‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 239 sur 734 · CHAPITRE XIIF · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIF

GU DIjs continue de faire le soigneur. Il apprend des

nouvelles de sa famille : quelle impression elles font

sur lui. Il se brouille avec Fabrice.

J’ai déjà dit que le malin il y avoit ordinairement dans mon antichambre une foule de personnes qui venoient me faire des propositions; mais je ne Voulois pas qu’on me les fît de vive voix ; et suivant l’usage de la cour , ou plutôt pour faire l'important , je disois à chaque solliciteur : Donnezmoi un mémoire. Je m’étais si bien accoutumé à cela , qu’un jour je répondis ces paroles au propriétaire de mon hôlel , qui vint me faire souvenir que je lui devois une année de loyer. Pour mon boucher et mon boulanger , ils m’épargnoient la peine de leur demander des mémoires, tant ils étaient exacts à m’en apporter tous les mois. Scipion , qni me copioit si bien qu’on pouvoit dire que la copie approchoit fort de l’original , n’en «soit pas autrement avec les personnes qui s’adressoient à lui pour le prier de m’engager à les servir.

J’avois encore un autre ridicule dont je ne prétends point me faire grâce : j’étois assez fat pour parler des plus grauds seigneurs comme si j’eusse été un homme de leur étoffe. Si j’avois, par exemple, à citer le duc d’Albe, le dnc d’Ossone ou le duc de Médina Sidonia, je disois sans façon, d’Albe, d’Ossone et Médina Sidonia. En un mot, j’étois devenu si fier et si vain , que je n’étois'plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pamrc duègne et pauvre écuyer, je ne m’informois pas si vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies ! c’est à quoi je ne pensois point du tout ! je ne songeois pas seulement à vous! ta conr a la vertu du fleuve l.éihé pour nous faire oublier nos parents et nos amis quand ils sont dans une mauvaise situation.

Je ne me souvenois donc plus de ma famille, lorsqu’un malin il entra chez moi un jeune hominequi me dit qu’il souhaitait de me parler un moment en

pirticulier. Je le fis passer dans mon cabinet, où, sans lui offrir une chaise, parce qu’il me paroissoit un homme du commun, je loi demandai ce qu'il me vouloit. Seigneur Gil Blas , me dit-il , quoi ! vous ne me remettez point? J’eus beau le considérer attentivement, je fus obligé de lui répondre que ses traits m’étoienl tout-à-fait inconnus. Je suis, reprit-il, un de vos compatriotes, natif d’Oviedo même, et fils de Bertrand Muscada, l’épicier voisin de votre onde le chanoine. Je voos rcconnois bien, moi. Sous avons joué mille fois tous deux à la gadina cirga'.

Je n’ai, lui répondis-je, qu’nne idée très-confuse des amusements de nton enfance ; les soins dont j'ai depuis été occupé m’en ont fait perdre la mémoire. Je suis venu, dit-il, à Madrid pour compter avec le correspondant de nton père. J’ai entendu parler de vous. On m'a dit que vous étiez sur un bon pied à la cour , cl déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays , combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle.

Je oc pouvois honnêtement me dispenser de lui demauder dans quelle situation il avoit laissé mou père , ma tnère et mon oncle ; mais je m'acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai |>as sujet à mon épicier d’admirer la force du sang. 11 me le fit bien connoitre. U parut choqué de l'indifférence que j’avois pour des personnes qui me dévoient être si chères ; et comme e’étoit un garçon franc et grossier : Je vous croyois , me ditil crûment, plus de tendresse et de sensibilité |»ur vos proches. De quel air glacé m’interrogez-vous sur leur compte 1 II semble que vous les ayez mis en oubli. Savez-vous quelle est leur situation? Apprenez que votre père et votre mère sont toujours dans ic service, et que le bon chanoine Gil Pérès , accablé de v ieillcsse et d’infirmités , n’est pas éloigné de sa fin. Il faut avoir du naturel , poursuivit-il; et puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents, je vous conseille en ami de leur envoyer deux cents pislolcs tous les ans. Par ce secours, vous leur procurerez une vie douce et heureuse , sans vous incommoder.

Au lieu d’être touché de la peinture qu'il me faisoil de ma famille , je ne sentis que ta liberté qu’il prenoit de me conseiller sans que je l’en priasse. Avec plus d’adresse peut-être m’auroit-il persuadé ; mais il ne fil que me révolter par sa franchise. Il s’en aperçut bien au silence mécontent que je gardai ; et, continuant son exhortation avec moins de charité que de malice, il m’impatienta. Oh! c’en est hop, répondis-je avec cm-

' C'wi le jeu de Cotin-Maillard. Gatlina ùtqn, à ta lettre, In poule aetuglc.

BLAS

portement. Allez . monsieur de Muscada , ne vous mêlez que de ce qui voos regarde. Allez trouver le correspondant de votre père et compter avec lui. Il vous contient bien de me dicter mon devoir! je sais mieux que vous ce que j’ai à faire dans cette occasion. En achevant ces mots, je poussai l’épicier hors de mon cabinet , et le renvoyai à Oviédo vendre du poivre et du girofle.

Ce qu’il venoit de me dire ne laissa pas de s’offrir à mon esprit ; et me reprochant moi-même que j’étois un fils dénaturé, je m’attendris. Je rappelai les soins qu’on avoit eus de mon enfance et de mon éducation ; je me représentai ce que je devois à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transports de rcconnoissance , qui pourtant n’aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt , et leur fit succéder un profond oubli. 11 y a bien des pères qui ont de pareils enfants.

L’avarice et l’ambition qnt me possédoient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaîté ; je revins distrait et rêveur , en un mot , uu sol animal. Fabrice , me voyant tout occupé du soin de sacrifier à la fortune , et fort détaché de lui , ne venoit plus chez moi que rarement. Ii ne put même s’empêcher de me dire un jour : En vérité , GU Blas, je ne te reconnois plus. Avant que tu fusses à la cour , tu avois toujours l’esprit tranquille. A présent je te vois sans cesse agité. Tu formes projet sur projet pour l’enrichir, et plus tu amasses de bien , [dus tu veux en amasser. Outre cela , te le dirai-je ? tu n'as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t’enveloppes, et me caches le fond de ton àme. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tn nie fais. Enfin , Gil Blas n’est plus ce même Gil Blas que j’ai connu.

Tu plaisantes sans doute, lui répoodis-jc d’un air assez froid. Je n’aperçois en moi aucun cliangement. Ce n’est point à tes yeux , répliqua-t-il, qu’on doit s'en rapporter; ils sont fascinés. Croismoi , ta métamorphose n’est que trop véritable. En bonne foi, mon ami, parle : vivons- nous ensemble comme autrefois ? Quand j’allois le matin frapper à ta porte , tn venois m'onvrir toi-même encore tout endormi le plus sauvent, et j’entrois dans ta chambre sans façon. Aujourd’hui, quelle différence I Tu as des laquais. On me fait attendre dans ton antichambre, et il faut qu'on m’annonce avant que je puisse te parler. Après cela , comment me reçois-tu ? avec une politesse glacée, et en tranchant du seignenr. On dirait que mes visites commencent à te peser. Crois-tu qu’une pareille réception soit agréable à un homme qui

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