‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 190 sur 734 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

et de loi donner un logement clans sa maison. Mais ÎVnvisageois ce seigneur connue mon pis-aller ; et je résolus, avant que d’avoir recours à lui, de dépenser une partie de mon argent à voyager dans les royaumes de Murcie et de Grenade , que j’avois particulièrement envie de voir. Dans ce dessein, je pris le chemin d’Alinanza, d’où, poursuivant ma route, j’allai de ville en ville jusqu’à celle de Grenade, sans qu’il m’arrivât aucune mauvaise aventure. Il seinbloit que la fortune , satisfaite de tant de tours qu’elle m’avoit joues , voulût enfin me laisser en repos. Mais la traîtresse m’en préparait bien d’autres , comme on le verra dans la suite.

line des premières personnes que je rencontrai dans les rues de Grenade fut le seigneur don Fernand de Leyva, gendre, ainsi que don Alphonse, du comte de Polan. Nous fûmes également surpris l’un et l'autre de nous trouver là. Comment donc, G il Blas, s’écria-t-il , vous dans cette ville! qui vous amène ici ? Seigneur, lui dis-je, si vous êtes étonné de me voir en ce pays -ci, vous le serez bien davantage quand vous saurez pourquoi j’ai quitté le serv ice du seigneur don César et de son fils. Alors je lui contai tout ce qui s’étoit passé entre Sephora et moi , sans lui rien déguiser. Il en rit de bou cœur, puis, reprenant son sérieux : Mou ami , me dit-il, je vous ofire ma médiation dans cette affaire, .le vais écrire à ma belle-sœur... Non, non, scigueur, interrompis-je, ne lui écrivez point, je vous prie ! Je ne suis pas sorti du château de Leyva pour y retourner. Faites, s’il vous plaît, un autre usage de la bonté que voas avez pour moi. Si quelqu’un de vos amis a besoin d’un secrétaire ou d’un intendant, je vous conjure de lui parler en ma faveur. J’ose vous assurer qu’il ne vous reprochera pas de lui avoir donné un mauvais snjet. Très-volontiers, répondit-il ; je ferai ce que vous souhaitez. Je suis venu à Grenade pour voir une vieille tante malade : j’y serai encore trois semaines, après quoi je partirai pour me rendre à mon château de Lorqui , où j’ai laissé Julie. Je demeure daus celle maison . poursuivit-il en me montrant un hôtel qui étoit à cent pas de nous. Venez me trouver dans quelques jours ; je vous aurai peut-être déjà déterré un poste convenable.

Effectivement , dès la première fois que nous nous revîmes, il me dit: Monsieur l’arcbevéque de Grenade , mon {tarent et mon ami , voudrait avoir près de lui un Itomme qui eût de la littérature et une bonne main pour mettre au net scs écrits; car c’est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d’homélies, et il en fait encore tous les jours qu’il prononce avec applaudissement. Comme je vous crois son fait, je vous ai proposé, et il m’a promis de vous prendre. Allez vous pré-

senter à lui de ma part ; vous jugerez par la réception qu’il vous fera , si je lui ai parlé de vous avantageusement.

La condition me parut telle que je la pouvois désirer. Ainsi , m’étant préparé de mon mieux h paraître devant le prélat, je me rendis un malin à l’archevêché. Si j’iinilois les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade; je m’étendrais sur la structura du bâtiment ; je vanterais la richesse des meubles ; je parlerais des statues et des tableaux qui y étoient; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu’ils repré^pntoient : mais je mo contenterai de dire qu’il égaloit en magnificence le palais de nos rois.

Je trouvai dans les appartements un peuple d’ccclésiastiqucs et de gens d’épée , dont la plupart étoient des officiers de monseigneur , ses aumôniers, ses gentilshommes, ses écuyers ou ses valets de chambre. Les laïques avoient tous des habits superbes ; on les aurait plutôt pris pour des seigneurs que pour des domestiques. Ils étoient fiers et faisoient les hommes de conséquence. Je ne pus m’empêcher de rire en les considérant , et de m’en moquer en moi-même. Parbleu ! cli soisje , ces gens -ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir ; car enfin , s’ils lesentoient, il me semble qu’ils auraient des manières moins orgueilleuses. Je m’adressai à un grave et gros personnage qui se tenoit à la porte du cabinet de l’archevêque pour l’ouvrir et la fermer quand il le falloit. Je lui demandai civilement s’il n’y avoit pas moyen de parler à monseigneur. Attendez, me dit -il, d'un air sec; sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe ; elle vous donnera en passant un moment d’audience. Je no répondis pas un mot ; je m’armai de patience , et je m’avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns des officiers ; mais ils commencèrent à m’examiner depuis les pieds jusqu'à la tête , sans daigner me répondre une syllabe , après quoi ils sc regardèrent les uns les autres en souriant avec orgueil de la liberté que j’avois prise de me mêler à leur entretien.

Je demeurai , je l’avoue , tout déconcerté de me voir traiter ainsi par des valets. Je n’étois pas encore bien remis de ma confusion , quand la porte du cabinet s’ouvrit. L’archevêque parut. U se fit aussitôt un profond silence parmi ses officiers , qui quittèrent tout-à-coup leur maintien insolent pour en prendre un respectueux devant leur maître. Ce prélat étoit dans sa soixante-neuvième année , fait à peu près comme inon oncle le chanoine Gil Pcrcz, c’est-à-dire gros et court. Il avoit pardessus le marché les jambes fort tournée en dedans, et il étoit si chauve, qu’il ne lut

restoit qu'un toupet de cheveux par derrière ; ce i dans l’extérieur des ecclésiastiques ! Ils me pa-

qui l’obligcoit d’emboîter sa tête dans un bonnet de laine fine à longues oreilles. Malgré tout cela , I je lui trouvois l’air d’un homme de qualité, sans doute parce que je savois qu’il en étoil un. Nous autres personnes du commun nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prêle souvent un air de grandeur que la uature leur a refusé.

L'archevêque s’avança vers moi d’aliord , et me demanda d’un ton de voix plein de douceur ce que je souhaitois. Je lui dis que j’étois le jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avoit parlé. Il ne me donna pas le lempsde lui en dire davantage. Ah ! c’est vous, s’écria- t-i I , c’est vous dont il m’a fait un si bel éloge ? Je vous retiens à mon sert ice ; vous êtes une bonne acquisition pour moi. Vous n’avez qu’à demeurer ici. A ces mots il s’appuya sur deux écuyers , et sortit après avoir écoulé des ecclésiastiques qui avoient quelque chose à lui communiquer. A peine fut -il hors de la chambre où uous étions , que les mêmes officiers qui avoient dédaigné ma conversation tinrent la rechercher. Ixs voilà qui m entironiient , qui me gracieuscnt, et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l’archevêché. Ils avoient entendu les paroles que leur maître m’avoit dites , et ils raouroient d’envie de savoir sur quel pied j’allois être auprès de lui ; mais j’eus la malice de ne pas couteuter leur curiosité pour me venger de leur mépris.

Monseigneur ne tarda guère à revenir. U me fit entrer dans son cabinet pour m’entretenir en particulier. Je jugeai bien qu’il avoit dessein de lùlcr mon esprit. Je me tins sur mes gardes , et me préparai à mesurer tous mes mots. 11 m'interrogea d’abord sur les humanités. Je ne répondis pas mal à ses questions; il vit que je connoissois assez les auteurs grecs et latins. Il me mil ensuite sur la dialectique , c’est où je l’allcndois. Il nie trouva là-dessus ferré à glace. Votre éducation, me dit- il avec quelque sorte de surprise , n’a point été négligée. Voyons présentement votre écriture. J’en tirai de ma poche une feuille que j’avois apportée exprès. Mon prélat n’en fut pas mal satisfait. Je suis content de votre main, s’écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand de m’avoir donné un si joli garçon ; c’est un vrai présent qu’il m’a fait.

Nous fûmes interrompus par l’arrivée de quelques seigneurs grenadins qui venoient dîner avec l’archevêque. Je les laissai ensemble, et me retirai parmi les officiers, qui tue prodiguèrent alors les honnêtetés. J’allai manger avec eux quand il en fut temps ; et s’ils m'observèrent pendant le repas, je les examinai bien aussi. Quelle sagesse il y avoit

rurenl de saints personnages, tant te ueu ou j eu» tenoit mon esprit en respect ! Il ne me vint pas seulement en pensée que c’éloit de la fausse mounoie , comme si Ton n’en pouvoit pas voir chez les princes de l’Église !

J’étois assis auprès d’un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda. Il prenoit soin de me servir de bons morceaux. L’attention qu’il avoit pour moi m’en donna pour lui , et ma politesse le charma. Seigneur cavalier , me dit - il tout bas après le dîner , je voudrais bien avoir une conversation particulière avec vous. En même

personne ne pouvoit nous entendre ; et là il me tint ce discours : Mon fils , dès le premier instant que je vous ai vu , je me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous en donner une marque certaine eu vous faisant une confidence qui vous sera d’une grande utilité. Vous êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pêlemêle. U vous faudrait un temps infini pour ronnoitre le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable élude, en vous découvrant j les caractères des uns et des autres. Après cela, vous pourrez facilement vous conduire.

Je commencerai , poursuivit - il , par monseigneur. C’est un prélat fort pieux, qui s’occupe ! sans cesse à édifier le peuple , à le porter à la vertu par des sermons pleins d’une morale excel- 1 lente , qu’il compose lui-même. Il a depuis vingt ; années quitté la cour pour s'abandonner entièremeut au zèle qu’il a pour son troupeau. C’est un «•avant personnage, lin grand orateur : il met tout son plaisir à prêcher, et ses auditeurs sont ravis | de l’cüteiidre. Peut-être y a-t-il un peu de vanité j dans son fait ; mais outre que ce n’est point aux hommes à pénétrer les ca urs , il me siérait mal d’éplucher les défauts d’une personne dont je | mange le pain. S’il m’étoit permis de reprendre ! quelque chose dans mon maître , je blâmerais sa | sévérité. Au lieu d’avoir de l’indulgence pour les foibles ecclésiastiques , il les punit avec trop de I rigueur. 11 persécute surtout sans miséricorde ceux j qui, comptant sur leur innocence, entreprennent ! de se justifier juridiquement , au mépris de son autorité. Je lui trouve encore un autre défaut qui j lui est commun avec bien des personnes de qualité : quoiqu’il aime ses domestiques , il ne fait aucune attention à leurs services , et il les laissera vieillir dans sa maison sans songer à leur procurer quelqu’élablissemcm. .Si quelquefois il leur fait des gratifications , ils ne les doivent qu’à la bonté de quelqu’un qui aura parlé pour eux : il ne s’aviserait jamais de lui - même de leur faire le moindre bien.

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