‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 175 sur 734 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

voit pour leur chef. le justifiai bien leur choix I flexions, qui furent telles que j’eus enfin le plaisir par une infinité de friponneries que nous fîmes , j de connoltrc que nies intentions étoient approuet dont je fus , pour ainsi parler, la cheville ou- vées. ,1c reçus d’elle un billet en réponse de plavrière. Quand nous avions besoin d’une actrice sieurs que je lui avois fait tenir par une de ces pour nous seconder, nous nous servions de Camille, vieilles qui sont d’une si grande commodité en qui jouoil à ravir tous les rôles qu’on lui donnoit. Espagne et en Italie. La dame me mandoil qne Dans ce temps-là, notre confrère Ambroise fut son mari soupoit tous les soirs chez sa maîtresse, tenté de revoir sa patrie. II partit pour la Calice, ; et ne revenoit au logis que fort tard. Je compris en nous assurant que nous pouvions compter sur • bien ce que cela signifioit. Dès la même nuit j’alson retour. Il contenta son envie; et comme il s’en lai sous les fenêtres de Violante, et je liai avec elle revenoit , étant aile à Burgos pour y faire quelque ! une conversation des plus tendres. Avant que de coup, un hôtelier de sa connoissancc le mit au nous séparer, nous convînmes que toutes les nuits, service du seigneur Gil Blasde Santillanc, dont il à pareille heure, nous pourrions nous entretenir n'oublia pas de lui apprendre les affaires. Seigneur de la môme manière, sans préjudice de tous les Cil Blas, poursuivit don Raphaël en m’adressant autres actes de galanterie qu’il nous serait permis la parole, vous savez de quelle manière nous vous d’exercer le jour.

dévalisâmes dans un hôtel garni de Valladolid; je Jusque-là don Baltazar (ainsi se nommoit Rêne doute pas que vous n’ayez soupçonné Ambroise poux de Violante) en avoit été quitte à bon mard’avoir été le principal instrument de ce vol, et ché; mais je voulois aimer physiquement, et je me vous avez eu raison. Il vint nous trouver en arri- rendis un soir sous les fenêtres de la dame, dans vaut; il nous exposa l’état où vous étiez, et mes- le dessein de lui dire que je ne pouvois plus vivre sieurs les entrepreneurs se réglèrent là-dessus, si je n’avois un lôte-à-tôte avec elle dans un lieu Mais vous ignorez les suites de cette aventure; je plus convenable à l’excès de mon amour; ce que vais vous en instruire. Nous enlevâmes, Ambroise je n’avois pu encore obtenir d’elle. Mais comme et moi , votre valise; et, tous deux montés sur vos j’arrivois, je vis venir dans la me un homme qui mules , nous primes le chemin de Madrid , sans scmbloit in’observer. En effet c’étoit le mari , qui nous embarrasser de Camille ni de nos camarades, revenoit de chez sa courtisane de meilleure heure qui furent sans doute aussi surpris que vous de ne qu’à l’ordinaire, et qui, remarquant un cavalier nous pas revoir le lendemain. près de sa maison, au lieu d’y entrer, se promenoit

Nous changeâmes de dessein la seconde jour- dans la rue. J’y demeurai quelque temps incertain née. Au heu d'aller à Madrid, d’où je n’étois pas de ce que je devois faire. Enfin je pris le parti sorti sans raison, nous passâmes par Zébreras, et d’aborder don Baltazar, que je ne connoissois continuâmes notre route jusqu'à Tolède. Notre point et dont je n’étois pas connu. Seigneur cavapremier soin, dans cette ville, fut de nous habil- lier, lui dis-je, laissez -moi, je vous prie, la rue 1er fort proprement; puis, nous donnant pour deux libre pour cette nuit; j’aurai une autre fois la frères galliciens qui voyageoient par curiosité, même complaisance pour vous. Seigneur, me rénous connûmes bientôt de fort honnêtes gens, pondit -il, j’allois vous faire la même prière. Je J’étois si accoutumé à faire l’homme de qualité, suis amoureux d'une fille que son frère fait soiqu’on s’y méprit aisément ; et comme ou éblouit gneusement garder, et qui demeure à vingt pas d’ordinaire par la dépense, nous jetâmes de la d’ici. Je souhaiterais qu’il n’y eût personne dans poudre aux yeux de tout le monde par les fêtes ga- la rue. Il y a, repris-je , moyen de nous satisfaire I antes que nous commençâmes à donner aux da- tous deux sans noos incommoder ; car, ajoutai-je mes. Parmi les femmes que je voyois, il y eu eut en lui montrant sa propre maison, la dame que je une qui me toucha. Je la trouvai plus belle que sers loge là. II faut môme que nous nous sccou-

Camille et heaucoup plus jeune. Je voulus savoir rions , si l’un ou l’autre vient à être attaqué. J’y

qui elle étoit; j’appris qu’elle se nommoit Vio- consens, repartit-il; je vais à mon rendez-vous; toute, et qu’elle avoit épousé un cavalier qui, déjà et nous nous épaulerons s’il en est besoin. A ces

las de ses caresses, courait après celles d’une cour- mots, il me quitta, mais c’étoil pour mieux m’ob-

tisanc qu’il aimoit. Je n’eus pas besoin qu'on m’en server; ce que l’obscnritc de la nuit lui permetdît davantage pour me déterminer à établir Vio- toit de faire impunément, lautc dame souveraine de mes pensées. Pour inoi, je m’approchai de bonne foi du bal-

Elle ne tarda guère à s’apercevoir de sa con- con de Violante. Elle parut bientôt, et nouscomquête. Je commençai à suivre partout ses pas , et mençàmes à nous entretenir. Je ne manquai pas à faire cent folies pour lui persuader que je ne de presser ma reine de m’accorder un entretien demandois pas micirx que de b consoler des infi- secret dans quelque endroit particulier. Elle rédelités de son époux. La belle fit là-dessus ses rc- sisla un peu à tues instances, pour augmenter le

prix de la grâce que je demandais: puis me jetant chez cette dame avec Violante. Nous sûmes que un billet qu'elle tira de sa poche : Tenez, me dit- c’étoit lui, et je me sauvai par une porte de derelle, vous trouverez dans cette lettre la promesse rière avant qu'il fût entré. D'abord que j’eus disd’une chose dont tous m'importunez tant. Ensuite paru, les femmes, que l’arrivée imprévue de ce elle se retira, parce que l’heure à laquelle son mari mari avoit un peu troublées, se rassurèrent, et I revenoit ordinairement approchoit. Je serrai le reçurent avec tant d’effronterie , qu’il se dont billet, et je m’avançai vers le lieu où don Baltazar bien qu’on m’avoil caché ou fait évader. Je n m’avoit dit qu'il avoit affaire. Mais cet époux, qui vous dirai point ce qu’il dit à doua Inès et à sa s’étoit fort bien aperçu que j’en voulois à sa fem- femme ; c’est une chose qui n’est pas venue à ma me , vint au-devant de moi , et me dit : Eh bien ! connoissancc.

seigneur cavalier, êtes-vous content de votre bonne Cependant , sans soupçonner encore que je

fortune? J’ai sujet de l’étre, lui répondis-je. Et fusse la dupe de don Baltazar , je sortis en lemauvous, qu’avez-vous fait? l’amour vous a-t-il favo- dissant , et je retournai à la grande place, où j’arisé? Hélas î non , repartit-il : le maudit frcrc de vois donné rendez-vous à Lamela. Je ne l’y trouvai la beauté que j’aime est de retour d’une maison point. Il avoit aussi ses petites affaires , et le fripon de campagne d’où nous avions cru qu’il ne revien- éloit plus heureux que moi. Comme je l’attendois, droit que demain. Ce contre-temps m’a sevré du je vis arriver inou perfide confident, qui avoit un plaisir dont je m’étois flatté. air gai. Il me joignit , et me demanda en riant des

Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des pro- nouvelles de mon tète-à-tête avec ma nymphe testations d’amitié; et nous nous donnâmes ren- chez dona Inès. Je ne sais, lui dis-je, quel démon dez-vous le lendemain malin dans la grande place, jaloux de mes plaisirs se plaît à les traverser ; Ce cavalier, après que nous nous fûmes séparés, mais tandis que , seul avec ma dame, je la prescnlra chez lui, et ne fit nullement connoître à Vio- t sois de faire mon bonheur, son mari , que le ciel lante qu’il sût de ses nouvelles. Il se trouva le jour 1 confonde, est venu frapper à la porte de la maisuivant dans la grande place; j’y arrivai un mo- | son. 11 a fallu promptement songer à me retirer, ment après lui. Nous nous saluâmes avec des dé- ! Je suis sorti par une porte de derrière, en donmonstrations d’amitié aussi perfides d’un côté que : nant à tous les diables le fâcheux qui rompoit sincères de l’autre. Ensuite l’artificieux don Bal- ! toutes mes mesures. J’en ai un véritable chagrin , tazar me fit une fausse confidence de son intrigue s’écria don Baltazar, qui sentoit une secrète joie avec la dame dont il m’avoil parlé la nuit précé- de voir ma peine. Voilà un imi>crlinent mari : je dente. Il me raconta là-dessus une longue fable j vous conseille de ne lui point faire de quartier, qu’il avoit composée ; et tout cela pour m’engager Oh ! je suivrai vos conseils , lui répliquai-je , et je à lui dire à mon tour de quelle façon j’avois fait puis vous assurer que son honneur passera le pas connoissance avec Violante. Je ne manquai pas de cette nuit. Sa femme, quand je l’ai quittée, m’a donner dans le piège; j’avouai tout avec la plus dit de ne me pas rebuter pour si peu de chose; grande franchise du monde. Je montrai même le que je ne manque pas de me rendre sous ses billet que j’avois reçu d’elle, et je lus ces paroles fenêtres de meilleure heure qu’à l’ordiuairc; qu’il contenoit. * J’irai demain dîner chez dona qu’elle est résolue à me faire entrer chez elle,

• Inès. Vous savez où elle demeure. C’est dans la mais qu’à tout hasard j’aie la précaution de me

• maison de celte fidèle amie que je prétends avoir faire escorter par deux ou trois amis, de crainte

• un tête-à-tête avec vous. Je ne puis vous refuser de surprise. Que cette dame est prudente! dit-il.

» plus long-temps celte faveur que vous me parois- Je m’offre à vous accompagner. Ah! mon cher •sez mériter. » ami, m’écriai-je tout transporté de joie, etjelaut

Voilà, dit don Baltazar, an billet qui vous pro- mes bras au cou de don Baltazar, que je vous ai met le prix de vos feux. Je vous félicite par avance d’obligation ! Je ferai plus , reprit-il ; je connois du bonheur qui vous attend. 11 ne laissoit pas, en un jeune homme qui est un César : il sera de la parlant de la sorte, d’être un peu déconcerté; partie, et vous pourrez alors vous reposer hardimais il déroba facilement à mes yeux son trouble ment sur une pareille escorte, et son embarras. J’étoissi plein de mes espérances. Je ue savois que dire à ce nouvel ami pour le que je ne me meltois guère en peine d’observer remercier, tant j’étois charmé de son zèle. Enfin mon confident, qui fut obligé toutefois de me j’acceptai les secours qu’il m’offroit; et, nous quitter, de pour que je ne m’aperçusse enfin de donnant rendez-vous sous le balcon de Violante, son agitation. 11 courut avertir son beau-frère de à l’entrée de la nuit , nous nous séparâmes. Il alla cette aventure. J’ignore ce qui se passa entre eux; trouver son beau-frère, qui étoit le César en je sais seulement que don Baltazar vint frapper à question ; et moi je me promenai jusqu’au soir la porte de dona Inès dans le temps que j’étois avec Lamela, qui, bien qu'étonné de l’ardeur

Page 1