‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 28 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

loti., trois pour mieux répondre du cavalier, qu’ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de Miedes, à quatre petites lieues de Sigucnra. Don Guillem partit un moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de chambre, et une duègne rébarbative qu'il avoit fait venir citez lui l'après-dîner et prise à son service. Il emmena aussi tout le reste de ses gens , à b réserve d'un vieux domestique qui if avoit aucune connuissance du ravissement de Lizana.

Ils arrivèrent tous avant le jour à Miedes. Le premier soin du seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimcn dans une cave voûtée , qui ! recevoit une foible lumière par un soupirail si étroit , qu’un homme n’y pouvoit passer : il ordonna ensuite à Julio, son valet de confiance , de donner pour toute nourriture au prisonnier du pain et de l’eau , pour lit une botte de paille , et de lui dire chaque fois qu’il lui porteroit à manger : Tiens , lâche surborneur , voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez liardis pour oser l'offenser. Ce cruel Sicilien u’en usa pas moins durement avec sa fille : il l'emprisonna dans uuc chambre qui n’avoit point de vue snrbcampagne, lui ùta ses femmes, et lui douna pour geôlière b duègne qu’il avoit choisie, duègne sans égale pour tourmenter les filles commises à .sa garde.

Il disposa donc ainsi des deux amants. Son in* lention u’étoit pas de s’en tenir là : il avoit résolu de se défaire de don Kimen ; mais il vouloit tâcher de commettre ce crime impunément , ce qui paroissoit assez difficile. Comme il s’étoit servi de ses valets pour enlever ce cavalier, il ne pouvoit pas se flatter qu’une action sue de tant de monde demcurcroit toujours secrète. Que faire donc pour n’avoir rien à démêler avec la justice ? Il prit son parti en grand scélérat : il assembla tous ses complices dans un corps-de-logis séparé du château ; il leur témoigna combien il étoit satisfait de leur zèle , et leur dit que , pour le rcconnoitre , il prétendoit leur donner une bonne somme d’argent après les avoir bien régalés. Il les fit asseoir à une table ; et , au milieu du festin , Julio les empoisonna par son ordre: ensuite le maître et le valet mirent le feu au corps-de-logis ; et , avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les habitants du village , ils assassinèrent les deux femmes de chambre d’Emcrcnciana et le petit page dout j’ai parlé ; puis ils jetèrent leurs cadavres parmi les autres : bientôt le corps-dclogis fut enflammé et réduit en cendres , malgré les efforts que les paysans des environs firent pour éteindre l’embrasement. Il falloit voir , pendant ce temps-là , les démonstrations de douleur du Sicilien : il paroissoit inconsolable de la perte de ses domestiques.

S'étant de cette manière assuré de 1a discrétion des gens qui auroient pu le trahir , il dit à son confident : Mon cher Julio , je suis maintenant tranquille , et je pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à don Kimen ; mais, avant que je l'immole à mon honneur, je veux jouir du doux contentement de le faire souffrir : 1a misère et l’horreur d une longue prison seront plus cruelles pour lui que la mort. Véritablement , Lizana déploroit sans cesse son malheur ; et , s’attendant à ne jamais sortir de la cave , il souhaitoit d’être délivré de scs peines par un prompt trépas.

Mais c’éloit en vain que Stephani espérait avoir l’esprit en repos , après l'exploit qu’il venoit de faire. Une nouvelle inquiétude vint l’agiter au bout de trois jours ; il craignoit que Julio, eu portant à manger au prisonnier , ne se bissât gagner par des promesses ; et cette crainte lui fit prendre b résolution de hâter b perte de l'un , et de brûler ensuite b cervelle à l'autre d'un coup de pistolet. Julio , de son côté , u’étoil pas sans défiance ; et , jugeant que son maître , après s’être défait de don Kimen, pourrait bien le sacrifier aussi à sa sûreté , conçut le dessein de se sauver une belle nuit avec tout ce qu'il y avoit dans b maison de plus facile à emporter.

Voilà ce que ces deux honnêtes gens inétlitoient chacun en son particulier , lorsqu’un jour ils furent surpris l'un et l’autre , à cent pas du château , par quinze ou vingt archers de la Sainte- Hermandad, qui les environnèrent toul-à-coup en criant : De par ie roi et (a justice. A cette vue , don Guillem pâlit et sc troubb ; néanmoins , faisant bonne contenance , il demanda au commandant à qui il en voulait ? A vous-même , lui répondit l’officier : on vous accuse d’avoir enlevé don Kimen de Lizana ; je suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce cavalier , et de in’assurer même de votre personne. Stephani , par cette réj>oiise , persuadé qu’il étoit perdu , devint furieux ; il lira de ses poches deux pistolets, dit qu’il ne souffrirait point qu’on visitât sa maison , et qu’il alloit casser b tête au commandant, s’il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de b sainte confrérie, méprisant b menace, s’avança sur le Sicilien, qui lui lâcha un coup de pistolet , et le blessa au visage ; mais cette blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l’avoit faite : car deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment , et le jetèrent par terre raide mort, pour venger leur officier. A l’égard de Julio , il se bissa prendre sans résistance ; et il ne fut pas besoin de t'interroger pour savoir de lui si don Kimen étoit «bus le château : ce valet avoua tout ; mais voyant son tnailrc sans vie , il le chargea de toute riiiiquile.

Enfin il mena le commandant et ses archers à la cave , où ils trouvèrent Lizana couché sur la paille , bien lié et garrotté. Ce malheureux cavalier, qui vivoit dans une attente continuelle de la mort , crut que tant de gens armés n’entroient dans sa prison que pour le faire mourir ; et il fut agréablement surpris d’apprendre que ceux qu’il prenoil pour ses bourreaux étoicnt ses libérateurs. Après qu’ils l’eurent délié et tiré de la cave, il les remercia dosa délivrance, et leur demanda comment ils avoient su qu’il étoit prisonnier dans ce château. C’est , lui dit le commandant , ce que je vais vous conter en peu de mots.

La nuit de votre enlèvement , poursuivit-il , un de vos ravisseurs , qui avoit une amie à deux pas de citez don Guillem , étant allé lui dire adieu avant son départ pour la campagne , eut l’indiscrétion de lui révéler le projet de Stcphani. Celte femme garda le secret pendant deux ou trois jours ; mais, comme le bruit de l’incendie arrivé à Micdes se répandit dans la ville de Siguença, et qu’il parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien eussent tous péri dans ce malheur , elle se mit dans l’esprit que cet embrasement devoit être l’ouvrage de don Guillem. Ainsi , pour venger son amant , elle alla trouver le seigneur don Félix votre père , et lui dit tout ce qu’elle savoit. Don Félix , effrayé de vous voir à la merci d'un homme capable de tout , mena la femme chez le corrégidor , qui , après l’avoir écoutée , ne douta point que Stcphani n’eût envie de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le diabolique auteur de l’incendie ; ce que voulant approfondir , ce juge m’a ce malin envoyé ordre , à Retortillo , où je fais ma demeure , de monter à cheval , et de me rendre avec ma brigade & ce château ; de vous y chercher, et de prendre don Guillem , mort ou vif. Je me suis heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde ; mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable vivant. Il nous a mis , par sa résistance , dans la nécessité de le tuer.

L’officier, ayant parlé de cette sorte, dit à don Kimcn : Seigneur cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de se passer ici, après quoi nous partirons pour salisfa rc l’impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de l’inquiétude que vous lui causez. Attendez, seigneur commandant , s’écria Julio dans cet endroit; je vais vous fournir une nouvelle matière pour grossir votre procès-verbal : vous avez encore une autre personne prisonnière à mettre en liberté. Doua Emerenciana est enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui lient sans cesse des discours mortifiants, cl uc la laisse pas un moment eu rc|>os.

BOITEUX

O ciel î dit Lizana , le cruel Stcphani ne s'est donc pas contenté d’exercer sur moi sa barbarie : allons promptement délivrer cette dame infortunée de la tyrannie de sa gouvernante.

Là-dessus Julio mena le commandant et don Kimen, suivis de cinq ou six archers, à la chambre qui servoit de prison à la fille de don Guillem : ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous concevez bien le plaisir que Lizana se faisoit de revoir sa maîtresse, après avoir désespéré de la posséder. 1! sentoit renaître son espérance, ou plutôt il ne pouvoit douter de son bonheur, puisque la seule personne qui étoit en droit de s’y opposer ne vivoit plus. Dès qu’il aperçut Emerenciana , il courut se jeter à ses pieds ; mais qui pourroit exprimer la douleur dont il fut saisi, lorsqu’au lieu de trouver une amante disposée â répondre à ses transports, il ne vit qn’une dame liors de son bon sens? En effet, elle avoit été tant tourmentée par la duègne, qu’elle en étoit devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse ; puis s’imaginant tout- à-coup être la belle Angélique assiégée par les Tartares , dans la forteresse d’Albraque , elle regarda tous les hommes qui étoicnt dans sa chambre comme autant de paladins qui venoient à son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland, Lizana pour Brandjmart , Julio pour Hubert du Lion , et les archers pour Antifort , Clarion , Adrien , et les deux fils du marquis Olivier. Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit : Braves chevaliers , je ne crains plus à l’heure qu’il est l’empereur Agrican, ni la reine Marphisc ; votre valeur est capable de me défendre contre tous les guerriers de l’univers.

A ce discours extravagant , l’officier et ses archers ne purent s’empêcher de rire. Il n’en fut pas de même de don Kimen : vivement affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de lui , il pensa perdre à son tour le jugement ; il ne laissa pas toutefois de se flatter qu’elle reprendrait l’usage de sa raison; et dans cette espérance : Ma chère Emerenciana , lui dit-il tendrement, reconnoissez Lizana : rappelez votre esprit égaré ; apprenez que nos malheurs sont finis : le ciel ne veut pas que deux cœurs qu’il a joints soient séparés ; et le père inhumain qui nous a si maltraités ne peut plus nous être contraire.

La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron , fut encore un discours adressé aux vaillants défenseurs d’Albraque, qui pour le coup n’en rirent point. Le commandant même, quoique très-peu pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion , et dit à don Kimen, qu’il voyoit accablé de douleur : Seigneur cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame ; tous avez a Siguença des docteurs en médecine qui

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