‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 176 sur 734 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

avec laquelle don Baltazar entrait dans mes inté— Je ne fus guère alarmé des recherches du corrêts, ne s’en défia pas plus que moi. Noos don- régi do r de Tolède. Cependant je Tonnai la résolu-

nions télé baissée dans le panneau. Je conviens tion de sortir promptement de la Castille nouvelle, que cela n’éloit guère pardonnable à des gens Je fis réflexion que Violante retrouvée avouerait comme nous. Quand je jugeai qu’il éloit temps de tout, et que, sur le portrait qu’elle ferait de ma me présenter devant les fenêtres de Violante, personne à la justice, on mettrait des gens à mes Ambroise et moi nous y parûmes armés de bonnes trousses. Cela fut cause que dès le jour suivant rapières. Nous y trouvâmes le mari de ma dame nous évitâmes le grand chemin par précaution, avec un autre homme ; ils nous attendoient dé Heureusement Lamela connoissoit les trois quarts pied ferme. Don Ba'tazar m’aborda , et, me mon- de l’Espagne , et savoit par quels détours nous tranl son beau-frère , il me dit : Seigneur, voici pouvions sûrement nous rendre en Aragon. Au le cavalier dont je vous ai tantôt vanté la bravoure, lieu d’aller tout droit à Cuença , nous nous enga- Introduisez-vous chez voire maîtresse, et qu’au- geâmes dans les montagnes qui sont devant cette cunc inquiétude ne vous empêche de jouir d’une ville; et, par des sentiers qui n'éloient pas inconparfaite félicité. nus à mon guide, nous arrivâmes devant une

Après quelques compliments de part et d’autre, gratte qui me parut avoir tout l’air d’un ermitage, je frappai à la porte de Violante. Une espèce de Effectivement, c’étoit celui où vous êtes venus duègne vint ouvrir. J’entrai ; et , sans prendre hier au soir me demander un asile, garde 5 ce qui se passoit derrière moi , je m’avan- Pendant que j’en considérais les environs , qui rai dans une salle où étoil cette dame. Pendant offraient à ma vue un paysage des plus charmants, que je la saluois , les deux traîtres qui m’avoient mon compagnon me dit : Il y a six ans que je suivi dans la maison , et qui en avoient fermé la passai par ici. Dans ce temps-là, celte gratte scrporte si brusquement après eux , qu* Ambroise voit de retraite à un vieil ermite qui me reçut éloit resté dans la rue, se découvrirent. Vous vous charitablement. Il me fit part de ses provisions. Je imaginez bien qu’il en fallut alors découdre. Ils tue souviens que c’étoit un saint homme, et qu’il me chargèrent tous deux en même temps ; mais me tint des discours qui pensèrent me détacher je leur fis voir du pays. Je les occupai l’un etl’au- ! du monde. Il vit peut-être encore ; je vais m’en tre de manière qu’ils se repentirent peut-être de ! éclaircir. En achevant ces mots , le curieux Amn’avoir pas pris une voie plus sûre pour se venger, j hraisc descendit de dessus sa mule et entra dans Je perçai l’époux. Son beau-frère, le voyant hors < l’ermitage. Il y demeura quelques moments, puis de combat, gagna la porte, que la duègne et ! il revint, et m’appelant: Venez, me dit-il, don Violante avoient ouverte pour se sauver tandis que Raphaël, venez voir une chose très-touchante. Je nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la mis aussitôt pied à terre. Nous attachâmes nos rue, où je rejoignis Lamela , qui , n’ayant pu tirer mules à des arbres, et je suivis Lamela dans la un seul mot des femmes qu’il avoit vues fuir, ne grotte , où j’aperçus sur un grabat un vieil anasavoit précisément ce qu’il devoil juger du bruit chorète tout étendu pâle et mourant. Lue barbe qu’il venoit d’entendre. Nous retournâmes à notre blanche et fort épaisse lui couvrait l’estomac, et auberge. Nous primes ce que nous avions de mcil- l’on voyoit dans ses mains jointes un grand roleur; et, montant sur nos mules , nous sortîmes saire entrelacé. Au bruit que nous fîmes en de la ville sans attendre le jour. nous approchant de lui , il ouvrit des yeux que la

Nous comprimes bien que cette affaire pourrait mort déjà commençoit à fermer ; et après nous avoir des suites, et qu’on ferait dans Tolède des avoir envisagés un iuslant : « Qui que voussojez, perquisitions que nous n’avions pas tort de pré- "nous dit-il, mes frères, profitez du spectacle venir. Nous allâmes coucher à Villarubia. Nous «qui se présente à vos regards. J’ai passé quarante logeâmes dans une hôtellerie où, quelque temps «années dans le monde, et soixante dans celte soaprès nous , il arriva un marchand de Tolède qui * litude. Ah! qu’en ce moment le temps que j’ai alloit à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Il nous «donné à mes plaisirs me parait long, et qu’au conta l’aventure tragique du mari de Violante; * contraire celui que j’ai consacré & la pénitence me et il étoit si éloigné de nous soupçonner d’y avoir «semble court! Hélas I je crains que les austérités part, que nous lui fîmes hardiment toutes sortes "du frère Juan n’aient pas assez expié les péchés de questions. Messieurs, nous dit-il, comme je "du licencié don Juan de Solis. »

partois ce matin , j’ai appris ce triste événement. Il n’eut pas achevé ces mots, qu’il expira. Nous On cberchoit partout Violante ; et l’on m’a dit que fûmes frappés de cette mort. Les sortes d'objets le corrégidor, qui est parent de don Baltazar, a font toujours quelque impression sur les plus résolu de ne rien épargner pour découvrir les grands libertins même; mais nous n’en fûmes pas auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais, long-temps touchés. Nous oubliâmes bientôt ce

qu’il vcnoit de nous dire, et nous commençâmes à faire un inventaire de tout ce qui étoit dans l’ermitage ; ce qui ne nous occupa pas infiniment , tous les meubles consistant dans ceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juan n’éloit pas seulement inal meublé , il avoit encore une très-mauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez lui, pour toutes provisions, que des noisettes et quelques grignons de pain d’orge fort durs , que les gencives du saint homme n’avoient apparemment pu broyer. Je dis ses gencives, car nous remarquâmes que toutes les deuts lui éloient tombées. Tout ce que celte demeure solitaire coutenoit , tout ce que nous considérions nous fai soit regarder ce bon anachorète comme un saint. U ne chose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier plié en forme de lettre qu’il avoit mis sur une table, et par lequel il prioit la personne qui liroit ce billet de porter son rosaire et ses sandales à Févèque de Cuença. Nous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvoit avoir envie de faire un pareil présenta son évéque : cela nous sembloit blesser l'humilité, et nous paroissoit d’un homme qui vouloit trancher du bienheureux. Peut-être aussi n'y a voit-il .là-dedans que de la simplicité; c'est ce que je ne déciderai point

En nous entretenant là-dessus, il vint une Idée assez, plaisante à Lamela. Demeurons, me dit-il , dans cet ermitage. Déguisons -nous eu ermites. Enterrons le frère Juan. Vous (tasserez pour lui ; et moi , sous le nom de frère Antoine, j’irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre que nous serons à couvert des perquisi lions du corrégidor, car je ne pense pas qu’on s’avise de nous venir chercher ici, j’ai à Cuença de bonnes connoissanres que nous pourrons entretenir. J’approuvai cette bizarre imagination , moins pour les raisons qu’Ambroise me disoit , que par fantaisie, et comme pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre. Nous fîmes une fosse à trente ou quarante |»s de la grotte , et nous y enterrâmes modestement le vieil anachorète, après l’avoir dépouillé de ses habits , c’est-à-dire d’une simple robe que nouoit par le milieu uue ceinture de cuir. Nous lui coupâmes aussi la l>arbe pour m’en faire une postiche; et enfin, apres scs funérailles, nous primes possession de l'ermitage.

Nous fîmes fort mauvaise chère le premier jour, il nous fallut vivre des provisions du défunt ; mais le lendemain , avant le lever de l’aurore , Lamela i

1 Dans le premier plan de l'auteur , les sandales du frère Juan dévoient contenir ses Mémoires cousus dans les doubles semelles, idée piquante, et canevas que Le Sage gardoit pour un autre roman , mais qu'il a laissé ; à remplir.

BLAS

se mit en campagne avec les déni mules , qu'il , alla vendre à Toralva , et le soir il revint chargé de vivres et d’autres choses qu’il avoit achetées. Il en apporta tout ce qui étoit nécessaire pour se travestir. Il se fit lui-méme une robe de bure et une petite barbe rousse de crin de cheval , qu'il s'attacha si artistoraent aux oreilles, qu'on efit juré qu’elle étoit naturelle. Il n'y a point de garçon au monde plus adroit que lui. Il tressa aussi la barbe du frère Juan ; il me l’appliqua , et mon bonnet de laine brune achevoit de couvrir l’artifice. On peut dire que rien ne manquoit à notre déguisement. Nous nous trouvions l’un et 1 l’autre si plaisamment équipés, que nous ne pou- ) v ions sans rire nous regarder sous ces habits, qui véritablement ne nous convcnoient guère. Avec la robe du frère Juan , j’avois son rosaire et ses sandales, dont je ne me fis pas un scrupule de priver l'évêque de Cuença.

Il y avoit déjà trois jours que nous étions dans l’ermitage, sans y avoir vu paroître personne; mais le quatrième il entra dans la grotte deux paysans. iLsappnrloicnt du pain, du fromage et des oguonsau défunt , qu’ils croyoient encore vivant. Je me jetai sur notre grattât dès que je les aperçus, et il ne me fut pas difficile de les tromper.

; Outre qu’on ne voyoit point assez pour pouvoir bien distinguer mes traits , j’imitai le mieux que ! je pus le son de la voix du frère Juan, dont j’avois entendu les dernières paroles. Us n’eurent aucun soupçon de cette supercherie. Ils parurent seulement étonnés de rencontrer là un autre ermite ; mais Lamela, remarquant leur surprise, leur dit d’un air hypocrite : Mes frères, ne soyez pas surpris de me voir dans cette solitude. J’ai quitté un ermitage que j’avois en Aragon pour venir ici tenir compagnie au vénérable et discret frère Juan, qui, dans l’exlrOme vieillesse où il est, a besoin d’un camarade qui puisse pourvoir à ses besoins. Les paysans donnèrent à la charité d'Ambroise des louanges infinies, et témoignèrent qu’ils éloient bien aises de pouvoir se vanter d'avoir deux saints personnages dans leur contrée.

Lamela , chargé d’une grande besace qu'il n’av oit pas oublié d’acheter, alla pour la première fois quêter dans la ville de Cuença , qui n’est éloignée de l’ermitage que d’une petite lieue. Avec l’extérieur pieux qu’il a reçu de la nature, et Part de le faire valoir, qu’il possède au suprême degré, il ne manqua pas d'exciter les personnes charitables à lui faire l'aumône. Il remplit sa licsace de leurs libéralités. Monsieur Ambroise ; lui dis-jc à son retour, je vous félicite de l'heureux talent que vous avez pour attendrir les âmes chrétiennes. Vive Dicut l’on dirait que vous avez été frère quêteur chez les capucins. J’ai fait bien

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