‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 2 sur 734 · R LESAGE · texte numérisé non relu

R LESAGE

sura A tout jamais à Lesage celte tranquillité ! d'esprit si nécessaire b l’homme de lettres . et celte indépendance sans laquelle l’esprit le plus vigoureux se sent è chaque pas embarrassé dans sa inarche et gêné dans son allure.

L’abbé de Lvonne ne crut pas encore avoir assez fait pour son ami : amateur passionné de la littérature castillane , il voulut lui enseigner la langue espagnole, et l’initier è des beautés littéraires toul-à-fail nouvelles pour lui. Si la mine qu’il ouvrit & Lesage étoit riche et féconde, il est bien certain qu’aucun homme n’étoit plus Capable que lui de la bien exploiter.

Le premier fruit des nouvelles éludes de Lesage fut un volume in- 12 publié en 1700, sous ce titre : Théâtre espagnol, ou la meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols, traduites en français; ce volume contenait le Traître puni, de don Francisco de Rojas, et Don Félix Mendocc, de Lope de Vcga. En 1702, il donna au théâtre français le Point d'Hotmeu r , comédie en cinq actes , imitée d'une pièce de don Francisco de Rojas. Cet ouvrage n’eut que deux représentations. Lesage le réduisit en trois actes , et le fit représenter vingt - trois ans après au théâtre italien, sous le titre île [Arbitre des différends. Malgré les changements qu’elle avoit subis , cette comédie ne fut pas mieux accueillie sous sa seconde que sons sa première forme, et n'obtint pas un plus grand nombre de représentations.

Loin de se décourager de l'échec qu’avoit éprouvé le Point d'honneur, et d'abandonner des études dont le résultat s'annonçoit d'une manière si peu favorable , Lesage se remit courageusement à l’œuvre, et en 1705 il publia les Nouvelles Aventura de Don Quichotte , traduites d’Avellaneda. Ici, comme dans ses précédents ouvrages , il ne s'étoit pas assujetti aux lois d'uno traduction purement littérale ; il avoit arrangé le roman A sa manière , et l'avoit rendu plus vif et plus amusant. Cependant , quelques heureuses modifications qu'eût subies l’ouvrage, la traduction n’eut pas plus de succès A L’aris que l'original n'en avoit eu A Madrid.

Le. 15 mars 1707, Lesage fit représenter dans la même soirée, au théâtre français, deux pièces, dont le sort fut tout-à-fail différent : Don César Ursin, comédie en cinq actes , inii-

NOTICE Sl'R LESAGE. m

tée de Calderon, tomba pour ne se relever jamais ; et Crixpin rival de ton maître obtint un succès d'entbousiasme ; ces deux ouvrages, joués à la cour quelques jours auparavant, avoient été traités par le noble aréopage d une toute autre manière : Crirpin rival avoit été honteusement bafoué , et Don Cétar Vrsin applaudi avec transports. Bapporlez-vous en donc aux jugements des hommes de cour.

Les moeurs de la comédie de Crupin rival de ton maiirc pou voient bien leur paraître étranges; mais la donnée une fois acceptée, comment ne comprirent-ils pas le mérite de 4’ouvrage ? IA , quelle vivacité de dialogue! quelle abondance de plaisanteries ! que de galtè! quel comique franc ! line fourberie de valets, voilà le seul fond de la pièce ; eh ! qu’importe ? quoi qu'on en dise aujourd'hui , dans les ouvrages d'esprit la forme l'emporte toujours sur le fond ; c'est par elle seule qu'ils vivent, qu'ils durent, qu'ils restent; et toute œuvre où l'on en fait mépris est d'avance condamnée à l'oubli.

Ce fut dans la même année (1707), année heureuse dans la vie de notre auteur, qu'il publia le Diable Boiteux , roman imité de l'ouvrage de Luis Vêlez do Guevara , intitulé : cl Diablo Cojuelo. Ce livre révéla le degré d'élévation que devoit atteindre plus tard le talent de Lesage. Son succès fut prodigieux. Celte satire de tous les états , présentée d'une manière si neuve et si ingénieuse ; cette riche galerie de tableaux, dont tous les personnages posent, s’animent sous les yeux du lecteur, et se succèdent si variés de costume et de physionomie; cette foule d'anecdotes piquantes, racontées avec tant d'originalité, de grâce et d'esprit ; ce style si correct, si pur, si élégant ; enlin , tous les éléments de succès que renferme ce livre, capables isolément d’assurer la fortune d'un ouvrage , dévoient, en se trouvant ainsi réunis, procurer au roman du Diable Uuitcux la vogue prodigieuse qu'il obtint. Deux éditions qu'on en fit furent aussitêt enlevées. Chacun vouloit avoir son exemplaire. La malice de l'auteur slimuloit celle des lecteurs ; tous vouloient à leur tour soulever les masques, pour voir s'ils ne cachoieot pas quelques physionomies de connoissance. Combien de gens on crut immolés par les traits piquants , tes vives épigrammes du livre , auxquels l'auteur n'avoit pas songé le moins

du inonde, et qu’il n’avoit peut-être jamais rencontrés !

Il est une anecdote curieuse que tous les biographes ont racontée , et qui prouve quel prix on attachnil à la possession d’un exemplaire du Diable Boiteux. Nous la raconterons à notre tour, mais sans y attacher la moindre importance. Deux jeunes gens de qualité, diton , entrèrent au même moment chez un libraire pour y faire emplette du nouveau roman de Lesage : il n'en rcsloit plus qu'un exemplaire dans la boutique ; chacun prélendoit y avoir droit, et nul n'ètoit disposé à le céder à l'autre ; les deux gentilshommes trouvèrent que le meilleur moyen de dèeider le différend étoil de mettre l'épée à la main : c'est ce qu'ils tirent , et le Diable Bulleux demeura le prix du vainqueur.

Cet ouvrage devint trop célèbre pour ne pas être immédiatement transporté sur la scène. Dancourt, l'arrangeur du temps, donna d'abord sous le même titre que le roman une comédie en un acte au théâtre français, et le 13 novembre de l'année suivante une comédie en deux actes intitulée : le Second Chapitre du Diable Boiteux.

Avant la fin de cette année , Lesage termina une comédie en un acte , qui avoit pour titre : lee Êtrennes. Il désirait la faire jouer le 1" janvier 1708; mais les comédiens la refusèrent sous le singulier prétexte qu'ils n’admelloicnt point de petits ouvrages depuis la Saint-Martin jusqu'à I’àques. Lesage, qui ne s'allendoit pas à un refus si étrangement motivé , résolut de donner à sa pièce des dimensions telles, qu'on ne pùt en aucun temps et sous aucun prétexte lui interdire l'entrée du théâtre; et de la petite comédie des Étrennee, naquit Turcarcl !

Cet ouvrage , dont la conception hardie, la touche large et vigoureuse rappeloieul la bonne comédie qu'on avoit crue morte avec Molière, eut un prodigieux succès dans le monde avant d'avoir subi l'épreuve du théâtre. Certes, c'cloit un événement capable de faire une impression profonde, que l’apparition d'une comédie où l'auteur attaquoit de front . non de petits travers , des ridicules passagers et périssables , mais le vice dominant de son époque, le vice déhonlé que son or avoit jusquelà garanti de toute attaque sérieuse , et qui ,

I» iNOTICK SUR LESAGE.

pour suivre sans (rouble le cours de scs désordres , et vivre en repos dans son igamie , éloit disposé A acheter la pair à tout prix. Aussi, A la seule nouvelle de la comédie de Turcarct, le monde des traitants fut ému; maltôliers, agioteurs, financiers de haut et bas étage , poussèrent à la fois un cri d'alarme , et formèrent aussitôt une ligne défensive , bien résolus d empêcher qu'on êgayét l’aris à leurs dépens. Leur crédit éloit grand , et tout alors cédoit A leur influence. La lutte de tous les traitants réunis dans un intérêt commun contre un autixir comique isolé , éloit trop inégale pour que l’avantage restai d’abord au dernier. Lesage le comprit, et après avoir inutilement essayé de lever les obstacles qu'on opposoil é la représentation de son ouvrage, il résolut de lui faire de nombreux partisans, et de mettre son Financier sous la protection de tout ce que Paris compilât d’hommes puissants et hostiles aux gens de finance. Pour arriver 6 ce but, il lut Turearct dans les sociétés les plut brillantes ; on accottroit a ces lectures avec autant d’empressement qn'i une représentation ; tous ceux qui avoient entendu l’ouvrage se déclaraient pour lui, et protcsloienl hautement contre l’injustice dont l'auteur étoil victime.

Les adversaires do Lesage s’aperçurent bientôt que l’appui qu’ils avoient trouvé jusque-là allait leur manquer ; ils cherchèrent alors à amener l’auteur à composition, et lui offrirent cent mille francs s’il conscnloit à retirer sa pièce. Lesage avoit trop d indépendance et de noblesse de ctrur pour accepter une semblable proposition, et quoique pauvre, il refusa.

Kntin , le 1 3 octobre 1 708 , Monseigneur le grand-dauphin ordonna aux comédiens du roi de jouer incessamment la pièce intitulée Turearct ou U Financier. Le froid excessif de l'hiver en retarda encore la représentation , et la pièce ne put être donnée que le H février

Le succès de Turearct fut complet, en dépit des murmures de beaucoup de gens, qui crurent se reconnoltre , et des efforts d’une cabale que, dans leur désespoir, les maltôliers avoient ameutée contre la pièce et contre l'auteur.

Cette comédie, le chef-d'œuvre dramatique de Lesage, a été, comme tous les ou- i

’ vrages d'un ordre élevé , l’objet de critiques nombreuses : on a blâmé le défaut d'action et d'intérêt , on s’est récrié contre l’immoralité des personnages ; mais l’auteur , en donnant plus de mouvement à sa pièce , ne pouvoit que difficilement arriver à donner à ses portraits celle exactitude et cette vérité de ressemblance qui les fait vivre , aujourd’hui que les originaux ont tous depuis long-temps disparu : quant au second reproche, le défie d’intérêt, est-il mieux fondé ? Lesage n’a | voulu assurément développer une action dot il pût résulter* des surprises, des effets inattendus , et dont le dénouement imprévu fat l’effet d'une touchante péripétie. Le mérite et l’intérêt de sa comédie ne residoient , à scs yeux , que dans le développement des caractères, dans l’harmonie des scènes, dans la profondeur et la justesse des observations; enlin, dans lenalurel, la vivaciléel la gatté du dialogue.

Sans doute il est heureux, pour un auteur comique, d'intéresser A la fois le cecur et l’esprit ; mais quand l'esprit seul est puissamment saisi et captivé, est -il permis de dire que le poète n a accompli que la moitié de sa tache, et que son ouvrage pêche par le défaut d’intérêt : condamner Turearct, n’est -ce pas condamner le chef-d’œuvre de Molière, le Misanthrope?

Kn présentant des mœurs mauvaises, Lesage I en fait justice ; s’il peint le vice , il le rend ridicule et odieux; et, malgré l'immoralité de ses personnages , nul doute que sa comédie n’oflre une haute et utile leçon. Les financiers, auxquels elle s’adressoit directement, l’ont reçue avec humeur, mais rependant ils l'out comprise, et, à l’honneur de Lesage, ils l’ont mise a profit.

loi Tontine, petite comédie de circonstance,

1 reçue en 1 708, ne put être jouée que longtemps après (1732). Le retard qu’éprouva cet ouvrage dégoûta Lesage d’une carrière qu'il éloit appelé a parcourir avec éclat, et le fit renoncer à travailler pour le théâtre français.

A cette époque, François l’etis de la Croix, interprète des langues orientales , venoit d'achever une traduction des Mille et un jours ; il supplia Lesage , son ami , de revoir son travail , et de donner à sa version la grâce et l'élégance qui seules pnuvoient en rendre la

NOTICE Sun LESAGE. ▼

lecture agréable cl en assurer le succès. Lesage sc chargea bien volontiers de ce travail, dans lequel il puisa une foule de sujets qu’il transporta plus tard sur les modestes théâtres de la foire.

L'ouvrage de François Pétis de la Croix, revu et corrigé par notre auteur, parut en 1710, en deux volumes in-12.

Lesage commença alors A écrire pour le théâtre de la foire Saint - Laurent et pour celui de la foire Saint - Germain : quelques opéras-comiques , des divertissements ou prologues qu’il composoil en se jouant, rt la plupart en collaboration avec Fuselier et Dorncval, servoient à son esprit d’utile distraction , et le reposoient du long enfantement de l’œuvre A laquelle éloit réservé l'honneur d'immortaliser son nom.

En 1715, parut enfin l'Hiitoire de Gil Dlat de Sautillant, ou pour mieux dire la première partie de ce merveilleux roman , car Lesage n’en publia la suite qu’en 1724, et In tin qu'en

L'impression que produisit cet ouvrage sur le public fut immense ; le succès qu’il obtint fut encore plus éclatant que celui du Diable Boiteux. Mais comme tout grand succès littéraire éveille l’envie , Lesage ne jouit pas longtemps sans trouble de la joie que lui causa son triomphe. On ne pouvoit, sans une insigne maladresse, attaquer le stylo du roman ; la mauvaise foi eût été d’ailleurs si évidente, que tout le monde eût pris parti pour l’auteur. Que faire donc ? Contester l’originalité du livre, en attribuer l'idée première, la véritable paternité A quelque auteur espagnol obscur cl ignoré, c’èloit le seul moyen de rabaisser le mérite de l'écrivain ; aussi , A défaut de tout autre , la critique s’arrêta A celui-ci. Les premiers détracteurs de Gil Dlat accusèrent donc Lesage d'avoir tiré son roman d'un livre espagnol , sans indiquer, et pour cause, à quelle source il avoit puisé ; c'èloit pourtant, dans un pareil procès, le fait dont la révélation éloit la plus importante et la plus nécessaire. Bruzcn de La Martinièrc, renouvelant A son tour cette accusation, avança le premier , d’une manière formelle , que Lesage avoit emprunté son ouvrage A la Vie de r écuyer don Marcos Obregon, de Vincent ! Espinel ; cl Voltaire, appuyant celte qssertii.n , |

t ajouta,’ avec une inconcevable légèreté, que Gil Blasn’étoit qu'une traduction de ce livre.

« Qu'un écrivain, c’est Diderot qui parle, se | «garantisse de la fureur d’arracher A son con- » citoyen, et surtout A son contemporain, le | «mérite d’une invention, pour en transporter al’honncur A un homme d'une aulro contrée »ou d'un autre siècle. »

Voltaire, qui n’avoit pas lu la Vie de Ci~ cuyer don biarrot Obregon , avoit oublié sans doute les lignes que nous venons de citer, quand il prêta, aux attaques dirigées contre Lesage, l'appui de son témoignage et l’autorité de son nom. Quelle ressemblance y a-t-il en effet entre l’ouvrage de Vincent Espinel et celui de Lesage? aucune! Comme l'a prouvé d’une manière évidente François de NeufchAteau, dans une dissertation imprimer en tête de l'édition de Gil Dlat de M. Didot l’aîné , le roman espagnol et le roman français n’ont entre eux aucun rapport : le fond , In forme, le but, tout diffère, et si Lesage a emprunté A Vincent Espinel quelques récits qu'il a arrangés A sa manière , c’est-A-dire embellis, il n'a usé que de son droit. C’est ce qu'avoient fait avant lui Corneille et Molière, c'est ce que lit de son temps , cl d’une manièi u beaucoup moins heureuse , l'auteur de Zaïre lui-même , sans que personne ail songé A lui eu faire un crime.

Si lisage n'eût obtenu qu’un succès de coterie, qu’un succès sans conséquence, on lui eût assurément permis de goûter en paix sa petite gloire ; mais quiconque sort des rangs , et aidé de scs seules forces , s’élève au-dessus de la foule et révèle par un chef-d’œuvre la puissance d’un esprit original et supérieur , celui- IA soulève toujours les plus basses et les plus ignobles jalousies : la critique s’avance A lui , armée de toutes pièces ; ignorante cl haineuse, elle lui conteste un A un ses plus lieaux titres de gloire , et s’efforce de souiller un triomphe qu’elle ne sc sent pas appelée A obtenir A son tour.

Parmi les écrivains qui ont avancé l'opinion que G il Dlat étoit l’œuvre, non de Lesage, mais d'un auteur espagnol , il en est un cependant dont les observations graves cl les savantes recherches ont pu jeter quelque doute dans les esprits, et ébranler les convictions les

NOTICE Sim LESAGE.

mieux établies en faveur Je Lesage : c’est M. Llorente. Son livre mériterait l'honneur d’une réfutation en forme, qui ne trouverait point ici sa place ; cependant, nous allons reproduire franchement les principaux arguments sur lesquels repose son long plaidoyer en faveur de don Antonio de Solis.

M. Llorente pose d’abord comme vérité incontestable que Gil Blas ne peut, en toute propriété, appartenir à un Français étranger aux mœurs, aux habitudes de l’Espagne, à certains détails historiques qu’un Espagnol seul pouvoit connollre ; puis , passant en revue trente-huit auteurs vivant au dix-septième siècle, il s’arrête à don Antonio de Solis , A qui , par hypothèse , il fait écrire en 1655 un roman du Bachelier de Salamanque , dont le manuscrit aurait été vendu en 1657 au marquis deLyonne, alors ambassadeur extraordinaire de Louis XIV auprès de la cour de Madrid. La position de Solis , la reconnoissance qu’il devoit à Philippe IV, l’obligèrent , dit M. Llorente, à vendre 4 un étranger un ouvrage qui ne pouvoit être imprimé à Madrid sans exposer l’auteur à la colère du roi et des grands d’Espagne ; cl force lui fut, non-seulement de cacher l'existence de son ouvrage à ses amis, dont l'indiscrétion aurait pu le perdre , mais encore de ne communiquer en aucun temps son secret, et de le laisser mourir avec lui.

C’est donc de ce roman du Bachelier de Salamanque, échu après la mort du marquis de Lyonne à son fils l’abbé Jules de Ljoone, ami intime de Lesage , qu’aurait été tiré , selon M. Llorente, le canevas de Gil Blas, le texte des épisodes , enfin Cil Dlat tout entier.

Si. Llorente appuie son opinion d'un aveu de Lesage , qui , en publiant après Gil Blas un roman du Bachelier de Salamanque , ne le donna que comme une traduction d’un manuscrit espagnol inédit. Si cet ouvrage , dit M. Llorente , est inférieur à Gil Blas , c’est que l’on a dépouillé l'un au profit de l'autre , et que Lesage n’a laissé au pauvre Bachelier que ce qu’il lui èloit impossible de faire entrer dans Cil Blas sans mettre la chronologie en opposition complète avec l’histoire de son principal personnage.

Le manuscrit espagnol sur lequel I,esage a lait la traduction du Bachelier de Salamanque,

imprimé en 1738 , a mallieureusemcnt disparu : la pièce la plus importante de ce procès littéraire ne peut donc être produite , et en dépit des suppositions ingénieuses de M. Llorente, Lesage ne peut encore , sans injustice , être dépouillé , en faveur de don Antonio Solis et Ribadeneyra , de ses litres de propriété.

Une vérité seule est établie et constatée par Lesage, c’est qu’il a eu entre les mains un manuscrit inédit intitulé •. Ilisloria de las aventuras del Bachillcr de Salamanca don hcruhin de la Honda ; mais induire de lè qu’avant de publier la traduction de cet ouvrage espagnol , il en a préalablement tiré Gil Bios tout entier , c’est avancer un fait dont , je ne dirai pas la fausseté , mais l’impossibilité est de toute évidence : en admettant même que Lesage ait fait de nombreux emprunts au Bachelier de Salamanque , qu’il n’en ait pas donné une traduction exacte et fidèle , et que le roman espagnol n’ait pas été reproduit par lui dans son ensemble et sous sa forme primitive et originelle, pourroil-on cependant regarder don Antonio Solis comme le véritable auteur de Gil Blas ? Non , mille fois non. I-esage lui a fait des emprunts, c’est possible; mais il en a fait à Vincent Espincl , il en a fait encore à beaucoup d'autres; il a mis è contribution tous lis auteurs espagnols dans lesquels il a trouvé quelque chose à sa convenance ; la littérature castillane étant la seule carrière où il pùt trouver les matériaux propres au monument qu’il vouloit élever, ce fut elle qu'il exploita. Polo de Médina , Pedre de Castro, dou Diègue de Tovar, Vincent Espincl, Louis de Benaventc, Juan Velex de Guevara , Francisco de Santos , enfin don Antonio Solis, peuvent être considérés comme autant de tributaires de Lesage; mais aucun d’eux, s’ilvivoit, ne serait tenté de revendiquer la moindre part de collaliora- (ion au roman de Gil Blas. Ce livre , espagnol par le fond, est tout français par la forme; tel qu’il est, il appartient tout entier A Lesage ; et nous doutons que les littérateurs anglais, allemands, hollandais et italiens, auxquels en appelle M. Llorente, so rangent jamais de son parti et épousent sans réserve son opinion.

Lesage , qui lenoit rancune aux comédiens françois , et qui avoit résolu de ne plus travailler pour eux, fut obligé, pour fournir

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aux besoins do sa famille , de consacrer vingtsix des plus belles années de sa vie A composer, ou seul, ou avec Fuxelier, Dorneval , Autreau, Lafont, Piron et Fromage!, des divertissements pour les théâtres de la foire. l)c ces pièces , accueillies pour la plupart avec faveur, aucune n'a survécu. Lesage se donna la peine inutile de faire un choix de ces couvres éphémères , qu’il publia sous le titre de Théâtre de la Foire : c’étoit attacher b do légers ouvrages plus d'importance qu’ils n'en méritoient : aussi, ne croirions-nous rien ajouter A la gloire de Lesage, en citant ici les principales pièces dont ce recueil se compose, et en ajoutant b tous ses titres de gloire celui d’inventeur du genre auquel ces pièces appartiennent.

Lesage ne donnoit pas tout son temps b la composition de ces futiles productions : en 1717, il publia une imitation de Y Orlando inamora to de Bojardo ; l’ouvrage original , en passant par les mains du traducteur, a gagné sous le rapport de la raison et du bon goût , mais il a perdu beaucoup de son audace et de son enthousiasme poétiques : en somme , Roland ramoureux ne reproduit ni le caractère ni la physionomie de son modèle. Après cet essai, Lesage renonça prudemment A un projet qu’il avoit conçu, celui de traduire YArioste; il revint aux romans.

Il fil paroltre, en 1732 , Yllistoire de Cusman d’AI/arache , traduite et purgée des moralités superflues -, celte imitation de l’ouvrage de Matheo Aleman , sans être toul-à-fait digne de Lesage, est un livre amusant et bien supérieur b l'original. Chapelain et Brcmond en avoient donné chacun une traduction , dont on ne parloit plus quand parut celle de Lesage.

Les Aventures de Robert Chevalier, dit de Veauehéne, publiées la même année, sont plutôt les mémoires posthumes d’un aventurier qu'une fiction et un roman ; cet ouvrage fut rédigé sur des manuscrits originaux que communiqua b Lesage la veuve d'un chef de flibustiers tué à Tours par des Anglais, l'année précédente

En 1734, Lesage âonmY Histoire et Estevan ille de Consoles , surnommé le garçon de bonnehumeur, imitation d’un ouvrage espagnol anonyme attribué A Vincent Espinel. On retrouve de temps en temps dans cet ouvrage la gallé, l'esprit et l'entrain de Gil Blas. Ehlin, en

1730, il publia \c Bachelier de Salamanque, ou le i Mémoires de don Chérubin de la Ronda, tirés d'un manuscrit espagnol. Ce roman, quoique plus foiblc que les autres, éioit cependant celui pour lequel Lesage avoit une prédilection marquée. Cette préférence ne tenoil peut-être qu’à une raison : le Bachelier étoit son dernier roman.

Lesage eut trois fils ; l'atné se lit comédien et se distingua sous le nom de Montménil ; de 1728 jusqu’en 1743, époque de sa mort, il remplit l'emploi des valets et des Gnsnciers au théâtre français; le troisième, poussé par l'exemple et séduit par les succès de son frère, embrassa la même carrière et alla jouer la comédie en province sous le nom de Pittenec ; deux ans après , il revint à Paris , et renonça presque aussitôt à un art qui probablement lui avoit procuré peu de jouissance ; le second , qui avoit choisi l'état ecclésiastique, possédoit un canonicat à la cathédrale de Boulogne-sur- Mer.

Lesage avoit vu avec chagrin l’atné et lo plus jeune de ses fils embrasser une profession que la conduite des comédiens A son égard lui avoit rendue odieuse ; il cessa donc de les voir , et ce ne fut que long-temps après , et par la médiation du bon chanoine , que s'opéra une tendre réconciliation entre Montménil et son père : dès lors ils ne se quittèrent plus , et, A force de soins et de tendresse, Montménil parvint A faire oublier A son père tout le chagrin qu'il lui avoit causé. La mort inn prévue cl subite de Montménil frappa Lesag* jusqu'au fond du cœur : il perdoit en lui son meilleur ami, et sa famille son unique soutien ; Paris lui devint alors un séjour insupportable ; il se hâta, de le quitter, et se retira A Boulogne avec sa femme et sa fille. La maison du chanoine devint leur asile, cl celui-ci, par ses soins affectueux et touchants, calma le profond chagrin que ressentoil Lesage de la perte de celui de ses fils qu'il aimoit le plus tendre-ment.

Lesage vécut A Boulogne pendant huit années dans un étal d’alïaisscmeni cruel. Lo comte de Trcssan, qui cémmandoit alors dans la province, raconte que l'esprit de Lesage s’anirnoit A mesure que le soleil montoil vers lo méridien , que, du moment où cet astre inclinait vers l'horizon , scs sens perdoient peu A

vrn NOTICE SUR LESAGE.

pou de leur activité, et qu’enfin l.esage lomboil dans une sorte de léthargie quand le soleil a voit disparu.

Lesage mourut le 17 novembre 1747, presque octogénaire.

Le comte de Tressan assista à ses obsèques avec tout son état-major - il voulut rendre un hommage mérité cl public à l'un des écrivains dont le nom restera éternellement une des gloires de la France.

! Lesage ne fut pas admis à l'Académie Française.

Voici l'épitaphe qu'on lui fit :

Sous ce tombeau pli lisage , abattu Par le clwau de la Parque importune :

S'il ne fut pas ami de la fortune ,

Il fut toujours ami de la vertu.

Paosper POITEVIN.

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