‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 258 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

son cabinet , nous montra deux sacs où ces mots étaient inscrits sur des étiquettes. Ces sacs de doutions appartiennent au seigneur GU Bios de Santiliane . Voilà , me dit-il , le dépôt tel qu’il m’a été confié.

Je rendis grâces à Salero dn plaisir qu’il m’avoit fait; et, fort consolé d’avoir perdu sa fille, nous emportâmes les sacs à notre hôtel , où nous nous mimes à visiter nos doubles pistolcs. Le compte s’y trouva à cinquante près , qui avoient été employées aux frais de mon élargissement. Nous ne songeâmes plus qu’à nous mettre en état de partir pour l’ Aragon. Mon secrétaire se chargea du soin d'acheter une chaise roulante et deux mules. De mon côté , je fis provision de linge et d’habits. Pendant que j’allois et venois dans les rues et faisant mes emplettes, je rencontrai le baron de Steinbach , cet officier de la garde allemande chez lequel don Alphonse avoil été élevé.

Je saluai ce cavalier allemand, qui m’ayant aussi reconnu , vint à moi et m’embrassa. Ma joie est extrême, lui dis-je, de revoir votre seigneurie dans la meilleure santé du monde , et de trouver en même temps l’occasion d’apprendre des nouvelles de mes chers seigneurs don César et don Alphonse de Leyva. Je puis vous en dire de certaines , me répondit-il , puisqu’il sont tous deux actuellement à Madrid , et de plus logés dans ma maison. Il y a plus de trois mois qu’il sont venus dans cette ville pour remercier le roi d'un bienfait que don Alphonse a reçu en reconnoissance des services que scs aïeux ont rendus à l’état. 11 a été fait gouverneur de b ville de Valence, sans qu’il ait demandé ce poste, ni prié personne de le solliciter pour lui. Rien n'est plus gracieux, et cela fait voir que notre monarque aime à récompenser la valeur.

Quoique je susse mieux que Steinbach ce qu'il en falloit penser , je ne fis pas semblant d’avoir la moindre connoissancc de ce qu’il me contoit. Je lui témoignai une si vive impatience de saluer mes anciens maîtres, que pour la satisfaire il me mena chez lui sur-le-champ. J’étois curieux d’éprouver don Alphonse , et de juger, par la réception qu’il me ferait , s’il lui restoit encore quelque affection pour moi. Je le trouvai dans une salle où il jouoit aux échecs avec U baronne de Steinbach. Il quitta le jeu et se leva dès qu’il m’aperçut. 11 s'avança vers moi avec transport , et me pressant la tête entre scs bras : Santiliane , me dit-il d’un air qui niarquoit une véritable joie, ïôus m’êtes donc enfin rendu I J’en suis charmé. Il n’a pas tenu à moi que nous n’ayons toujours été ensemble. Je vous avois prié , s’il vous en souvient , de ne vous pas retirer du château de Leyva. Vous n’avez point eu d’égard à ma prière. Je ne vous en

fais pourtant pas un crime , je vous sais même bon gré du motif de votre retraite. Mais depuis ce temps-là vous auriez dû me donner de vo9 nouvelles , et m’épargner b peine de vous faire chercher inutilement à Grenade, où don Fernand, mon beau-frère m’avoit mandé que vous étiez.

Après ce petit reproche , continua-t-il , apprenez-moi ce que vous faites à Madrid. Vous y avez apparemment quelque emploi. Soyez persuadé que je prends plus de part que jamais à ce qui vous regarde. Seigneur, lui répondis-je, il n’y a pas quatre mois que j’occupois à b cour un poste assez considérable. J’avois l’honneur d’être secrétaire et confident du duc de Lerme. Seroit-il possible ! s’écria doo Alphonse avec un extrême étonnement; quoi! vousauriez été dans la confidence de ce premicrministrc? J’ai gagné sa faveur, reprisje , et je l'ai perdue de la manièreque je vais vous le dire. Alors je lui racontai toute cette histoire ; et je finis mon récit par la résolution que j’avois prise d'acheter, du peu de bien qui inc restoit de ma prospérité passée , une chaumière pour y aller mener une vie retirée.

Le fils de don César, après m'avoir écouté avec beaucoup d’attention , me répliqua : Mon cher Gil Mas , vous savez que je vous ai toujours aimé. Vous m’êtes encore plus cher que jamais, et il faut que je vous en donne des marques , puisque le ciel m'a mis en état d’augmenter vos biens. Vous ne serez plus le jouet de la fortune. Je veux vous affranchir de son pouvoir , en vous rendant maître d’un bien qu’elle ne pourra vous ôter. Puisque vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne, je vous donne une petite terre que nous avons auprès de Lirias , à quatre lieues de Valence. Vous la connoissez. C’est un présent que nous pouvons vous faire sans nous incommoder. J’ose vous répondre que mon père ne me désavouera point, cl que ceb fera un vrai plaisir à Séraphine.

Je me jetai aux genoux de don Alphonse , qui me releva dans le moment. Je lui baisai 1a main . et , plus charmé de son bon cœur que de son bienfait : Seigneur, lui dis -je , vos manières m’enchantent. Le don que vous me faites m'est d’autant plus agréable , qu’il précède la connoissance d’un service que je vous ai rendu ; et j’aime mieux le devoir à votre générosité qu'à votre reconnoissance. Mon gouverneur fut un peu surpris de ce discours , et ne manqua pas de me demander ce que c’étoit que ce prétendu service. Je le lui appris, et lui fis un détail qui redoubb son étonnement. Il était bien éloigné de penser, aussi bien que le baron de Steinbach , que le gouvernement de la ville de Valence lui eût été donné par mon crédit. Néanmoins n'eu pouvant plus

douter : Gil 15 las , me dit-il , puisque c'est à vous que je dois mou poste, je ne prétends point m’eu tenir à la petite terre de Lirias. Je vous offre avec cela deux mille ducats de pension.

Ilalte-là ! seigneur don Alphonse , interrompis- ! j« en cet endroit. Ne réveillez pas mon avarice. Les biens ne sont propres qu’à corrompre mes meeurs; je ne l'ai que trop éprouvé. J’accepte volontiers votre terre de Lirias ; j’y vivrai commodément avec le bien que j’ai d’ailleurs. Niais cela me suffit ; et loin d’en désirer davantage , je consentirois plutôt de perdre tout ce qu'il y a de superflu dans ce que je possède. Les richesses sont un fardeau dans une retraite où l’on ne cherche que de la tranquillité.

Pendant que nous nous entretenions de cette 1 sorte, don César arriva. Il ne fit guère moins juroître de joie que son fils en nie voyant ; et , lorsqu’il fut informé de l’obligation que sa famille m’avoit , il me pressa d’accepter la pension , ce ] que je refusai de nouveau. Enfin le père et le fils ' inc mcuèrcnt sur-le-champ chez un notaire , où ils firent dresser la donation, qu’il signèrent tous deux avec plus de plaisir qu’ils n’auroient signé un acte à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me , disant que la terre de Lirias n’étoit plus à eux , et que j’en pourrois aller prendre possession quand il me plairoit. Ils s’en retournèrent ensuite chez le baron de S loin bac h ; et moi je volai vers notre hôte] , où je ravis d’admiration mou secrétaire , lorsque je lui annonçai que nous avions une terre dans le royaume de Valence , et que je lui contai ; de quelle manière je venois de faire celte acquisi- | lion. Combien peut valoir ce petit domaine ? me | dit-il. Cinq cents ducats de rentes , lui répondis- j

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