‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 250 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

de votre mémoire une personne qui n’est plus digne de vous occuper.

Comme ma tante ignorait qu’on eût trompé dona Heiena , elle avoit raison de me parler ainsi , et elle ne pou voit me donner un conseil plus sage. Aussi je me promis bien de le suivre , ou du moins d’affecter un air d'indifférence, si je n’étois pas capable de vaincre ma passion. Je ne pus toutefois résister à la curiosité de savoir de quelle manière ce mariage avoit été fait. Pour en être instruit , je résolus de m’adresser à l’amie de Félicia , c’est-àdire à la dame Théodora, dont je vous ai déjà parlé. J’allai chez elle; j’y trouvai par hasard Félicia , qui , ne s’attendant à rien moins qu’à ma vue, en fut troublée, et voulut sortir pour éviter l’éclaircissement qu’elle jugeoit bien que je lui demanderais. Je l’arrêtai. Pourquoi me fuyez-vous? lui dis-je. La parjure Hélène n’est-elle pas contente de m’avoir sacrifié? Vous a-t-elle défendu d’écouter mes plaintes? ou cherchez-vous seulement à m’échapper pour vous faire un mérite auprès do l’ingrate d’avoir refusé de les entendre?

Seigneur, me répondit la suivante, je vous avoue ingénument que votre présence me rend confuse. Je ne puis vous revoir sans me sentir déchirée de mille remords. On a séduit ma maîtresse , et j’ai eu le malheur d'être complice de la séduction. Après cela , puis-je sans honte vous voir paraître devant moi? O cielî répliquai-je avec surprise, que m’osez-vous dire? expliquez-vous plus clairement. Alors la soubrette me fit le détail du stratagème dont s’étoit servi Combados pour m’enlever dona Heiena ; et , s’apercevant que son récit inc perçoit le cœur, clic s’efforça de me consoler. Elle m’offrit ses bons offices auprès de sa maîtresse , me promit de la désabuser, de lui peindre mon désespoir, en un mot de ne rien épargner pour adoucir la rigueur de ma destinée; enfin elle me donna des espérances qui soulagèrent un peu mes peines.

Je passe les contradictions infinies qu’elle eut à essuyer de la part de dona Heiena pour la faire consentir à me voir. Elle en vint pourtant à bout. Il fut résolu entre elles qu’on me ferait entrer secrètement chez don Blas , la première fois qu’il iroit à une terre où il alküt de temps en temps chasser, et où il demeurait ordinairement un jour ou deux. Ce dessein s’exécuta bientôt. Le mari partit pour la campagne; on eut soin de m’en avertir, et de m’introduire une nuit dans l’appartement de sa femme.

Je voulus commencer la conversation par des reproches ; on me ferma la bouche. Il est inutile de rappeler le passé , me dit la dame. Il ne s’agit point ici de nous attendrir l’un l’autre , et vous êtes dans l’erreur si vous me croyez disposée à

| flatter vos sentiments. Je vous le déclare, don Gas- ! ton , je n’ai prêté mon consentement à cette secrète entrevue, je n’ai cédé aux instances qu’on m’eu a faites, que pour vous dire de vive voix que vous ne devez songer désormais qu’à m’oublier. Peutêtre serois-je plus satisfaite de mon sort s’il étoit lié au vôtre; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, je veux obéir à ses arrêts.

Eh! quoi! madame, lui répondis-je, ce n’ost pas assez de vous avoir perdue , ce n’est pas assez de voir l’heureux don Blas posséder tranquillement la seule personne que je puisse aimer, il faut c îcore que je vous bannisse de ma pensée ! Vous voulez m’arracher mon amour, m’enlever l’unique bien qui me reste ! Ah ! cruelle , pensez-vous qu’il soit possible à un homme que vous avez une fois { charmé de reprendre son cœur? Connoissez-vous I mieux que vous ne faites, et cessez de m’exhorter vainement à vous ôter de mon souvenir. Eh bien ! répliqua-t-elle avec précipitation, cessez donc aussi d’espérer que je paie votre passion de quelque reconnoissance. Je n’ai qu’un mot à vous dire ; réponse de don Blas ne sera point l’amante de don Gaston, prenez sur cela votre parti. Fuyez, ajou- I ta-t-ellc. Finissons promptement un entretien que je me reproche malgré la pureté de mes inten- 1 tions, et que je me ferais un crime de prolonger.

A ces paroles, qui m’ôtoient toute espérance,

| je tombai aux genoux de la dame. Je lui tins des discours louchants. J’employai jusqu’aux larmes I pour l’attendrir. Mais tout cela ne servit qu’à exj citer peut-être quelques sentiments de pitié qu’on se garda bien de laisser paraître , et qui furent sa- | crifiés au devoir. Après avoir infructueusement ! épuisé les expressions tendres, les prières et les | pleurs , ma tendresse se changea tout-à-coup en fureur. Je tirai mon épée |>oiir m’en percer aux | yeux de l’inexorable Hélène, qui ne s’aperçut pas » plus tôt de mon action , qu’elle se jeta sur moi f pour en prévenir les suites. Arrêtez, Gogollos! me dit-elle. Est-ce ainsi que vous ménagez ma réputation? En vous ôtant ainsi la vie, vousallez me ; déshonorer et faire passer mon mari pour uu assassin.

Dans le désespoir qui nie possédoit, bien loin de donner à ces mots l’attention qu’ils méritoient,

< je ne songeois qu’à tromper les efforts que faisoient la maîtresse et la suivante pour me sauver de ma funeste main ; cl je n’y aurais sans doute rénasi que trop tôt, si don Blas, qui avoit été averti de notre entrevue, et qui, au lieu d’aller à la campagne , s’étoit caché derrière une tapisserie pour entendre notre entretien, 11e fût vile venu sc joindre à elles.’ Don Gaston, s’écria-l-il on me retenant le bras, rappelez votre raison égarée , et ne cédez point lâchement au transport furieux qui

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