‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 249 sur 734 · CHAPITRE VT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VT

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là. Je fus tenté Je me dérober à la compagnie ! pour aller chercher sur-le-champ mon ennemi. Je i me contraignis pourtant , de peur de troubler la fêle, et dis i l’homme qui m’avoit remis la lettre : Mon ami , vous pouvez dire au cavalier qui vous envoie que j’ai trop d’envie de me revoir aux prises avec lui, pour n’être pas demain avant le lever du soleil dans l’endroit qu’il me marque.

Après avoir renvoyé le messager avec cette réponse, je rejoignis mes convives, et repris ma place à la table, où je composai si bien mon visage, que personne n’eut aucun soupçon de ce qui se passoit en moi. Je parus , pendant le reste de la journée, occupé comme les autres des plaisirs de la fête , qui Gnit enfin au milieu de la nuit. L’assemblée se sépara , et chacun rentra dans la ville de la même manière qu’il en étoit sorti. Pour moi, je demeurai dans la maison de plaisance, sous prétexte d’y vouloir prendre le frais le lendemain matin ; mais ce n’étoit que pour me trouver plus tôt au rendez-vous. An lien de me coucher, j’attendis avec impatience la pointe du jour. Sitôt que je l’aperçus, je montai sur mon meilleur cheval, et je partis tout seul comme pour me promener dans la campagne. Je m'avance vers Hlanroi. Je découvre dans la plaine un homme à cheval qui vient de mon côté à bride abattue. Je vole à sa rencontre pour lui épargner la moitié du chemin. Nous nous joignons bientôt. C’était mon rival. Chevalier, me dit-il insolemment, c’est â regret que j’en viens aux mains une seconde fois avec vous ; mais c’est votre faute. Après i’aventure de la sérénade, vous auriez dû renoncer de bonne grâce à la Glle de don Georges, ou bien vous tenir pour dit que vous n’en seriez pas quitte pour cela si vous persistiez dans le dessein de lui plaire. Vous êtes trop Ger, lui repondis-jc , d’un avantage que vous devez peut-être moins à votre adresse qu’à l’obscurité de la nuit. Vous ne songez pas que les armes sont journalières. Elles ne le sont pas pour moi, répliqua-t-il d’un air arrogant ; et je vais vous faire voir que le jour comme la nuit je sais punir les chevaliers audacieux qui vont sur mes brisées.

Je ne repartis a cet orgueilleux discours qu'en mettant promptement pied à terre. Don Augustin Gt la même chose. Nous attachâmes nos chevaux i un arbre, et nous commençâmes à nous battre avec une égale vigueur. J’avouerai de bonne foi que j’avois affaire à un ennemi qui savoit mieux faire des armes que moi, bien que j’eusse deux années de salle. Il étoit consommé dans l’escrime. Je ne pouvois exposer ma vie â un plus grand péril. Néanmoins, comme il arrive assez souvent que le plus fort est vaincu par le plus foible , mon rival, malgré toute son habileté, reçut un cuup d’é-

pée dans le rosir, et tomba roide mort un moment après.

Je retournai aussitôt à la maison de plaisance, où j’appris ce qui venoit de se passer à mon valet de chambre , dont la Ddélité m’étoit connue. Ensuite je lui dis : Mon cher Hamirc, avant que la justice puisse avoir connoissance de cet événement , prends un bon cheval , et va informer ma tante de cette aventure. Domande-lui de ma part de l’or et des pierreries, et viens me joindre â Placencia. Tu me trouveras dans la première hôtellerie en entrant dans la ville.

Ilamire s’acquitta de sa commission avec tant de diligence, qu’il arriva trois heures après moi à Placencia. Il me dit que dona Éléonor avoit été plus réjouie qu’affligée d'un combat qui réparait l'affront que j’avois reçu au premier , et qu’elle m’envoyoit tout son or et toutes ses pierreries pour me faire voyager agréablement dans les pays étrangers, en attendant qu’elle eût accommodé mon affaire.

Pour supprimer les circonstances superflues, je vous dirai que je traversai la Castille nouvelle pour aller dans le royaume de Valence m'embarquer â Dénia. Je passai en Italie, où je me mis en état de parcourir les cours et d’y paraître avec agrément.

Tandis que , loin de mon Hélène, je me disposois à tromper , autant qn’il me serait possible, mon amour et mes ennuis , celte dame â Coria pleurait en secret mon absence. Au lieu d’applaudir aux poursuites que sa famille faisoit contre moi au sujet de la mort d'OIighcra, elle souhaitoit au contraire qu'un prompt accommodement les Ht cesser et hâtât mon retour. Six mois s'étoient déjà écoulés depuis qu’elle m’avoit perdu, et je crois que sa constance aurait toujours triomphé du temps, si elle n'eût eu que le temps à combattre ; mais elle eut des ennemis encore plus puissants. Don Blas de Combados, gentilhomme de la côte occidentale de Galice, vint à Coria recueillir une riche succession qui lui avoit été vainement disputée par don Miguel de Caprara, son cousin, et il s’établit dans ce pays-lâ , le trouvant plus agréable que le sien. Combados étoit bien fait. Il paroissoil doux cl poli, et il avoit l’esprit du monde le plus insinuant. Il eut bientôt fait connoissance avec tons les honnêtes gens de la ville, et sut toutes les affaires des uns et des autres.

Il n’ignora pas long-temps quedon Gcorgcsavoit une fille dont la beauté dangereuse sembloit n’enflammer les hommes que pour leur malheur. Cela piqua sa curiosité ; il cul euvie de voir une dame si redoutable. Il rechercha pour cet effet l’amitié de son père, et sut si bien la gagner, que le vieillard, le regardant déjà comme un gendre, lui

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donna P entrée de sa maison, et la liberté de parier en sa présence à doua llelena. ta Galicien ne larda guère à devenir amoureux d’elle : c’éloil un sort inévitable. Il ouvrit son ecrur à don Georges. «]tii lui dit qu’il agréoit sa recherche ; mais que ne voulant pas contraindre sa fille, il la laissoit maîtresse de sa main. I^-dessns don Blas mit en nsage tontes les galanteries dont il put s’aviser pour plaire à celte dame, qui n’y fut aucunement sensible. tant elle ëtoit occupée de moi. Félicia «'toit |y>nrtam dans les intérêts du cavalier, qui favoit engagée par des présents à servir son amour. Elle y employoit toute son adresse. D’un antre côté, le père secondoit la suivante par des remontrances ; et néanmoins ils ne firent tons deux, (fendant une année entière, cpie tourmenter doua llelena sans (hui voir me la rendre infidèle.

Combados, voyant que don Georges et Félicia s’mtéressoieol en vain pour lui, leur proposa un expédient pour vaincre l’opiniâtreté d’une amante si prévenue. Voici, leur dit-il. ce que j’ai imaginé. Nous supposerons qn’un marchand de Coria vient de recevoir une lettre d’un négociant italien, dans laquelle, après un détail de choses qui concerneront le commerce , on lira les paroles suivantes : « Il est arrivé depuis peu à U cour de Parme un » cavalier espagnol nommé don Gaston de Cogol- »lus. Il se dit neveu et unique héritier d’une riche

• veuve qui demeure à Coria sous le nom de doua Kléonor de Laxarilla. Il recherche la fille d’un

» puissant seigneur ; mais on ne veut pas la lui ac- - corder qu’on ne soit informé de la vérité. Je sois « chargé de m’adresser à vous pour cela. Mandez- » moi donc, je vous prie , si vous connoissez ce h don Gaston, et en quoi consistent les biens de sa k tante. Votre réponse décidera de ce mariage. A

* Parme, ce, etc. *

Cette fourberie ne parut au vieillard qu’un jeu d'esprit, qu’une ruse* pardonnable aux amants: et la soubrette, encore moins scrupuleuse que le bon homme, l’approuva fort. L’invention leur sembla d’autant meilleure qu’ils eonnoissoient Hélène pour une fille lière et capable de prendre son parti surle-champ, pourvu quelle n’eût aucun soupçon de la supercherie. Don Georges se chargea de lui annoncer lui-même mon changement; et, pour rendre la chose encore plus naturelle, de lui faire parler au marchand qui auroit reçu de Parme la prétendue lettre. Ils exécutèrent ce projet comme ils l’avoient formé. Le père, avec une émotion où il y avoit en apparence de la colère et du dépit, dit à doua llelena : Ma fille, je ne vous dirai plus que nos parents me prient tous les jours de ne permettre jamais que le meurtrier de don Augustin entre dans notre famille ; j’ai aujourd’hui une rai- ?on plus forte à vous dire pour vous détacher de

BLAS

î don G a si on. Mourez de honte de lui être si fidèle T 1 C’est un volage, un perfide. Voici une preuve certaine de son infidélité. Usez vous-même cette lettre qu’un marchand de Coria vient de recevoir d’Italie. La tremblante Hélène prend ce papier supposé, en fait des yeux la lecture, en pèse tous i les termes, et demeure accablée de la nouvelle de mon inconstance. I n sentiment de tendresse lui fit en suite répandre quelques larmes ; mais bientôt, rappelant toute sa fierté, elle essuya ses pleurs, et dit d’un ton ferme à son père : Seigneur, vous venez d’être témoin de ma foiblesse ; soy ez-le aussi de la victoire que je vais remporter sur moi. C’en e>-t fait, je n’ai plus que du mépris pour don Gaston ; je ne vois en lui que le dernier des hommes. N’en parlons plus. Allons, rien ne me retient plus; je suis prête à suivre don Blas à l’autel. Que mon hymen précède celui du perfide qui a si mal ré'pondu à mon amour ! Don Georges, transporté cie joie à ces paroles, embrassa sa fille, loua la vigoureuse résolution qu’elle prenoit, et , s’applatidis- , sant de l’heureux succès du stratagème, il se hâta , «le combler les vceux de mon rival.

Dona llelena me fut ainsi ravie. Elle sc livra brusquement à Combados, sans vouloir entendre l’amour qui lui parlait pour moi au fond de son co ur, sans douter même un instant d’une nouvelle qui auroit dû trouver dans une amante moins de crédulité. L’orgueilleuse n’écouta que sa présomp- | lion. Le ressentiment de l’injure qu’elle s’imaginait que j’avois faite h sa beauté l’emporta sur l’intérêt de sa tendresse. Elle eut pourtant, peu de | jours après son mariage , quelques remords de l’aj voir précipité : il lui vint dans l’esprit que la lettre i du marchand pouvoil avoir été supposée, et ce i soupçon lui causa de l’inquiétude. Mais Paniou- I reux don Blas ne laissoit point à sa femme le temps | de nourrir des pensées contraires à son repos ; il ne suiigeoit qu’à l’amuser, et il y réussissoit par ! une succession continuelle de plaisirs différents . qu’il avoit Part d'inventer.

I Elle paroissoit très-contente d’un époux si ga- | lant, et ils vivoient tous deux dans une parfaite union , lorsque ma tante accommoda mon affaire i avec les parents de don Augustin. Elle m’écrivit aussitôt on Italie pour m’en donner avis. J’élois i alors à Reggio, dans la Calabre ultérieure. Je pas- I sai en Sicile, de là en Espagne, et je me rendis j enfin à Coria sur les ailes de l’amour. Dona Kléoî nnr, qui ne m’avoit pas mandé le mariage de la : fille de don Georges, me l’apprit à mon arrivée; et , remarquant qu’il m’affligeoit : Vous avez tort , me dit-elle, mon neveu, de vous montrer sensible à la perte d’une dame qui n’a pu vous demeurer fidèle. Croyez moi , bannissez de votre caur c t

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