‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 27 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Asmodée , c’cst de se voir hors d’état de continuer le même train.

Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il. Comment donc, s’écria l’écolier, je n’en vois que sept ou huit ! il y a moins de folles que je ne croyois. Toutes les folles ne sont pas ici , dit le démon en souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l’heure, dans un autre quartier de cette ville, où il y a une grande maison qui en est toute pleine. Cela n’est pas nécessaire, répliqua don Cleopbas ; je m’en tiens à celle-ci. Vousavez raison, reprit le boiteux; ce sont presque toutes des filles de distinction : vous jugez bien, à la propreté de leur linge, qu’elles ne sauraient être des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leur folie.

Dans la première loge est la femme d’un corrégidor, à qui la rage d’avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé l’esprit ; dans la seconde , demeure l’épouse d’un trésorier général du conseil des Indes : elle est devenue folle de dépit d’avoir été obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse, pour laisser passer celui de la duchesse de Medina-Cœli; dans la troisième, fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande, qui a perdu le jugement , de regret d’avoir manqué un grand seigneur qu’elle espérait épouser; et la quatrième est occupée par une fille de qualité nommée dona Beatrix , dont il faut que je vous raconte le malheur.

Cette dame avoit une amie qu’on appelle dona Mencia : clics se voyoient tous les jours. Un chevalier de l’ordre de Saint-Jacques , homme bien fait et galant , fit connoissancc avec elles , et les rendit bientôt rivales : elles se disputèrent vivement son cœur , qui pencha du côté de doua Mencia ; de sorte que celle-ci devint femme du chevalier.

Dona Beatrix , fort jalouse du pouvoir de scs charmes, conçut un dépit mortel de n’avoir pas eu la préférence; et elle nourrissoit, en bonne Espagnole , au fond de son cœur, un violent désir de se venger , lorsqu’elle reçut un billet de don Jacinthe de Romarate , autre amant de dona Mencia ; et ce cavalier lui mandoit qu’étant aussi mortifié qu’elle du mariage de sa maîtresse , il avoit pris La résolution de se battre contre le chevalier qui la lui avoit enlevée.

Cette lettre fut très-agréable à Béatrix , qui, ne voulant que la mort du pécheur , soubaitoit seulement que don Jacinthe ôtât la vie à son riva). Pendant qu’elle attendoit avec impatience une si chrétienne satisfaction, il arriva que son frère, ayant eu par hasard un différend avec ce même don Jacinthe, en vint aux prises avec lui, et fut percé de deux coups d’épée, desquels il mourut. Ilétoit du devoir de doua Béatrix de poursuivre eu jus-

tice le meurtrier de son frère ; cependant elle négligea cette poursuite , pour donner le temps à don Jacinthe d’attaquer le chevalier de Saint-Jacques ; ce qui prouve bien que les femmes n’ont point de si cher intérêt que celui de leur beauté. C’est ainsi qu'en use l’allas , lorsque Ajax a violé Cassandre ; la déesse ne punit point à l’heure même le Grec sacrilège qui vient de profaner son temple ; elle vent auparavant qu’il contribue à la venger du jugement de Pàris. Mais hélas I dona Béatrix , moins heureuse que Minerve , n’a pas goûté le plaisir de la vengeance. Romarate a péri en se battant contre le chevalier ; et le chagrin qu’a eu cette dame de voir son injure impunie a troublé sa raison.

Les deux folles suivantes sont l’aïeule d’un avocat et une vieille marquise : la première , par sa mauvaise humeur , désoloit son petit-fils, qui l’a mise ici fort honnêtement pour s’en débarrasser : l’autre est une femme qui a toujours été idolâtre de sa beauté ; au lieu de vieillir de bonne grâce , elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes tomber en ruine ; et enfin , un jour , en sc considérant dans une glace fidèle , la tête lui tourna.

Tant mieux pour cette marquise , dit Leandro : dans le dérangement où est son esprit, elle n’aperçoit peut-être plus le changement que le temps a fait en elle. Non , assurément , répondit le Diable : bien loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage , son teint lui paroît un mélange de lis et de roses; elle voit autour d’elle les Grâces et les Amours; en un mot, elle croit être la déesse Vénus. Hé bien, répliqua l’écolier, n’est-ellc pas plus heureuse d’être folle, que de sc voir telle qu’elle est ? Sans doute , repartit Asmodée. Oh ça , il ne nous reste plus qu’une dame à observer; c’est celle qui habite la dernière loge , et que le sommeil vient d’accabler , après trois jours et trois nuits d’agitation; c’est dona Emercnciana : examinez-la bien ; qu’en dites-vous? Je la trouve fort belle , répondit Zambullo. Que! dommage ! faut-il qu’une si charmante personne soit insensée ! Par quel accident est-elle réduite en cet état? Écoutcz-moi avec attention, repartit le boiteux , vous allez entendre l’histoire de son infortune.

Dona Emerendana , fille unique de don GuiUem Strphani, vivoit tranquille à Siguença dans la maison de son père , lorsque don kimen de Lizana vint troubler son repos par des galanteries qu’il mit en usage pour lui plaire. Elle ne sc contenta pas d’être sensible aux soins de ce cavalier, elle eut la foiblesse de sc prêter aux ruses qu’il employa pour lui parler , et bientôt elle lui donna sa foi en recevant la sienne.

Ces deux amants ctoient d’une égale naissance;

t.i: uiAuLK uom;i x.

mais 1a dame pouvoit passer pour uu des meilleurs partis d’Espagne, au lieu que don kimen n’étoit qu’un radet. Il y avoil encore un autre obstacle à leur union. Don G uillem haîssoit la famille des Lizana, ce qu’il ne faisoit que trop connoitre par ses discours, quand on la mettoit devant lui sur le tapis; il sembloit même avoir plus d'aversion pour don kimen que pour tout le reste de sa race. Kmerenciana , vivement affligée de voir son pire dans cette disposition, en concevoit |M>ur son amour un triste présage ; elle ne laissa pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner à son penchant , et d’avoir des entretiens secrets avec Lizana, quis’introduisoit de temps en temps chez elle la nuit , par le ministère d’une soubrette.

Il arriva une de ces nuits que don Guillcm , qui |var hasard étoit éveillé lorsque le galant entra dans sa maison , crut entendre quelque bruit dans l'appartement de sa fille , peu éloigné du sien ; il n'en fallut pas davantage pour inquiéter uu père aussi déliant que lui; néanmoins, tout soupçonneux qu’il étoit, kmerenciana tenoit une conduite si adroite, qu’il ne se duutoit nullement de son intelligence a\ec dou kimen; mais n’étant [tas un homme à pousser la confiance trop loin , il se leva tout doucement de sou lit, alla ouvrir une fenêtre qui donnoit sur la rue, et eut la patience de s’y tenir jusqu'à ce qu’il vit descendre d'un lulcon , par uue échelle de soie , Lizana , qu'il reconnut à la clarté de la lune.

Quel spectacle pour Slephani, pour le plus vindicatif et le plus barbare mortel qu’ait jamais produit la Sicile, où il avoit pris naissance! Il ue céda point d’abord à sa colère , et n’eut garde de faire un éclat qui auroit pu dérober à ses coups la principale victime que son ressentiment demandoit : il se contraignit, et attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son appartement : là , sc voyant seul avec elle , et la regardant avec des yeux étincelants de fureur, il lui dit : Malheureuse ! qui , malgré la noblesse de ton sang, n’as pas de honte de commettre des actions iufàiues, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer , ajouta-t-il en tirant de son sein un poiguard , ce fer va l’ôter la vie, si tu ne confesses la vérité : noninn -moi l’audacieux qui est venu cette nuit dés honorer ma maison.

kmerenciana demeura tout interdite et si troublée de cette menace , qu’elle ne put proférer une parole. Ab! misérable , poursuivit le père, ton sileuce et ton trouble ne m’apprennent que trop ton crime. Eh ! t’imagines-tu , fille indigne de moi , que j’ignore ce qui se passe? J'ai vu celte nuit le téméraire; j’ai reconnu dou kimen : ce ii’cùl pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ion appartement, il falloit encore que ce cavalier fût

mou plus grand ennemi ; mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé : parle sans déguisement; ce n’est que |>ar ta sincérité que tu peux éviter U mort.

La dame , à ces derniers mots , concevant quelque espérance d’ échapper an sort funeste qui la menaçoit , perdit une partie de sa frayeur , et répondit à dou Guillcm : Seigneur, je n’ai pu inc défendre d’écouter Lizana ; niais je prends le ciel à témoin de la pureté de scs sentiments. Comme Usait que vous baissez sa famille, il u*a point encore osé vous demander votre aveu ; et ce n’est que pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai permis quelquefois de s’introduire ici. Eb! de quelle personne, répliqua Stcphaui , vous servez-vous l’un et l’autre pour faire tenir vos lettres? C'est, repartit sa fille, un de vos pages qui nous rend ce service. Voilà, reprit le père, tout ce que je voulois savoir : il s’agit présentement d’exécuter le dessein que j’ai formé. Là-dessus , toujours la dague à la maiii , il lui lit prendre du papier et de l'encre , et l’obligea d’écrire à son amant ce billet qu’il lui dicta luimême ; « Cher époux , seul délice de ma vie , je » vous avertis que mon père vient de partir tout » à l'heure pour sa terre, d’où il ne reviendra que » demain : profitez de l’occasion, je me flatte que » vous attendrez la nuit avec autant d’impatience «* que moi. »

Après qu’kmercnciana eut écrit et cacheté ce billet perfide, don C uillem lui dit : Fais venir le page qui s’acquitte si bien de l’emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à don kimen ; mais n’espère pas me troinjHT : je vais me cacher dans un endroit de cette chambre , d’où je t'observerai quand lu lui donneras cette commission ; et si tu lui dis un mot , ou lui fais quelque signe qui lui rende le message suspect , je te plongerai aussitôt le poignard dans le cœur. Emercnciana connoLssoil trop son père pour oser Ilî désobéir : elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre les mains du page.

Alors Slephani rengaina la dague ; mais il ne quitta point sa fille de toute la journée : il ne la laissa parler à personne en particulier, et fit si bien, que Lizana ne put être averti du piège qu’on lui (enduit. Ce jeune lioinme ne manqua donc pas de se trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu’il se sentit lout-à-coup saisi par trois hommes des plus vigoureux , qui le désarmèrent sans qu’il pût s’en défendre, lui mirent un linge dans la bouche pour Pempêchcr décrier, lui bandèrent les yeux , cl lui lièrent les mains derrière le dos : en même temps ils le portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans lequel ils montèrent

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