CHAPITRE VII
tout V honneur du monde. On loue sa retenue ; et lorsqu’elle change de galant, on la regarde comme une véritable veuve qui se remarie. Encore voiton celle-ci avec mépris quand elle convole en troisièmes noces ; on dirait qu’elle blesse 1a délicatesse des hommes : au lieu que l’autre semble devenir pins précieuse , à mesure qu’elle grossit le nombre de ses favoris. Après cent galanteries , c’est un ragoût de seigneur.
A qui dites-vous cela? interrompis-je en cet endroit. Pensez-vous que j’ignore ces avantages ? Je me les suis souvent représentés , et , je ne t’en fais pas mystère, ils ne flattent que trop une fi lie Se mon caractère. Je me sens même de l’inclination ponr la comédie ; mais cela ne suffit pas. 11 faut du talent, et je n’en ai point. J’ai quelquefois voulu réciter des tirades de pièces devant Arsénié , elle n’a pas été contente de moi ; cela m'a dégoûtée du métier. Tu n'es pas difficile à rebuter, reprit Phénice. Ne sais-tu pas que ces grandes actrices-là sont ordinairement jalouses? Elles craignent, malgré toule leur vanité , qu’il ne vienne des sujets qui les effacent. Enfin je ne m’en rapporterais pas là-dessus à Arsénié ; elle n’a pas été sincère. Je te dirai, moi , sans flatterie, que tu es née pour le théâtre. Tu as du naturel , l’action libre et pleine de grâces , le son de la voix doux , une bonne poitrine, et avec cela un minois I ab I friponne , que tu charmeras de cavaliers si tu te fais comédienne 1
Elle me tint encore d'antres discours séduisants, et me fit déclamer quelques vers, seulement pour me faire juger moi - même de la belle dispositiou que j’avois à débiter du comique. Lorsqu’elle m’eut entendue , ce fut bien autre chose. Elle me donna de grands applaudissements , et me mit au-dessus de toutes les actrices de Madrid. Après cela , je n’aurois pas été excusable de douter de mon mérite. Arsénié demeura atteinte et convaincue de jalousie et de mauvaise foi. Il me fallut convenir que j’étois un sujet tout admirable. Deuxcomédieus qui arrivèrent dans le moment , et devant qui Phéoice m’obligea de répéter les vers que j’avois déjà récités, tombèrent dans une espèce d’extase , d'où ils ne sortirent que pour me combler de louanges. Sérieusement, quand tisse seraient défiés utus trois à qui me louerait davantage, ils u’auroiempas employé d’expressions plus hyperboliques. Ma modestie ne fut point à l’épreuve de tant d’éloges. Je commençai à croire que je valois quelque chose; et voilà mou esprit tourné du cûté de la comédie.
Oh çà , ma chère , dis-je à Phénice , c’en est fait ; je veux suivre tou conseil et entrer dans ta troupe , si elle l’a pour agréable. A ces paroles , mon amie transportée de joie m’embrassa , et ses deux camarades ne me parurent pas moins ravis
qu’elle de me voir ces sentiments. Nous convînmes que le jour suivant je me rendrais au théâtre dans la matinée, et ferais voir à la troupe assemblée le même échantillon que je venois de montrer de mon talent. Si j’avois fait concevoir une opinion avantageuse de moi chez Phénice , tous les comédiens en jugèrent encore plus favorablement , lorsque j’eus dit en leur présence une vingtaine de vers seulement. Ils me reçurent volontiers dans leur compagnie. Après quoi je ne fus plus occupée que de mon début. Pour le rendre plus brillant , j’employai toul ce qui me restoit d’argent de ma bague ; et si je n’en eus pas assez ponr me mettre superbement , du moins je trouvai l’art de suppléer à la magnificence par un goût tout galant.
Je parus enfin sur la scène pour la première fois. Quels battements de mains I quels éloges ! Il y a de la modération , mon ami , à te dire simplement que je ravis les spectateurs. Il faudrait avoir été témoin du bruit que je fis dans Séville pour y ajouter foi. Je devins l’entretien de toute la ville, qui pendant trois semaines entières vint en foule à la comédie ; de sorte que U troupe rappela par cette nouveauté lé public qui coromem oit à l'abandonner. Je débutai donc d’une manière qui charma tout le monde. Or , débuter ainsi , c’étoit comme si j'eusse fait afficher que j’étois à donner au plus offrant et dernier enchérisseur. Vingt cavaliers de toutes sortes d'âges et de conditions s'offrirent à l’envi de prendre soin de moi. Si j’eusse suivi mon inclination , j’aurais choisi le plus jeune et le plus joli ; mais nous ne devons nous autres consulter que l’intérêt et l’ambition lorsqu'il s’agit de nous établir : c’est une règle de théâtre. C’est pourquoi don Ambrosio de N'isana , homme déjà vieux et mal fait, mais riche, généreux , et l’un des plus paissants seigneurs d'Andalousie, eut la préférence. U est vrai que je la lui fis bien acheter. Il me loua une belle maison , la meubla trèsmagnifiquement , me donna nn bon cuisinier, deux laquais , une femme de chambre, et mille ducats par mois à dépenser. Il faut ajouter à cela de riches habits , avec une assez grande quantité de pierreries. Jamais Arsénié n’avoit été dans uu état plus brillant. Quel changement dans ma fortune ! Mon esprit ne put le soutenir. Je me parus toul-à-coup à moi-même une autre personne. Je ne m'étonne plus s’il y a des filles qui oublient en peu de terni» le néant et la misère d’où nn caprice de seigneur les a tirées. Je t’en fais uu aveu sincère : les applaudissements du public , les discours flatteurs que j’entendois de toutes parts, et la passion de don Ambrosio m’inspirèrent une vanité qui alla jusqu’à l’extravagance. Je regardai mon talent comme un titre de noblesse. Je pris les airs d’une femme de qualité; et, devenant aussi
avare de regards agaçants que j’en avois jusqu'à- | lors été prodigue , je résolus de n’arrêter ma vue | que sur des ducs , des comtes et des marquis.
Ije seigneur de Nisana venoit souper citez moi tous les soirs avec quelques-uns de ses amis. De mon côté j’avois soin d’assembler les plus amusantes de nos comédiennes , et nous passions une bonne partie de la nuit à rire et à boire. Je m’icrommodois fort d’une vie si agréable . mais elle I ne dura que six mois. Les seigneurs sont sujets à changer ; sans cela ils seroient trop aimables. Don Ambrosio me quitta pour une jeune coquette grenadine qui venoit d'arriver à Séville avec des grâ- ! ccs, et le talent de les mettre à profit. Je n’en fus : pourtant affligée que vingt-quatre heures. Je choisis pour remplir sa place un cavalier de vingtdeux ans, don Louis d’Alcacer à qui peu d’ Espagnols pouvoient être comparés pour la bonne mine.
Tu me demanderas sans doute, et tu auras raison , pourquoi je pris pour amant un si jeune seigneur, moi qui savois que le commerce de cette , sorte de galants est dangereux. Mais, outre que don Louis n’avoit plus ni père ni mère et qu’il jouissoit déjà de son bien , je te dirai que ces commerces ne sont à craindre que pour les filles d’une condition servile, ou pour de malheureuses aventurières. Lis femmes de notre profession sont des personnes titrées : nous ne sommes point responsables des effets que produisent nos charmes; tant pis pour les familles dont nous plumons les héritiers 1
Nous nous attachâmes si fortement l’un à l’autre , d’Alcacer et moi , que jamais aucun amour n'a , je crois , égalé celui dont nous nous laissâmes enflammer tous deux. Nous nous aimions avec tant de fureur, qu’il sembloit qu’on eût jeté un sort sur nous. Ceux qui savoient notre intelligence nouscroyoient les plus heurenx amants du monde , et nous en étions peut-être les plus malheureux. Si don Louis avoit une figure tout aimable, il étoit en même temps si jaloux , qu’il me désoloit à chaque instant par d’injustes soupçons, li ne me servoit de rien , pour m’accommoder à sa foiblesse , de me contraindre jusqu’à n’oser envisager un homme ; sa défiance ingénieuse à me trouver des crimes rendoit ma contrainte inutile. Si j’étois sur la scène , je lui semblois , en jouant , lancer des œillades agaçantes sur quelques jeunes cavaliers , et il m’accabloit de reproches ; en un mot, nos plus tendres entretiens étoient toujours mêlés de querelles. Il n’y eut pas moyen d’y résister ; la patience nous échappa de part et d’autre,
1 AJcacer, moisson de grains en herbe, orge coupée en vert, dragée pour les bêtes.
et nous rompîmes à l’amiable. Croiras -tu bien que le dernier jour de notre commerce en fut le plu» charmant pour nous? Tous deux également fatigués des maux que nous avions soufferts, nous ne fîmes éclater que de la joie dans nos adieux. Nous étions comme deux misérables captifs qui recouvrent leur liberté après un rude esclavage.
Depuis cette aventure je suis bien en garde contre l’amour. Je ne veux plus d’attachement qui trouble mon repos. Il ue nous sied point à nous de soupirer comme les autres. Nous ne devons pas sentir en particulier une passion dont nous faisons voir en public le ridicule.
Je donnois pendant ce temps-là de l’occupation à la renommée ; elle répandoit partout que j’élois une actrice inimitable. Sur la foi de celte déesse, les comédiens de Grenade m'écrivirent pour me proposer d’entrer dans leur troupe ; et , pour me faire connoîtrc que la proposition n’étoit pas à rejeter, ils m’envoyèrent un étal de leurs frais journaliers et de leurs abonnements , par lequel il me parut que c’étoit un parti avantageux pour moi. Aussi je l’acceptai , quoique dans le fond je fusse fâchée de quitter Phénice et Dorothée , que j’aimois autant qu’une femme est capable d’en aimer d’autres. Je laissai la première à Séville, occupée à fondre la vaisselle d’un petit marchand orfèvre , qui vouloit par vanité avoir une comédienne pour maîtresse. J’ai oublié de te dire qu’en m’attachant au théâtre , je changeai par fantaisie le nom de Laure en celui d’Estelle ; et c'est sous ce dernier nom que je partis pour venir à Grenade.
Je n’y débutai pas moins heureusement qu’à Séville, et je me vis bientôt environnée de soupirants. Mais, n’en voulant favoriser aucun qu'à bonnes enseignes, je gardai avec eux une retenue qui leur jeta de la poudre aux yeux. Néanmoins, de peur d’être la dupe d’une conduite qui ne raenoit à rien et qui ne m’éloit pas naturelle , j’allois me déterminer à écouter un jeune Oydor 1 de race bourgeoise , qui fait le seigneur en vertu de sa charge, d’une bonne table et d’un équipage, quand je vis pour la première fois le marquis de Marialva. Ce seigneur portugais , qui voyage en Espagne par curiosité, passant par Grenade, s’y arrêta. 11 vint à la comédie. Je ne jouois point ce jour-là. Il regarda fort attentivement les actrices qui s’offrirent à ses yeux. 11 en trouva une à son gré. Il fit connoissance avec eUe dès le lendemain ; et il étoit près de passer bail, lorsque je parus sur le théâtre. Ma vue et mes minauderies firent tout-
■ Oydor , auditeur dci comptes , conseiller des 0« naoccs.