‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 24 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

j’enlendois la messe, ma niante s'ouvrit un instant , et que vous nie viles : je vous examinai par j curiosité; vous eûtes toujours les yeux attachés sur ! moi. Quand je sortis , je crois que vous ne manquâtes pas de me suivre pour apprendre qui j’é- ! lois, et dans quelle rue je faisois ma demeure. Je dis je crois , parce que je n’osai tourner la tète pour vous observer ; mou mari , qui m’accompagnoit, auroit pris garde à cette action, et m'en eût fait un crime. Le lendemain, et les jour» sui- 1 vants, je retournai dans la même église» je vous revis, et je remarquai si bien vos traits , que je les reconnois malgré votre déguisement.

Hé bieu , madame , répliqua don Carcie , il faut me démasquer : oui , je suis un homme épris de vos charmes ; c’est don Garcie Pacheco que l’amour introduit ici sous cet habillement. Et vous espérez sans doute, reprit Aurore, qu’approuvant , votre folle ardeur , je favoriserai votre artifice et contribuerai de ma part à entretenir mon mari dans son erreur î mais c’est ce qui vous trompe : je vais lui découvrir tout ; il y va de mou honneur et de mon repos ; d’ailleurs je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir que sa vigilance est moins sûre que ma vertu , et que , (oui jaloux, tout déliant qu’il est , je suis plus difficile à surprendre que lui.

A peine eut-elle prononcé ces derniers mots, que le capitaine parut , et vint sc mêler à la conversation. De quoi vous entretenez-vous , mesdames? leur dit-il. Aurore reprit aussitôt la parole : Nous parlious, répondit-elle , des jeunes cavaliers qui entreprennent de se faire aimer de jeunes femmes qui ont de vieux époux ; et je disois que si quelqu’un de ces galants étoit assez téméraire pour s’introduire chez vous sous quelque déguisement, je saurois bien punir sou audace.

Et vous, madame, reprit Zanubio, en sc tournant vers don Garcie , de quelle manière eu useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil cas? l)on Garcie étoit si troublé, si déconcerté, qu’il 11e savoit que répondre au capitaine, qui se xeroil aperçu de son embarras , si dans ce moment un valet ne fût venu lui dire qu’un homme arrivé de Madrid dcniandoil à lui |iarlcr : il sortit pour aller s’informer de ce qu’on lui vouloit.

Alors don Garcie se jeta aux pieds d' Aurore , et lui dit : Ah ! madame, quel plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous assez barbare pour me livrer au ressen liment d’un époux furieux. Non, Pacbeco, répondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles : rassurez-vous ; j’ai voulu me divertir en vous causant on peu de frayeur, mais vous eu serez quitte pour cela : ce n’est pas trop vous faire i acheter la complaisance que je veux bien avoir de !

vous souffrir ici. A des proies si consolantes . don Garcie sentit évanouir toute sa crainte, et conçut des espérances qu’ Aurore eut la bouté de ue pas démentir.

tîn jour qu’ils sc domioienl tous deux, dans l’appartement de Z.anubio , des marques d’une amitié réciproque, le capitaine les surprit : quand il if auroit pas été le plus jaloux de tous les hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle inconnue étoit un cavalier déguisé. A ce spectacle il devint furieux; il eutra dans sou cabinet pour prendre des pistolets; mais pendant ce temps-là les amants s’échappèrent, fermèrent par dehors les portes de l'appartement à double tour, emportèrent les clefs, et gagnèrent tous deux en diligence un village voisin, où doii Garcie avoil laissé son valet de chambre et deux bons chevaux. Là il quitta ses babils de lille, prit Aurore en croupe, et la conduisit à un couvent où elle le pria de la mener, et où elle avoit une tante supérieure; après cela il s’en retourna à Madrid attendre la suite de celte aventure.

Cependant Zanubio, se voyant enfermé, cric, appelle du monde : un valet accourt à sa voix ; mais trouvant les portes fermées , il ue peut les ouvrir. Le capitaine s’efforce de les briser, et n’en venant point à bout assez vite à son gré, il cède à son impatience , se jette brusquement par une fenêtre avec ses pistolets à la main : il tombe à la renverse , se blesse la tète, et demeure étendu par terre sans conuoissancc. Ses domestiques arrivent, et le portent dans une salle sur un lit de repos : ils lui jettent de l'eau au visage ; enfin , à force de le tourmenter. Us le font revenir de son évanouissement ; mais il reprend sa fureur avec ses esprits : il demande où est sa femme; on lui répond qu’ou l’a vue sortir avec la dame étrangère |>ar une petite porte du jardiu. 11 ordonne aussitôt qu’on lui rende scs pistolets; on est obligé de lui obéir: it fait seller un cheval ; il part sans songer qu’il est blessé, et prend un autre chemin que celui des amants. II passa la journée à courir en vain ; et s’étant arrêté la nuit dans une hôtellerie du village pour se reposer, la fatigue et sa blessure lui causèrent une lièv re avec un transport au cerveau qui pensa l'emporter.

Pour dire le reste eu deux mots, il fut quinze jours malade dans ce village ; ensuite il retourna dans sa terre , où sans cesse occupé de sou malheur, il |M?rdit insensiblement l’esprit. Les parents d’ Aurore n'en furent pas plus lot avertis, qu'ils le firent amener à Madrid pour l’enfenner parmi les fous. Sa femme i*st encore au couvent , où ils ont résolu de la laisser quelques aunées pour punir son indiscrétion, ou, si vous voulez, une faute dout on ne doit se prendre qu’à eux.

Immédiatement après Zanubio , continua le Diable , est le seigneur don Blaz Dcsdichado , cavalier plein de mérite : b mort de son épouse est cause qu’il est dans la situation déplorable où vous le voyez. Cela me surprend, dit don Cleophas. I n mari que la mort de sa femme rend insensé ! je ne croyois pas qu'on pût pousser si loin l’amour conjugal. N’allons pas si vite , interrompit Asmodée ; don Blaz n’est pas devenu fou de douleur d’avoir perdu sa femme ; ce qui lui a troublé l'esprit , c’est que , n’ayant point d’enfants , il a été obligé de rendre aux parents de la défunte cinquante mille ducats qu’il reconnoît dans son contrat de mariage avoir reçus d’elle.

Oh ! c’est une autre affaire, répliqua Leandro ; je ne suis plus étonné de son accident. Et ditesmoi , s’il vous plaît , quel est ce jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui s’arrête de moment en moment pour faire des écbts de rire, en se tenant les côtés ? voilà un fou bien gai. Aussi , repartit le boiteux , sa folie vient d’un excès de joie. Il étoit portier d’une personne de qualité ; et comme il apprit un jour la mort d'un riche contador dont il se trouvoit l’unique héritier, il ne fut point à l’épreuve d’une si joyeuse nouvelle : la tête lui tourna.

Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de 1a guitare, et qui l’accompagne de sa voix; c’est un fou mélancolique, un amant que les rigueurs d’une dame ont réduit au désespoir, et qu’il a fallu enfermer. Ah! que je pbins celui-là! s'écria l’écolier ; permettez que je déplore son infortune, elle peut arriver à tous les honnêtes gens : si j’étois épris d’une beauté cruelle , je ne sais si je n’aurois pas le même sort. A ce sentiment, reprit le démon, je vous reconnois pour un vrai Castillan ; il faut être né dans le sein de la Castille pour se sentir capable d’aimer jusqu’à devenir fou de chagrin de ne pouvoir plaire. I.*s Français ne sont pas si tendres ; et si vous voulez savoir 1a différence qu’il y a entre un Français et un Espagnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la chanson que ce fou chante , et qu’il vient de composer tout à l’heure.

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