‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 280 sur 734 · CHAPITRE X. zr,i · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. zr,i

missions, lis m'envoyoient en ville porter leurs lettres, j’nllois et venois pour eux, et c’étoit moi qui répondois leurs messes. Par reconuoissance, ils entreprirent de m’enseigner la langue latine; mais ils s’y prirent trop rudement , et me traitèrent avec tant de rigueur , malgré les petits services que je leur rendois, que, ne pouvant y résister , je m’échappai un beau jour en faisant une commission ; et, bien loin de retourner à l’hôpital , je sortis même de Tolède par le faubourg du côté de Séville,

Quoique j’eusse à peine alors neuf ans accomplis, je sentois déjà le plaisir d’être libre et maître des mes actions. J’étois sans argent et sans pain, n’importe ; je n’avois point de leçons à étudier ni de théines à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes commencèrent à refuser le service. Je n’avois point encore fait de si longs voyages. Il fallut m’arrêter pour me reposer. Je m’assis au pied d’un arbre qui bordoit le grand chemin ; là, pour m’amuser, je tirai mon rudiment, que j’a vois dans ma poche, et le parcourus en badinant ; puis, venant à me souvenir des férules cl des coups de fouet qu’il m’avoit fait recevoir , j’en déchirai les feuillets en disant avec colère : Ah ! chien de livre , tu ne me feras plus répandre de pleurs! Tandis que j’assouvissois ma vengeance, en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons et de conjugaisons, il passa par là uu ermite à barbe blanche , qui porloit de larges lunettes, et quiavoit un air vénérable. Il s’approcha de moi ; et , s’il me considéra fort attentivement, je l’examinai bien aussi. Mon petit homme, me dit-il avec un souris , il me semble que nous venons tous deux de nous regarder bien tendrement, et que noos ne ferions point mal de demeurer ensemble dans mon ermitage , qui n’est qu’à deux cents pas d’ici. Je suis votre serviteur , lui répondis-je assez brusquement, je n'ai aucune envie d’èlre ermite. A cette réponse, le bon vieillard lit un éclat de rire, et me dit en m’embrassant : H ne faut pas , mon fils , que mon habit vous fasse peur; s’il n’est pas beau , il est utile; il me rend seigneur d’une retraite charmante et des villages voisins, dont les habitants m’aiment ou plutôt m’idolàtrent. Venez avec moi, ajouta-t-il, et ne craignez rien ; je vous revêtirai d’une jaquette semblable à la mienne. Si vous vous en trouvez bien, vous partagerez avec moi les douceurs de b vie que je mène ; et, si vous ne vous en accommodez point, non-seulement il vous sera permis de me quitter, mais vous pouvez même compter qu’en nous séparant je ne manquerai pas de vous faire du bien.

Je me laissai persuader, et je suivis le vieil ermite, qui, chemin faisant, me fil plusieurs ques-

tions, auxquelles je répondis avec une ingénuité que je n’ai pas toujours eue dans la suite. En arrivant à l’ermitage, il me présenta quelques fruits que je dévorai , n’ayaut rien mangé de toute b journée qu’un morceau de pain sec, dont j’avois di -jeûné le matin à l’hôpital. Le solitaire, me voyant si bien jouer des mâchoires, me dit : Courage, mon enfant, ne ménage point mes fruits; j’en ai, grâce au ciel , une ample provision. Je ne t’ai pas amené ici pour te faire mourir de faim. Ce qui éloit très- véritable, car une heure après notre arrivée il alluma du feu, embrocha un gigot de mouton; et, tandis que je tournois la broche, il dressa une petite table qu’il couvrit d’une serviette assez malpropre, et sur laquelle il mit deux couverts, l’un pour lui, et l’autre pour moi.

Quand la viande fut cuite , il la tira de b broche , et eu coupa quelques pièces pour notre souper, qui ne fut pas un repas de brebis, puisque nous bûmes d’un excellent vin dont il avoit aussi bonne provision. Eh bien ! mon poulet , me dit-il lorsque nous fûmes hors de table , es-tu content de mon ordinaire? ne vaut-il pas bien celui de ton hôpital? Voilà de quelle façou tu seras traité tous les jours, si tu demeures avec moi. Au reste, poursuivit-il , tu ne feras dans cct ermitage que ce qu’il te pbira. J’exige de loi seulement que tu m’accompagnes toutes les fois que j’irai quêter dans les villages voisins; lu me serviras à conduire un bourriquet chargé de deux paniers que les paysans charitables remplissent ordinairement d’œufs, de pain , de viande et de poisson. Je ne te demande que cela. Il me semble que ce n’est pas trop exiger de toi. Oh! je ferai, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne m’obligiez point à apprendre le latin. Le frère Cbrysostôme, c’étoit le nom du vieil ermite, ne put s’empêcher de rire de ma naïveté, et m'assura de nouveau qu’il ne prétendoit pas gêner mes inclinations.

Nous allâmes dès le lendemain à 1a quête avec l’ànon , que je menois par le licou. Nous fîmes une copieuse récolte, chaque paysan se faisant un plaisir de mettre quelque chose dans nos paniers. L’un y jetoit un pain entier, l’autre une grosse pièce de lard ; celui-ci une oie farcie, celui-là une perdrix. Que vous dirai-je? Nous apportâmes au logis des vivres pour plus de huit jours; ce qui marquoit bien l’estime et l’amitié que les villageois avoient pour le frère. 11 est vrai qu’il leur étoit d’une grande utilité : il leur donnoit des conseils quand ils venoient le consulter ; il rcmetloit la paix dans les ménages où régnoit b discorde , et marioit les filles qui lui paroissoient fatiguées du célibat; savoit-il que deux riches laboureurs étoient mal ensemble? il les alloit voir, et il faisoit si bien qu’il les rcconcilioil ; enfin, il avoit des remèdes pour

GII. BLAS.

mille .sortes de maladies, et apprenoit des orai- j Mins aux femmes qui souliailoient d’avoir des en- = fonts.

Vous voyez , par ce que je viens de dire , que : j’étois bien nourri dans mon ermitage. Je n’v étois pas plus mal couché : étendu sur de !>onne paille fraîche, ayant sous ma tête un coussin de bure, et sur le corps une couverture de la même étoffe, je ne faisois qu’un somme qui duroit toute la nuit. I.e frère Chrysostôrac, qui m’avoit fait fête d’un i habillement d'ermite , m'en lit un lui-même d’une i de ses vieilles robes, et me nomma le petit frère j Sri pion. Sitôt que je parus dans les villages sous j cet habit d’ordonnance, on me trouva si gentil, que le bourriquel en fut plus chargé. C’éloit à qui en donnerait davantage au petit frère, tant ou prenoit plaisir à voir sa figure!

La v ie molle et fainéante que je menois avec le vieil ermite ne pouvoil déplaire à un garçon de mon âge. Aussi j’y pris tant de goût, que je l’aurais toujours continuée , si les Parques ne m’eussent pas filé d’autres jours fort différents; mais la d<*stinêe que j’avois à remplir m’arracha bientôt à la mollesse , et me fit quitter le frère Cfansostâoe de la manière que je vais vous raconter.

Je voyois souvent ce vieillard travailler au coussin qui lui servoit d’oreiller; il ne faisoit que le découdre et le recoudre, et je remarquai un jour qu’il mit de l'argent dedans. Cette observation fut suivie d’un mouvement curieux , que je me promis de satisfaire dès le premier voyage qu’il feroil à Tolède, où il avoit coutume d'aller tout seul une fois la semaine. J’en attendis le jour impatiemment , sans avoir encore toutefois d’autre dessein que de contenter ma curiosité. Enfin le bon homme partit , et je défis son oreiller, où je trouvai, parmi la laine qui le remplissoil, la valeur peut-être do cinquante écus en toutes sortes d’espèces.

Ce trésor apparemment ètoit lu reconnoissanre des paysans que l’ermite avoit guéris par ses remèdes, et des paysannes qui avoienl eu des enfants par la vertu de ses oraisons. Quoi qu’il en soit, je ne vis pas plus tôt que c’éloit de l'argent que je pouvois impunément m'approprier, que mon naturel bohémien se déclara. 11 me prit une envie de le voler, qu’on ne pouvoit attribuer qu’à la force du sang qui couloit dans mes veines. Je cédai sans résistance à la tentation ; je serrai l’argent dans un sac de bure où nous mettions nos peignes et nos bonnets de nuit; ensuite, après avoir quitté mon habit d’ermite et repris celui d’orphelin, je m’éloignai de l'ermitage, croyant emporter dans mon sac toutes les richesses des Indes.

Vous venez d'entendre mon coup d’essai , cou- |

tiuua Scipion , et je ne doute pas que vous ne vous attendiez à une suite de faits de la même nature. Je ne tromperai point votre attente ; j’ai encore d’autres pareils exploits à vous conter avant que j’en vienne à mes actions louables; mais j’y viendrai, et vous verrez par mon récit qu’un fripou peut fort bien devenir un honnête homme

Tout enfant que j’étois, je ne fus point assez sot pour reprendre le chemin de Tolède; c’eût été m’exposer au hasard de rencontrer le frère Clirysostôme, qui m’auroit fait rendre désagréablement son magot. Je suivis une autre roule qui me conduisit au village de Galves, où je m’arrêtai dans une hôtellerie dont l’hôtesse étoit une veuve de quarante ans qui avoit toutes les qualités requises jxHir bien faire ses petites affaires. Celte femme n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur moi , que , jugeant à mon habillement que je devois être un échappé de l’iiôpital des orphelins, elle me demanda qui j’élois et où j’allois. Je lui répondis qu’ayant perdu mon père et ma mère, je cherchois une condition. Mon enfant, me dit -elle, sais-tu lire? Je l’assurai que je lisois, et même que j’écrivois à merveille. Véritablement je formols mes lettres, et je les bois de façon que cela resscmkloit un peu à de l’écriture ; et c’en étoit assez pour les expéditions d’une taverne de village. Je te retiens donc à mon service, me répliqua l’hôtesse. Tu ne inc seras pas inutile; tu tiendras ici le registre de mes dettes actives et passives. Je ne te donnerai point de gages, ajouta-t-elle, al- tendu qu’il vient dans cette hôtellerie d’honnétes gens qui n’oublient pas les valets. Tu peux compter sur de bous petits profits.

J’acceptai le parti, me réservant, comme vous pouvez croire, le droit de changer d’air sitôt que le séjour de Galves cesseroit de m’être agréable. Dès que je me vis arrêté pour servir dans cette hôtellerie, je me sentis l’esprit travaillé d’une grande inquiétude, et plus j’y pensois, plus ma rrainte me scmbloit bien fondée*. Je ne v ou lois pas qu’on sût que j’avois de l’argent, et j’étois bien en peine de savoir où je le cacherais, pour qu’il fût à couvert de toute main étrangère. Je ne connoissois pas encore assez la maison pour me fier aux endroits les plus propres à le receler. Que les richesses causent d’embarras! J’étois dans de continuelles alarmes. Je me déterminai jiourtanl à mettre mon sac dans un coin de notre grenier, où il y avoit de la paille ; et le croyant là plus en sûreté qu’aillcurs , je me tranquillisai autant qu’il me fut possible.

Nous étions trois domestiques dans cette maison : un gros garçon d’écurie, une jeune servante de Galice et moi. Chacun de nous tirait tout ce qu'il pouvoit des voyageurs qui s’y arrêt oient. J’ai-

Page 1