‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 177 sur 734 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

autre chose que remplir mon bissac , me répondit- I

il. Vous saurez que j’ai déterré certaine nymphe appelée Barbe , que j’aimois autrefois. Je l’ai trouvée bien cliangée : elle s’est mise comme nous dans la dévotion. Elle demeure avec deux ou trois autres béates qui édifient le monde en public , et mènent une vie scandaleuse en particulier. Elle ne me reconnoissoit pas d’abord. Comment donc ! lui ai -je dit, madame Barbe, est-il possible que tous ne remettiez point un de vos anciens amis , votre serviteur Ambroise? Par ma foi, seigneur de Lamela, s’est-elk* écriée, je ne me serais jamais attendue à vous revoir sous les habits que vous portez. Par quelle aventure êtes-vous devenu ermite? C’est ce que je ne puis vous raconter présentement, lui ai-je reparti. Le détail est un peu long , mais je reviendrai demain au soir satisfaire votre curiosité. De plus , je vous amènerai le frère Juan, mon compagnon. Le frère Juan, a-t-elle interrompu , ce bon ermite qui a un ermitage auprès de celte ville ? Vous n’v pensez pas ; on dit qu’il a plus de cent ans. Il est vrai , lui ai-je dit , qu’il a eu cet 5gc-là ; mais il est bien rajeuni depuis quelques jours. Il n’est pis plus vieux que moi. Eh bien ! qu’il Tienne avec vous , a répliqué Barbe. Je vois bien qu’il y a du mystère 15dessous.

Nous ne manquâmes pas le lendemain, dès qu’il fut nuit, d’aller chez ces bigotes, qui, pour nous mieux recevoir, avoient préparé un grand repas. Nous ôtâmes d’abord nos barbes et nos habits d'anachorète, et sans façon nous fîmes connoîtrc à ces princesses qui nous étions. De leur côté, de peur de demeurer en reste de franchise avec nous, elles nous montrèrent de quoi sont capables de fausses dévotes, quand elles bannissent la grimace. Nous passâmes presque toute la nuit à table, et nous ne nous retirâmes à notre grottequ’un moment avant le jour. Nous y retournâmes bientôt après, ou, pour mieux dire, nous finies la même chose pendant trois mois , et nous mangeâmes avec ces créatures plus des deutf tiers de nos espèces. Mais un jaloux , qui a tout découvert, en a informé la justice, qui doit aujourd’hui se transporter â l’ermitage pour se saisir de nos personnes. Hier Ambroise , en quêtant à Cucnça , rencontra une de nos béates qui lui donna un billet, et lui dit : L'ne femme de mes amies m’écrit cette lettre, que j’allois vous envoyer par un homme exprès. Montrez-la au frère Juan; et prenez vos mesures làdessus. C’est ce billet, messieurs, que Lamela m’a mis entre les mains devant vous, et qui nous a si brusquement fait quitter notre demeure solitaire.

Page 1