‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 284 sur 734 · CHAPITRE N. S5T · texte numérisé non relu

CHAPITRE N. S5T

propre à l'exécution (le mon dessein. Je nu* levai i légèrement; et, voyant que personne ne prenoit ' garde à moi, j’enfilai cet escalier qui me conduisit dans la salle, dont je gagnai la porte en criant : Place! place ! je vais changer d'habit. Chacun se rangea pour me laisser passer ; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, mon ami.

Il fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j’éloi9. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis , m’embrassant avec d’autant plus de joie qu’il se Oattoit de la douce espérance d’avoir part aux dépouilles du roi de Léon, il me félicita d’avoir fait un si beau coup , et me d l que, si je ne me démentois pas dans la suite, je ferais un jour du bruit dans le monde par mon esprit. Après nous être égayés tous deux et bien épanoui la rate, je dis au brave : Que ferons-nous de ce riche habillement? Que cela ne vous embar- j passe point, me répondit-il. Je connois un honnête fripier qui, sans témoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu’on veut lui vendre, pourvu qu’il y trouve bien son compte. Demain matin j'irai le chercher, et je vous l’amènerai ici. En effet, le jour suivant le brave sortit de grand matin de sa chambre, où il me laissa au lit, et revint deux heu- ; res après avec le fripier, qui portoit un paquet de toile jaune. Mon ami , me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagncz de Ségovie, fripier plein d'honneur et de lionne foi s’il en fut jamais , et qui, malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de la plus scrupuleuse intégrité. Il va vous dire au juste ce que vaut l’habillement dont vous voulez vous défaire, et vous jwurroz vous en tenir à son estimation. Oh ! pour ; cela oui, dit le fripier. Il faudrait que je fusse un grand misérable pour priser une chose au-dessous de sa valeur. C’est ce qu’on ne m’a point encore j reproché, Dieu merci, et ce qu’on ne reprochera jamais à Yhagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il, les hardes que vous avez envie de vendre ; je vous dirai en conscience ce qu’elles valent. !*s voici , lui dit le brave en les lui montrant; convenez que rien n’est plus magnifique : remarquez la beauté de ce velours de Gênes et la richesse de cette garniture. J’cn suis euchanté, répondit le fripier après avoir examiné l’habit avec beaucoup d’attention; rien n’est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à cette couronne? reprit mon ami. Si elles étoient plus > rondes, repartit Y baguez, elles seraient inesti- | niables; cependant, telles qu’elles sont, je les trouve fort belles, et j’en suis aussi content que du reste. J’en demeure d’accord, continua-t-il , et j’aime à rendre justice. Un fourbe de fripier, à

ma place, affecterait de mépriser la marchandise pour l'avoir à vil prix, et n’auroit pas honte d’en offrir vingt pistoles ; mais moi, qui ai de la morale, j’en donnerai quarante.

Quand Yhagnez aurait dit cent , il n'eftt pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valoicnt bien deux cents. Le brave, (pii s'entendoit avec lui , me dit : Voyez le honlieur que vous avez d’étre tombé entre les mains d’un honnête homme. Le seigneur Yhagnez apprécie les choses comme s’il étoit à l’article de la mort. Gela est vrai , dit le fripier; aussi n’y a-t-il pas une obole à rabattre ou à augmenter avec moi. Eh bien ! ajouta-t-il, est-ce une affaire finie? n’y a-t-il qu’à vous compter l’espèce? Attendez , lui répondit le brave , il faut auparavant que mon petit ami essaie l’habit que je vous ai fait ap|>ortcr ici pour lui : je suis bien trompé s’il n'est pas convenable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me montra un pourpoint avec un haul-dc-chausscs d’un beau drap musc avec des boutons d’argent, le tout à demi usé. Je ine levai pour essayer cet habillement , lequel , .quoique trop large et trop long, parut à ces messieurs fait exprès pour moi. Yhagnez le prisa dix pistoles, et, comme il n’y avoit rien à rabattre avec lui , il fallut en jiasscr par là. De sorte qu'il tira de sa bourse trente pistoles qu’il étala sur la table ; après quoi il fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne, qu’il emporta , s’applaudissant sans doute en lui-même d’avoir si bien commencé la journée.

Lorsqu’il fut sorti , le vaillant me dit : Je suis très-satisfait de ce fripier. Il avoit bien raison de l’être ; car je suis sûr qu’il lira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela il prit sans façon la moitié de l’argent qui étoit sur la table, et me laissa l'autre en me disant : Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent , je vous conseille de sortir incessamment de celte ville, où vous jugez bien qu’on ne manquera pas de vous chercher par ordre de ruouscigueur l’ archevêque. Je serais au désespoir qu’a près vous être signalé par une action qui fera honueur à votre histoire , vous vous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j’avois bien résolu de m’éloigner de Séville : comme en effet, après avoir acheté un chapeau et quelques diemiscs , je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit, entre des vignes et des oliviers, à l’ancienne cité de Camionne ; et trois jours après j’arrivai à Cordoue.

J’allai loger dans une hûtcllcric à l’entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai i>our un enfant de famille de Tolède qui

voyagcoit pour sou plaisir ; j’étois assez proprement vêtu pour le faire croire , et quelques pistoles que j’afTeclai de laisser voir comme par hasard à l’hôte achevèrent de le persuader. Peut-être aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je pouvois être aussi quelque petit libertin qui couroit le pays après avoir volé ses parents. Quoi qu’il en soit , il ne parut point curieux d’en savoir plus que je ne lui en disois , de peur apparemment que sa curiosité ne m’obligeât à changer de logement. Pour six réaux par jour , on étoit bien dans cette hôtellerie, où il y avoit beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu’à douze personnes à table. Ce qu’il y a de plaisant . c’est que chacun mangeoit sans rien dire, à la réserve d'un seul homme, qui , parlant sans cesse à tort et à travers, compensoit par son babil le silence des autres. 11 faisoit le bel esprit, débitoit des contes, et s’efforçoit par de bons mots de réjouir la compagnie , qui de temps en temps éclatoit de rire , moins à la vérité pour applaudir à ses saillies que pour s’en moquer.

Pour moi , je faisois si peu d’attention aux discours de cet original , que je me serais levé de table sans pouvoir rendre compte de ce qu’il avoit dit , s’il n’eût trouvé moyen de m’intéresser dans ses discours. Messieurs, s’écria-t-il sur la fin du repas , tout ce que je vous ai dit n’est rien en comparaison de ce que je vais vous dire ; je vous garde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jours passés à l’archevêché de Séville. Je la tiens d’un bachelier de ma connoissance, qui en a, dit-il, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion , je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne , et je n’y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidèle , et m'apprit même ce que j’ignorais, c’est-à-dire ce qui s’étoit passé dans la salle après mon déjiarl : je vais vous le raconter.

A peine eus-je pris la fuite , que les Maures , qui , suivant l’ordre de la pièce qu’on représcutoit, dévoient m’enlever, parurent sur 1a scène ( dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon où ils me croyoienl endormi ; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi Léon , ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc. Aussitôt ! la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine: les uns m’appellent, les autres me font chercher : celui-ci crie , et celui-là me donne à tous les diables. L’archevêque , apercevant que le trouble et la confusion régnoient derrière le théâtre, en demanda la cause. A la voix du prélat , un page, qui faisoit le Gracioso dans la pièce, accourut , et dit à sa grandeur : Monseigneur, i;c

craignez plus que les Maures fassent prisonnier le roi de Léon , il vient, grâces à Dieu , de se sauver avec son habillement royal. Le ciel en soit loué ! s’écria l’archevêque. Il a parfaitement bien fait de fuir les ennemis de notre religion et d’échapper aux fers qu’ils lui préparaient. Il sera sans doute retourné à Léon, la capitale de son royaume. Puisse-t-il y arriver sans raaleucontre î Au reste,

; je défends qu’on suive ses pas ; je serais fâché que sa majesté reçût quelque mortification de ma j part. Le prélat ayant parlé de celte sorte , ordonna qu’on lût mon rôle, et qu’on achevât la comédie.

Page 1