‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 21 sur 734 · CHAPITRE VIH. 5.S · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH. 5.S

vin manque ; le galant en va chercher lui-même , pour en avoir plus promptement. Il n’est pas hors du cabinet, que Jacinthe, la compagne de Limita, met la griffe sur les deux perdreaux qui festoient dans le plat , et les serre dans une grande poche de toile qu’elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais ; et remarquant qu’il n’y a plus de viande , il demande à sa Vénus si elle ne veut rien davantage. Qu’on nous donne , dit-elle , de ces pigeonneaux dont Phôtc nous a parlé, pourvu qu’ils soient excellents ; autrement un morceau de jambon d’Estramadure suffira. Elle n’a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à la provision , et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencèrent à becqueter ; et tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir compagnie aux prisonniers de la poche.

Après le repas , qui a fini par les fruits que la saison peut fournir , l'amoureux Patrice a pressé l.uisita de lui donner les marques qu’il attendoit ; de sa reconnoissancc : la dame a refusé de contenter ses désirs ; mais elle l’a flatté de quelque espérance , en lui disant qu’il y avoit du temps pour tout , et que ce n’étoit pas dans un cabaret qu’elle vouloit reconnoître le plaisir qu’il lui avoit fait : puis , entendant sonner une heure après midi , elle a pris un air inquiet , et dit à sa compagne: Ah ! ma chère Jacinthe, que nous sommes malheureuses î Nous ne trouverons plus de place pour v oir les taureaux. Pardonnez-moi , a répondu Jacinthe ; ce cavalier n’a qu’à nous remener où j il nous a si poliment abordées , et ne vous mettez | pas en peine du reste.

Avant que de sortir de la taverne, il a fallu i compter avec 1'hôle, qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis la main à la Itourse ; mais n’y trouvant que trente réales, il a été obligé de laisser en gage, pour le reste, son rosaire chargé de médailles d’argent ; ensuite il a reconduit les aventurières où il les avoit prises, et U» a placées commodément sur un échafaud, dont le maître, qui est de sa connoissance, lui a fait crédit.

Elles ne sont pas plus tôt assises, qu’elles deinan- ! dent des rafraîchissements. Je meurs de soif, s’écrie l'une ; le jambon m’a furieusement altérée. ' Et moi de même, dit l’autre, je boirois bien de la limonade. Patrice, qui n’entend que trop ce que cela veut dire, les quitte pour aller leur chercher ! des liqueurs ; mais il s'arrête eu chemin , et se dit I à lui-même : Où vas-tu, insensé? Ne semble-t-il J pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ] ta maison? Tu n’as pas seulement un maravedi. *

Que ferai-je ? ajouta-t-il ; de retourner vers la dame sans lui porter ce qu’elle désire, il n’y a pas d’apparence; d’un antre côté, faut-il que j’ataui donne une entreprise si avancée? je ne puis m’y résoudre.

Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses amis qui lui avoit souvent fait des offres de services, que, par fierté, il n’avoit jamais voulu accepter. Il perd toute honte en cette occasion. Il le joint avec empressement, et lui emprunte une double pislole, avec quoi , reprenant courage, il vole chez un limonadier, d’où il fait porter à ses princesses tant d’eaux glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon suffit à peine à cette nouvelle dépense.

Enfin la fête finit avec le jour ; et notre homme va conduire sa dame chez elle, dans l’espérance d’en tirer bon parti. Mais lorsqu’ils sont devant une maison où elle dit qu’elle demeure, il en sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui dit avec agitation : Hé! d'où venezvous à l’heure qu'il est? H y a deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor , votre frère, vous attend en jurant comme un possédé. Alors la sœur, feignant d’être effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui serrant la main : Mon frère est un homme d’une violence épouvantable ; mais sa colère ne dure pas : tenez-vous dans la rue, et ne vous impatientez point ; nous j allons l’apaiser; et comme il va tous les soirs sou-, I per en ville, d'abord qu’il sera sorti. Jacinthe viendra vous en avertir , et vous introduira dans ta maison.

Le bourgeois, que cette promesse console, taise avec transport la main de Limita, qui lui fait quelques caresses, pour le laisser sur la bonne bouche, puis elle entre dans la maison .avec Jacinthe et la senante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience : il s’assied sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps considérable sans s'imaginer qu’on puisse avoir dessein de sc jouer de lui ; il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et craint que ce maudit frère n’aille pas souper en ville.

Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit ; alors il commence à perdre une partie de sa confiance , et à douter de la bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à tâtons une allée obscure , au milieu de laquelle il rencontre un escalier : il n’ose monter; mais il écoute attentivement, et son oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge enfin qu’on l’a trompé; et ce qui achève de l’en persuader, c’est qu'avant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé dans

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line autre rue que relie où il a si long-temps fait le pied de grue.

il regrette alors son argent, et retourne au logis, en maudissant les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte : sa femme, le chapelet à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d’un air touchant : Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants? Qu’avezvous fait depuis six heures du malin que vous Otes sorti? I/: mari , ne sachant que répondre à ce discours, et d’ailleurs tout honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s’est déshabillé et mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de moraliser, lui fait un sermon qui l'endort en ce moment.

Jetez la vue, poursuivit Asmodéc, sur cette grande maison qui est à coté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son mariage avec la maîtresse d’Ambroise : n’y remarquez-vous pas une jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d’une broderie d’or? Pardonnezmoi , répondit don Cleophas, j'aperçois une personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son chevet. Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune comtesse fort spirituelle et d’une humeur très-enjouée : elle avoit , depuis six jours, une insomnie qui la faliguoit extrêmement ; elle sest avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves de la faculté. Il arrive ; elle le consulte : il ordonne un remède marqué , dit-il , dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s’est nullement prêté à ses plaisanteries, et lui a dit avec la gravité doctorale : Madame, Hippocrate n’est point un homme à devoir être tourné en ridicule. Ah ! seigneur docteur , a répondu la comtesse d'un air sérieux, je n’ai garde de me moquer d’un auteur si célèbre et si docte ; j’en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu’en l’ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie : j’en ai dans ma bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c’est la meilleure : qu’on me l’apporte. En effet, admirez le charme de cette lecture! dès la troisième page la dame s’est endormie profondément.

Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la paille. Pendant le jour il demande l’aumône, cl il a eu tantôt une plaisante conversation avec un autre gueux qui demeure auprès de Bucn-Uetiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses affaires; il est à son aise, et il a une fille à marier qui passe chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce père aux maravedis, lui a

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dit : Seîior menti igo, j’ai perdu mon braf droit : je ne puis plus servir le roi et je me vois réduit, pour subsister, à faire, comme vous, des civilités aux passants ; je sais bien que, de tous les métiers, c’est celui qui nourrit le mieux son homme, et que tout ce qui lui manque, c’est d’être un peu plus honorable. S’il étoit honorable, a répondu l'autre, il ne vaudrait plus rien; car tout le monde s’en mêlerait.

Vous avez raison, a reprit le manchot : oh çà, je suis donc un de vos confrères, et je voudrais m’allier avec vous. Donnez-moi votre fille. Vous n’y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard; il lui faut un meilleur parti : vous n’étes point assez estropié pour être mon gendre; j’en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux usuriers. Eh ! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez déplorable situation? Fi donc! a reparti l’autre brusquement, vousn’êtes que manchot, et vous osez prétendre à ma Cille ! Savez-vous bien que je l’ai refusée à un cul-de-jatte ?

J’aurais tort, continua le Diable, de passer la maison qui joint l’bôtel de la comtesse, et où demeurent un vieux peintre ivrogne et un poêle caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin, à sept heures, dans le dessein d’aller chercher un confesseur pour sa femme malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui l'a entraîné au cabaret, cl il n’est revenu au logis qu’à dix heures du soir. Le poète, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de tristes salaires pour ses vers mordants, disoit tantôt d'un air fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n’y étoit pas : C’est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton. Vous pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement , car vous êtes bien en fonds.

Je ne dois pas oublier une scène qui s’est passée aujourd’hui chez un banquier de cette rue , nouvellement établi dans celte ville : il n’y a pas trois mois qu’il est revenu du Pérou avec de grandes richesses. Son père est un honnête caparcto 1 de Yiejo et de Mcdiana, gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra d’Avila, où il vit, très-content de son état, avec une femme de son âge, c’est-à-dire de soixante ans.

Il y avoit un temps considérable que leur fils étoit sorti de chez eux pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu’ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s’étoient écoulées depuis qu’ils ne l’avoicnl vu; ils prioient le ciel tous les jours de ne le point abandonner , et ils ne manquoient pas, tous les dimanches, de le faire recommander au prône par le curé , qui

* Savetier.

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