‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 248 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

par des filles galantes. Ces discours , poursuivitelle, vous prouvent assez que je ne me trompe pas.

1 j fille de don Georges changea tout-à-coup de visage, et, regardant sa suivante d’un air sévère : Vous auriez bien pu , lui dit-elle , vous passer de me rapporter cet impertinent entretien. Qu'il ne vous arrive plus, s’il vous plaît, de me venir faire de pareils rapports ; et, si ce jeune téméraire ose encore vous parler, je vous ordonne de lui dire qu’il s’adresse à une personne qui fasse plus de cas de ses galanteries, et qu’il choisisse un plus honnête passe-temps que celui d’être toute la journée à ses fenêtres à observer ce que je fais dans mon appartement.

Tout cela me fut fidèlement détaillé dans une seconde entrevue par Félicia, qui, prétendant qu’il ne falloit pas prendre au pied de la lettre les paroles de sa maîtresse , voulait me persuader que mes affaires alloicnt le mieux du monde. Pour moi, qui n'y entendois pas finesse, et qui ne croyois pas qu’on pût expliquer le texte en ma faveur, je me défiois des commentaires qu’elle me faisoit. Elle se moqua de ma défiance, demanda du papier et de l'encre à son amie, et me dit : Seigneur chevalier, écrivez tout i l'heure à dona Helena en amant désespéré. Peignez lui vivement vos souffrances, et surtout plaignez-vous de la défense qu'elle vous fait de paraître à vos fenêtres. Promettez d’obéir ; mais assurez qu'il vous en coûtera la vie. Tournez-moi cela comme vous le savez si bien faire, vous autres cavaliers ; et je me charge du reste. J’espère que l'événement fera [dus d’honneur que vous n’en faites à ma pénétration.

J’aurais été le premier amant qui, trouvant une si belle occasion d’écrire i sa maîtresse , n’en eût pas proGté. Je composai une lettre des plus pathétiques. Avant que de la plier, je la montrai à Félicia, qui sourit après l’avoir lue, et me dit que si les femmes savoient Part d’entêter les hommes, eu récompense les hommes n’ignoraient pas celui d’cnjûlerles femmes. La soubrette prit mon billet, en m’assurant qu'il ne tiendrait pas à elle qu’il ne j produisît un bon effet; puis, m’ayant recommandé d’avoir soin que mes fenêtres fussent fermées pendant quelques jours, elle retourna chez don Georges.

Madame, dit-elle en arrivant à dona Helena, j’ai ; rencontré don Gaston. Il n’a [tas manqué de venir 1 à moi, et de vouloir me tenir des discours flatteurs.

Il m'a demandé d'une voix tremblante, et comme un coupable qui attend son arrêt , si je vous avois parlé de sa part. Alors, prompte à exécuter vos ordres, je lui ai coupé brusquement la parole. Je me suis déchaînée contre lui. Je l’ai citargée d’injnres , et laissé dans la rue , étourdi de ma pétulance. Je suis ravie, répondit dona Helena, que

vous m'ayez débarrassée de cet importun; mais il n’étoit pas nécessaire de lui parler brutalement. Il faut toujours qu’une fille ait de la douceur. Madame , répliqua la suivante , ou ne se défait pas d’un amaul passionné par des paroles prononcées d’un air doux. On n’en vient pas même toujours à bout par des fureurs et des emportements. Don Gaston , par exemple , ne s’est pas rebuté. Après l’avoir accablé d’injures, comme je vous l’ai dit, j’ai été chez votre parente où vous m’avez envoyée. Cette dame par malheur m’a retenue trop* long-temps. Je dis trop long-temps, puisqu'on revenant j’ai retrouvé mon homme. Je ne m’attendois plus à le revoir. Sa vue m’a troublée, mais si troublée , que ma langue, qui ne me manque jamais dans l’occasion , n’a pu me fournir une parole. Pendant ce temps-là, qu'a-t-il fait? Il a profité de mon silence , ou plutôt de mon désordre ; il m’a glissé dans la main un papier que j’ai gardé sans savoir ce que je faisois, et il a disparu dans le moment.

En parlant ainsi, elle tira de son sein ma lettre, qu’elle remit tout en badinant à sa maîtresse, qui, l’ayant prise comme pour s’en divertir, la lut à bon compte , et Gt ensuite la réservée. En vérité , Félicia, dit-elle d’un air sérieux à sa suivante , vous êtes une étourdie, une folle, d’avoir reçu ce billet. Que peut penser de cela don Gaston? et qu’en dois-je croire moi-même? Vous me donnez lieu, par votre conduite, de me défier de votre fidélité, et à lui de me soupçonner d’être sensible à sa passion. Hélas 1 peut-être s’imagine-t-il en cet instant que je lis et relis avec plaisir les caractères qu’il a traces. Voyez à quelle honte vous exposez ma fierté. Oh ! que non, madame, lui répondit la soubrette , il ne saurait avoir cette pensée ; et , supposé qu’il l’eût, il ne l’aura pas long-temps. Je lui dirai, à la première vue, que je vous ai montré sa lettre, que vous l’avez regardée d’un air glacé, et qu’enfin, sans la lire, vous l’avez déchirée avec un mépris froid. Vous pourrez hardiment, reprit dona Helena, lui jurer que je ne l’ai point lue. Jo serais bien embarrassée s’il me falloit seulement en dire deux paroles. La fille de don Georges ne se contenta pas de parler de cette sorte , elle déchira mon billet, et défendit à sa suivante de l’entretenir jamais de moi.

Gomme j’avois promis de ne plus faire le galant à mes fenêtres, puisque ma vue déplaisoit, je les tins fermé» pendant plusieurs jours pour rendre mon obéissance plus touchante. Mais au défaut des mines qui m’étoient interdites, je me préparai à donner de nouvelles sérénades à ma cruelle Hélène. Je me rendis nne nuit sous son balcon avec des musiciens, et déjà les guitares se faisoient entendre, lorsqu’un cavalier, l’épée à la main , vint

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troubler le concert, en frappant à droite et à gau- j cbc sur les concertants, qui prirent aussitôt la fuite. La fureur qui animoit cet audacieux excita la mienne. Je m’avance pour le punir, et nous commençons un rude combat Dona Helena et sa suivante entendent le bruit des épées. Elles regar- j dent au travers de leurs jalousies, et voient deux hommes qui sont aux mains. Elles poussent de grands cris, qui obligent don Georges et ses valets à se lever. Ils sont bicutôt sur pied , et ils accourent, de même que plusieurs voisins, pour séparer les combattants. Mais il arrivèrent trop tard : ils ne trouverait sur le champ de bataille qu’un cavalier noyé dans son sang et presque sans vie ; ils reconnurent que j’élois ce cavalier infortuné. On m’emporta chez ma tante, où les plus habiles chirurgiens de la ville furent appelés.

Tout le monde me plaignit, et particulièrement dona Helena, qui laissa voir alors le fond de son orur. Sa dissimulation céda au sentiment. Le croirez-vous? O n’étoit plus celte fille qui se faisoit un point d’honneur de paroitre insensible à mes galanteries ; c’étoit une tendre amante qui s’abandonnoit sans réserve à sa douleur. Elle passa le reste de la nuit à pleurer avec sa suivante, et à maudire son cousin don Augustin de Olighera, qu’elles jugeoient devoir être l’auteur de leurs larmes; comme en eiïel c’étoit lui qui avoit si désagréablement interrompu la sérénade. Aussi dissimulé que sa cousine, il s’étoit ajerçu de mes intentions, sans en rien témoigner ; et, s’imaginant qu’elle y ré|x>ndoit, il avoit fait cette action vigoureuse pour montrer qu’il étoil moins endurant qu’on ne le croyoit. Néanmoins ce triste accident fut peu de temps après suivi d’une joie qui le fit oublier. Tout dangereusement blessé que j’étois , rhabilcté des chirurgiens me tira d’affaire. Je gardois encore la chambre, quand dona Éléonor, ma tante, alla trouver don Georges, et lui demanda pour moi dona Helena. Il consentit d’autant plus volontiers à ce mariage, qu’il regardoit alors don Augustin comme un homme qu’il ne reverroil peut-être jamais. Ijc bon vieillard appréhendoit que sa fille n’eût de la répugnance ù se donner à moi, à cause que le cousin Olighera avoit eu la liberté de la voir, et tout le loisir de s’en faire aimer ; mais elle parut si disposée à obéir en cela à son père, qu’on peut conclure de là qu’en Espagne, ainsi qu’aillcurs, c’est un avantage d’élrc un nouveau venu auprès des femmes.

Sitôt que je pus avoir une conversation particulière avec Félicia, j’appris jusqu’à quel point sa maîtresse avoit été sensible au malheureux succès de mon combat. Si bien que, ne pouvant plus douter que je ne fusse le Paris de mon Hélène ', je

1 Le nom de dona Helena peut amener sans doute

bénissofs ma blessure, puisqu’elle avoit d«* si heureuses suites pour mon amour. J’obtins du seigneur don Georges la permission de parler à sa liüe en présence de la suivante. Que cet entretien fut doux pour moi ! Je priai , je pressai tellement la dame de me dire si son père, en la livrant à ma tendresse, ne faisoit aucune violence à ses sentiments , qu’elle m’avoua que je ne la devois point à sa seule obéissance. Depuis cet aveu plein de cliarmes , je ne m’occupai que du soin de plaire, et d’imaginer des fêtes galantes en attendant le jour de nos noces, qui devoil être célébré par une magnifique cavalcade, où toute la noblesse de Goria et des environs se préparoit à briller.

Je donnai un grand repas à une superbe maison de plaisance que ma tante avoit aux portes de la ville du côté de Manroi. Don Georges et sa fülc avec tous leurs parents et leurs amis en étoient. On y avoit préparé par mon ordre un concert de I voix et d’instruments, et fait venir une troupe de

* comédiens de campagne pour y représenter une 1 comédie. Au milieu du festin , on me vint dire

qu’il y avoit dans une salle un homme qui demandoit à me parler d’une affaire très-importante pour moi. Je me levai de table pour aller voir qui c’étoit. Je trouvai un inconnu qui avoit l’air d’un valet de chambre. Il me présenta un billet que j’ouvris, et qui roulcnoit ces paroles : « Si Thon- » neur vous est cher, comme il le doit être à tout

• chevalier de votre ordre, vous ne manquerez }tas

• demain malin de vous rendre dans la plaine de » Manroi. Vous y trouverez un cavalier qui veut » vous faire raisou de l'offense que vous avez reçue

: »de lui, et vous mettre, s’il le peut, hors d’état i » d’épouser dona Helena. •

Don Augustin de Olighera.

Si l’amour a beaucoup d’empire sur les Espagnols, la vengeance en a encore bien davantage.

, Je ne lus pas ce billet d’un cœur tranquille. Au seul nom de don Augustin, il s’alluma clans mes I veines un feu qui nie ût presque oublier les de-

• voir» indispensables que j’avois à remplir ce jour-

! cette comparaison , d'ailleurs très- peu flatteuse, de Part» et d'Hélène. Dans le Tait, Paris fut un lâche; sa ; belle Hélène pis encore. Pour elle la Grèce et l'Asie luttèrent l'une contre l'autre ; un million d'hommes pé- I rirent. Troie fut brûlée et saccagée ; on n'épargna personne , et cep té celte Hélène , cause honteuse de la guerre,

• • . . Teterrima betti

Causa. lion at.

Le Sage a déjà mis cette citation d'Hélène dans le premier récit que Fabrice fait à Gil Bla» (livre i , chapitre xvii) ; mais Fabrice n'en fait qu'une plaisanterie qui est placée dans son histoire , et qui ne convient pas si bien à une aventure rl'un genre tragique et relevé comme celle de Cogollos.

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