‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 238 sur 734 · CHAPITRE XIII. T · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. T

orpheline aussi pauvre que jolie, elle écouta un I vieux commandeur qui la conduisit à Tolède, où I il mourut au bout de six mois après lui avoir plu- ! tôt servi de père que d’époux. Elle recueillit sa : succession , qui consistait en quelques nippes et | en trois cents pistolcs d’argent comptant ; puis j elle se joignit à la seîîora Mencia, qui était encore | à la mode , quoiqu’elle fût déjà sur le retour. Ces deux bonnes amies demeurèrent ensemble , et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connaissance. Cela déplut aux dames, qui de dépit ou autrement abandonnèrent brusquement Tolède pour venir s’établir à Madrid, où, depuis environ deux ans, elles vivent sans ! fréquenter aucune dame du voisinage. Mais écou- ( tez le meilleur : elles ont loué deux petites mai- j sons séparées seulement par un mur ; on peut entrer de l’une dans l’autre par un escalier de communication qu’il y a dans les caves. ta seùora Mencia demeure avec une jeune soubrette dans i l’une de ces maisons , et la douairière du commandeur occupe l’autre avec un vieille duègne qu’elle fait passer pour sa grand’mère ; de façon que notre Aragonaise est tantôt une nièce élevée ; par sa tante , et tantôt une pupille sous l’aile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina ; et lorsquelle fait la petite-fille , elle se nomme Sirena.

Au nom de Sirena , j’interrompis en pâlissant Scipion. Que m’apprends-tu? lui dis-je: tu me fais trembler. Hélas! j’ai bien peur que cette mau- j dite Aragonaise ne soit la maîtresse de Calderone, j Eh ! vraiment, répondit-il, c’est elle-même! Je ; croyais vous réjouir en vous annonçant cette nouvelle. Tu n’y penses pas , lui répliquai-je. Elle est plus propre à me causer du chagrin que de la ! joie ; n’en vois-tu pas bien les conséquences ? Non, ma foi, repartit .Scipion. Quel malheur en peut-il arriver? Il n’est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui sc passe; et si vous craignez qu’il n’en soit instruit, vous n’avez qu’à prévenir le premier ministre. Contez-lui la chose tout naturellement ; il verra votre bonne foi ; et si après cela Calderone vent vous rendre quelques mauvais ( offices auprès de son excellence , elle verra bien | qu’il ne cherche à vous nuire que par un esprit j de vengeance.

Scipion m’ûta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J’avertis le duc de I,crme de cette fâcheuse découverte. J’affectai même de lui en faire le détail d’un air triste, pour lui persuader que j’étais mortifié d’avoir innocemment livré au prince la maîtresse de don Rodrigue ; mais le ministre , loin de plaindre son favori . en fit des railleries. Ensuite il me dit d’aller toujours mon train ; et qu’après tout il éloil glorieux pour Cal-

derone d’aimer la même dame que le prince d’Espagne, et de n’en être pas plus maltraité que loi. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m’assura de sa protection si le premier secrétaire venoit à découvrir l’intrigue , et qu’il entreprit de me perdre dans l’esprit du duc.

Croyant avoir par cette manœuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s'ensabler , je ne craignis plus rien. J’accompagnai encore le prince chez Catalina, autrement la belle Sirène, qui avoit l’art de trouver des défaites pour écarter de sa maison don Rodrigue, et lui dérober les nuits qu’elle était obligée de donner à son illustre rival.

Page 1