‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 247 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce couplet , qui paroissoit avoir Oté fait exprès [ romans qui n’avoient qu’à se montrer pour causer pour moi , irrita mes ennuis. Je n’éprouve que 1 des insomnies aux princesses. Ajoutons à cela que trop, disois-je, la vérité de ces paroles. Il me la native, qui mêle ordinairement ses dons , avoit

semble que le temps de mon bonheur s’est écoulé doué Cogollos de beaucoup d’esprit et de valeur,

bien vite, et qu’il y a déjà un siècle que je suis en C’étoil un cavalier parfait, prison. Je me replongeai dans une affreuse rêve- Si ce cavalier me charma , j’eus de mon côté le rie, et je recommençai à me désoler comme si j’y bonheur de ne lui pas déplaire. Il ne chanta plus eusse pris plaisir. Mes lamentations fiuirent avec la nuit , de peur de m’incommoder , quelques la nuit ; et les premiers rayons du soleil t dont ma prières que je lui fisse de ne se pas contraindre chambre fut éclairée, calmèrent un peu mes in- pour moi. Une liaison est bientôt formée entre quiétudes. Je me levai pour aller ouvrir ma fe- deux personnes qu’uu mauvais sort opprime. Une nôtre, et donner de l’air à ma chambre. Je regar- tendre amitié suivit de près notre connoissance, dai dans la campagne , dont je me souvins que le et devint plus forte de jour en jour. La liberté que seigneur châtelain m’avoit fait une belle dcscrip- nous avions de nous parler quand il nous plaisoit lion. Je ne trouvai pas de quoi justifier ce qu’il nous fut très-utile , puisque , par nos conversam’en avoit dit. L’Érêma , que je croyois du moins lions , nous nous aidâmes réciproquement tous égal au Tagc, ne me parut qu’un ruisseau. L’ortie deux à prendre notre mal en patience, seule elle chardon paroient scs bords fleuris; Une après-dînée, j’entrai dans sa cliambre et la prétendue vallée délicieuse n’offrit à ma comme il se disposoit à jouer de la guitare. Pour vue que des terres dont la plupart étoient incultes, l’écouter plus commodément , je m’assis sur une Apparemment (pie je n’en étois pas encore à cette sellette qu’il y avoit là pour tout siège ; et lui s’édouce mélancolie qui devoit me faire voir les cho- tant mis sur le pied de son lit, il joua un air fort ses autrement que je ne les voyois alors. j touchant, et chanta dessus des paroles qui expri-

Je commençai à m’habiller, et déjà j’étois à moient le désespoir où la cruauté d’une dame rédemi vélu , quand Tordesillas arriva, suivi d’une j duisoit un amant. Lorsqu’il les eut chantées, je lui vieille servante qui m’apportoil des chemises et dis en souriant : Seigneur chevalier, voilà des des serviettes. Seigneur Gil Blas, me dit-il, voici vers que vous ne serez jamais obligé d’employer du linge. Ne le ménagez jws ; j’aurai soin que dans vos galanteries. Vous n’étes pas fait jwur vous en ayez toujours de reste. Eh bien! ajouta- trouver des femmes cruelles. Vous avez trop bonue t-il, comment avez -vous passé la nuit ? h; sont- opinion de moi, me répondit-il. J’ai composé pour meil a-t-il suspendu vos peines pour quelques mon compte les vers que vous veuez d’euteudre, moments? Je dormirois peut-être encore, lui ré- pour amollir un coeur que je croyois de diamant, pondis-je, si je n’eusse pas été réveillé par une pour attendrir une dame qui me traitoit avec une voix accompagnée d’une guitare. Le cavalier qui extrême rigueur. Il faut que je vous fasse le récit a troublé votre repos, reprit-il, est un prisonnier de cette histoire; vous apprendrez en même temps d’état qui a sa cliambre à côté de la vôtre. Il est celle de mes malheurs, chevalier de l’ordre militaire de Calatrava , et il a

une figure tout aimable. Il s’appelle don Gaston CHAPITRE VI.

de Cogollos *. Vous pourra vous voir tous deux , Hi$.û|ro dc ^ G,„011 d, Co(,0,los tt de doM „eleM

et manger ensemble. Vous trouverez une consola- de Galisteo.

tion mutuelle dans vos entretiens. Vous vous serez

l’un à l’autre d’un grand agrément. Je témoignai . M Y aura bientôt quatre ans que je partis de à don André que j’étois très-sensible à la permis- I Madrid pour aller à Coria voir dona Éléonor de sou qu’il me donnoit d’unir ma douleur avec celle Laxarilla , ma tante , qui est une des plus riches de ce cavalier ; et, comme je marquois quelque douairières de la Castille vieille , et qui n a point impatience de connoltre ce compagnon de mal- d’autre héritier que moi. Je fus à peine arrivé heur, notre obligeant châtelain me procura cette cbcz elle, que l’amour y vint troubler mon repos, satisfaction dès ce jour-la même. Il me fit dîner Elje me donna un appartement dont les fenêtres avec don Gaston , qui nie surprit par sa bonne faisoient face aux jalousies d’une dame qui demine et par sa beauté. Jugez quel homme ce de- ineuroit vis-à-vis, et que je pouvois facilement revoit être pour éblouir des yeux accoutumés à voir marquer, tant scs grilles étoient peu serrées et la la plus brillante jeunesse dc la cour. Imaginez- me étroite. Je ne négligeai pas cette possibilité ; vous un homme fait à plaisir , un de ces héros dc <*l je trouvai ma voisine si belle que j’en fus d’abord enchanté. Je le lui marquai aussitôt par des * Cogollos , ornements d'architecture dans la frise Œillades si vives , qu il n y avoit pas à s y mépren- U un bâtiment. dre. Elle s’en aperçut bien ; niais elle u’étoit pas

fille à faire trophée d’une pareille observation , et encore moins à répondre à mes minauderies.

Je voulus savoir le nom de cette dangereuse personne qui troubloit si promptement les cœurs. J’appris qu’on la nommoit dona Helcna ; qu’elle était fille unique de don Georges de Galisteo, qui possédoit à quelques lieues de Coria un fief dominant d’un retenu considérable ; qu’il se présentait souvent des partis pour elle, mais que son père les rejetait tous, par ce qu’il était dans le dessein de la marier à don Augustin de Oiiglicra son neveu , qui , en attendant ce mariage , avoit 1a liberté de voir et d’entretenir tous les jours sa cousine. Gela ne me découragea point : au contraire, j’en devins plus amoureux ; et l'orgueilleux plaisir de supplanter un rival aimé m’excita peut-être encore plus que mon amour à pousser ma pointe. Je continuai donc de lancer à mon Hélène des regards enflammés. J’en adressai aussi de suppliants à Félicia sa suivante, comme pour implorer son secours ; je fis même parler mes doigts. Mais ces galanteries furent inutiles ; je ne lirai pas plus de raisons de la soubrette que de la maltresse : elles firent toutes deux les cruelles et les inaccessibles.

Puisqu’elles refusaient de répondre au langage de mes yeux, j’eus recours à d'autres interprètes. Je mis des gens en campagne pour déterrer les connoissances que Félicia ponvoit avoir dans la ville. Us découvrirent qu’une vieille dame, appelée Théodore, était sa meilleure amie, et qu’elles se voyoient fort souvent. Ravi de cette découverte , j’allai moi-méme trouver Théodore, que j’engageai par des présents à me servir. Blé prit parti pour moi, promit de me ménager chea elle un entretien secret avec son amie, et tint sa promesse dès le lendemain.

Je cesse d’étre malheureux, dis-je à Félicia, puisque mes peines mil excité votre pitié. Que ne dois-je point à votre amie, de vous avoir disposée i m'accorder la satisfaction de tous entretenir! Seigneur, me répondit-elle, Théodore peut tout sur moi. Elle m'a mise dans vos intérêts; et, si je pouvois faire votre bonheur, vous seriez bientôt au comble de vos vœux : mais avec toute ma bonne volonté, je ne sais si je vous serai d’un grand secours. Il ne faut point vous flatter : vous n’avei jamais formé d’entreprise plus difficile. Vous ai-

Bt.AS.

m'assassine. Trotnpex-moi plutôt que de me désespérer. A ces mou je pris une de ses mains, je la pressai entre les miennes , et lui mis au doigt un diamant de trois cenu pislolcs , en lui disant des choses si louchantes, que je la fis pleurer.

Elle était trop émue de mon discours et trop contente de mes manières pour me laisser sans consolation. Elle aplanit un peu les difficultés. Seigneur, me dit-elle, ce que je viens de vous représenter ne doit pas vous ôter toute espérance. Votre rivai, il est vrai, n’est pas haï. Il vient au logis voir librement sa cousine. 11 lui parle quand il lui plait, et c’est ce qui tous est favorable. L'habitude oit Us sont tous deux d’étre ensemble tous les jours rend leur commerce un peu languissant. Iis me paroisse» se quitter sans peine et se revoir sans plaisir. On dirait qu’ils sont déjà mariés. En un mot je ne vois point qne ma maîtresse ait une passion violente pour don Augustin. D'aUleurs il y a entre vous et lui , pour les qualités personnelles, une différence qui ne doit pas être inutilement remarquée par une fille aussi délicate que dona Ilelcna. Ne perdez donc pas courage. Continuez vos galanteries. Je ne laisserai pas échapper une occasion de faire valoir à ma maîtresse tout ce que vous ferez pour lui plaire. Elle anra beau se déguiser, à travers sa dissimulation je démêlerai bien ses sentiments.

Nous nous séparâmes, Félicia et moi, fort satisfaits l’un de l’autre après cette conversation. Je m'apprêtai sur nouveaux fraisa lorgner la fille de don Georges ; je la régalai d'une sérénade dans laquelle je fis chanter par une belle voix les vers que vous venez d’entendre. Après le concert, la suivante, pour sonder sa maîtresse, lui demanda si elle s’était divertie. La voix, dit dona Hcleua, m’a fait plaisir. Et les paroles qu'elle a chantées , répliqua la soubrette, ne sont-elles pas fort touchantes? G'està quoi, repartit la dame, je n'ai fait aucune attention. Je ne me suis attachée qu'au chant. Je n’ai nullement pris garde aux ver», et ne me soucie guère de savoir qui m'a donné cette sérénade. Sur ce pied-là, s’écria la suivante , le pauvre don Gaston de Cogollos est très-éloigné de son ; compte, et bien fou de passer son temps à regarder nos jalousies. Ce n’est peut-être pas lui, dit la maliresse d’uü air froid; c’est quelque autre cavalier qui vient par ce concert de me déclarer sa

niez une dame prévenue pour un autre cavalier, passion ; vous êtes dans l’erreur. Pardonnez-moi,

et quelle dame encore ! One dame si fière et si répondit Félicia, c’est don Gaston lui-même, à tcl-

dissimulée, que si, par votre constance et par vos les enseignes qu'il m'a ce matin abordée dans la

soins, vous parvenez à lui arracher des soupir», rue; il nt’a même priée de vous dire de sa part

ne pensez pas que sa fierté vous donne le plaisir de qu’il vous adore , malgré les rigueurs dont vous

les entendre. Ah! ma chère Félicia, m’écriai-je payez son amour; et qu'enfm il s’estimerait le plus

avec douleur, pourquoi me faites-vous connohre heureux de tous les hommes si vous lui permettons les obstacles que j’ai à surmonter ? Ce détail tiez de vous marquer sa tendresse par ses soins et

Page 1