‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 233 sur 734 · CIL B · texte numérisé non relu

CIL B

prix à un chevalier de Saint-Jacques. Je ne me I contentai pas de faire des gouverneurs, je donnai ] dis ordres de chevalerie, je convertis quelques bons roturiers en main aïs gentilshommes par ! d’excellentes lettres de noblesse. Je voulus aussi | que le clergé se ressentît de mes bienfaits. Je confé- ; rai de petits bénéfices, des canonicats, et quelques , dignités ecclésiastiques. A l’égard des évêchés et des archevêchés , c’étoit don Rodrigue de Calderone qui en étoit le collateur. Il nommoit encore aux ma- j gistratures, aux commanderies et aux vice-roxau- j tés; ce qui suppose que les grandes places n’étoient pas mieux remplies que les petites ; car les sujets que nous choisissions pour occuper les postes dont nous faisions un si honnête trafic n’étoient pas toujours les plus habiles gens du monde, ni les pins réglés. Nous savions bien que dans Madrid ! les railleurs s’égayoicut là-dessus à nos dépens ; niais nous ressemblions aux avares, qui se consolent di s huées du peuple en revoyant leur or.

Isocrate a raison d’appeler l’intempérance et la folie les compagnes inséparables des riches. Quand ; je me vis maître de trente mille ducats , et en état 1 d’en gagner peut-être dix fois autant , je crus de- i voir faire une figure digne d’un confident de pre- ! mier ministre. Je louai un hôtel entier que je fis meubler proprement. J’achetai le carrosse d’un , eterivano qui se l'étoü donné par ostentation , et qui cherchoit à s’en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois laquais ; et , comme il est juste d’avancer ses anciens domestiques, j’élevai Scipion au triple honneur d’être mon valet de chambre , mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil , c’est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J’en perdis ce qui me restait de jugement. Je n’étois guère moins fou que les disciples de Porcius Latro, qui, lorsqu’à ( foire d’avoir bu du cumin , ils s'étalent rendus aussi pâles que leur maître, s’imaginoient être I aussi savants que lui ; peu s’en falloit que je me ; crusse parent du duc de Lerme. Je me mis dans la tête que je passerais pour tel , ou peut-être pour I un de ses bâtards ; ce qui me flattait infiniment.

Ajoutez à cela qu’à l’exemple de son excellence, (fui tenoit table ouverte, je résolus de donner aussi à manger. Pour cet effet, je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m’en trouva un j qui étoit comparable peut-être à celui du Romain Nomenianus, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux ; et, après avoir fait mes antres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venoit souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenoient fièrement la qualité de secrétaires d’état. Je leur faisois très-bonne

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chère, et les ren voyois toujours hien abreuvés. Do son côté , Scipion ( car tel maître tel valet ) avoit aussi sa table dans l’office, où il régaloit à mes dépens les personnes de sa connoissancc. Mais outre que j’aimois ce garçon -là, comme il contribuoit à me faire gagner du bien, il me paraissoit en droit de m'aider à le dépenser. D’ailleurs je regardois ces dissipations en jeune homme , je ne voyois pas le tort qu’elles me faisaient ; je ne considérais que l’honneur qui m’en revenoit. Une autre raison encore m’empêchoit d’y prendre garde : les bénéfices et les emplois ne cessoient pas de faire venir l’eau au moulin. Je voyois mes finances augmenter de jour en jour. Je m’imaginois pour le coup avoir attaché un clou à la roue de la fortune.

Il ne manquoit plus à ma vanité que de rendre Fabrice témoin de ma vie fastueuse. Je ne doutais pas qu’il ne fût de retour d’Andalousie; et, pour me donner le plaisir de le surprendre . je lui fis tenir un billet anonyme, par lequel je lui mandois qu’un seigneur sicilien de ses amis l’atlendoit à souper : je lui marquois le jour, l’heure et le lieu où il falloit qu’il se trouvât. Le rendez-vous était chez moi. Nuncz y vint , et fut extraordinairement étonné d’apprendre que j’étais le seigneur étranger qui l’avoit invité à souper. Oui, lui dis-je, mon ami, je suis le maître de cet hôtel! J’ai un équipage, une bonne table, et de plus nu coffrefort. Est-il possible , s’écria-t-il avec vicacité, que je te retrouve dans l'opulence? Que je me sais bon gré de t’avoir placé auprès du comte Galiano! Je te disois bien que c’étoit un seigneur généreux , et qu’il ne tarderait guère à te mettre à ton aise. Tii auras sans doute, ajouta-t-il , suivi le sage conseil que je t’avois donné de lâcher un peu la bride au maître d’hôtel ; je t’en félicite. Ce n'est qu’en tenant cette prudente* conduite que les intendants deviennent si gras dans les grandes maisons.

Je laissai Fabrice s’applaudir tant qu’il lui plut de m’avoir mis chez le comte Galiano. Après quoi, pour modérer la joie qu’il sentait de m’avoir procuré un si bon poste , je Ini détaillai les marques de rcconnoissance dont ce seigneur avoit payé mes services. Mais, m’apercevant que mon poète, pendant que je lui faisois ce détail , chantait en luimême la palinodie , je lui dis : Je pardonne au Sicilien sou ingratitude. Entre nous, j’ai plutôt sujet de m’en louer que de m’en plaindre. Si le comte n’en eût pas mal usé avec moi, je l’aurais suivi en Sicile , où je le servirais encore dans l'attente d’un établissement incertain. En un mot, je ne serais pas confident du duc de Lerme.

N u nez fut si vivement frappé de ces derniers mots, qu’il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Puis, rompant tout-à-

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coup le silence : L’ai-je bien entendu ? me dit-il. Quoi ! vous avez la confiance dn premier ministre? Je la partage, lui répondis-je, avec don Rodrigue de Calderone ; et selon toutes les apparences, j’irai loin. En vérité, seigneur de Santiliauc, répliquat-il , je vous admire. Vous êtes capable de remplir toute sorte d’emplois, (lue de talents vous réunissez en vous! ou plutôt, pour me servir d’nne «pression de notre tripot, vous avez V outil universel, c’est-à-dire vous êtes propre à tout. Au reste, seigneur, poursuivit-il, je suis ravi de la prospérité de votre seigneurie. Oh ! que diable , interrompis-je, monsieur Ntinez, trêve de seigneur et de seigneurie! Bannissons ces termcs-là,ct vivons toujours ensemble familièrement. Tu as raison , reprit - il ; je ne dois pas te regarder d’un autre ceil qu’à l’ordinaire, quoique tu sois devenu riche; mais ajouta-t-il, je l’avouerai ma foiblessc ; en m’annonçant ton heureux sort, tu m’as ébloui ; par bonheur mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas.

Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui arrivèrent. Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous souperez avec le seigneur don Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Numa, et qui écrit en prose comme on n’écrit point. Par malheur je parlois à des gens qui faisoient si peu de cas de la poésie que le poète en pâlit. A peine daignèrent -ils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s’attirer leur attention, dire des choses très-spirituelles, ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué, qu’il prit une licence poétique. 11 s’échappa subtilement de la compagnie, et disparut Nos commis ne s’aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table sans même s’informer de ce qu’il éloit devenu

Comme j’achevois de in’babiller le lendemain matin , et me disposois à sortir , le poète des Asturies entra dans ma chambre. Je te demande pardon , mon ami , me dit-il , si j’ai hier au soir rompu en visière à tes commis; mais, franchement , je me suis trouvé parmi eux si déplacé , que je n’ai pu y tenir. Les fastidieux personnages avec leur air suffisant et empesé ! Je ne comprends pas comment toi , qui as l’esprit si délié , tu peux t’accommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd’hui t’en amener de plus légers. Tu me feras plaisir , lui répondis-je , et je m’en fie à ton goût là-dessus. Tu as raison, répliqua-t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s’assembler dans un moment. Je les retiendrai de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs ; car c’est à qui les aura à dîner ou à souper , tant ils sont réjouissants.

A ces paroles il me quitta ; et le soir , à l’heure

du souper , il revint accompagné seulement de six auteurs , qu’il me présenta l’un après l’autre en me faisant leur éloge. A l’entendre , res beaux esprits surpassoient ceux de la Crèce et de l’Italie; et leurs ouvrages, disoit-il , raéritoienl d’être imprimés en lettres d'or. Je reçus ces messieurs trèspoliment. J’aiïectai même de les combler d’bonnétetés ; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoique je n’eusse pas recommandé à Scipion d'avoir soin que l’abondance régnât dans ce repas , comme il savoit quelle sorte de gens je devois ce jour-là régaler , il avoit fait renforcer les services.

Enfin nous nous mîmes à table fort gaîment. Vies poètes commencèrent à s’entretenir d’euxmêmes et à se louer. Cclni-ci, d’un air fier, citoit les grands seignenrs et les femmes de qualité dont sa mnsc faisoit les délices. Celui-là , blâmant le choix qu’une académie de gens de lettres venoit de faire de deux sujets, disoit modestement que c’étoit lui qu’elle aurait dit choisir. 11 n'y avoit pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper , les voilà qui m’assassinent de vers et de prose. Ils se mettent à réciter à la ronde chacun un morceau de ses écrits. L’un débite un sonnet , l’autre déclame une scène tragique , et un autre lit la critique d’une comédie. Un quatrième, voulant à son tour faire la lecture d’une ode d’Anacréon , traduite en mauvais vers espagnols , est interrompu par un de scs confrères qui lui dit qu’il s’est servi d’un terme impropre. L’auteur de la traduction n’en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les tlispu leurs s'échauffent; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela ; mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing. F’abricc , Scipion , mon cocher , mes laquais et moi, nous n’eùmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison comme d’un cabaret , sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.

Nunez , sur la parole de qui je m’étois fait de ce repas une idée agréable, demeura fort étourdi de cette aventure. Eh bien , lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos convives? Par ma foi , vous m’avez amené là de vilaines gens ! Je m’en tiens à mes commis, ne me parlez plus d'auteurs. Je n’ai garde, me répondit-il, de t’en présenter d’autres ; tu viens de voir les plus raisonnables.

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