conter mes exploits, vous verriez que vous n’avez pas jugé trop avantageusement de moi ; mais je laisse là les louanges, et je me contenterai de vous dire, en acceptant la place que vous m’offrez dans votre compagnie, que je ne négligerai rien pour vous prouver que je n’en suis pas indigne. Je n’eus pas sitôt dit à cet ambidextre que je consentois d’augmenter le nombre de ses camarades, qu’il me conduisit où ils étoient, et là je fis connoissanre avec eux. C’est dans cet endroit que je vis pour la première fois l’illustre Ambroise de Lamcla. Ces messieurs m’interrogèrent sur l’art de s’approprier finement le bien du prochain. Us voulurent savoir si j’avois des principes ; mais je leur montrai bien des tours qu’ils ignoraient et qu’ils admirèrent. Ils furent encore plus étonnés lorsque, méprisant la subtilité de ma main, comme une chose trop ordinaire, je leur dis que j’excellois dans les fourberies qui demandent de l’esprit. Four le leur persuader, je leur racontai i’aventure de Jérôme de Moyadas ; et sur le simple récit que j’en fis ils me trouvèrent un génie si supérieur, qu’ils me choisirent d’une commune

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