‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 283 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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échauffé. Sciplon, me dit-il, J'ai résolu d’aller en Italie, et je dois m’embarquer après-demain sur un vaisseau qui s’en retourne à Gènes. J’ai mes raisons pour faire ce voyage ; je crois qne tu voudras bien m’acrompagncr , et profiter d’une si belle occasion de voirie plus charmant pays qu’il y ait au monde. Je fis réponse que je ne demandois pas mieuv ; je témoignai même de l’impatience de voir l’Italie, mais en même temps je me promis bien de disparaître au moment qu’il faudrait partir. Je m’imaginois par là me venger de mon maitre, et je trouvois ce projet très-ingénieux. J’en étois si content, qne je ne pus m'empêcher de le communiquer à un vaillant de profession que je rencontrai dans la roc. Depuis que j’étois à Séville , j’avois fait quelques mauvaises connoissanccs , et principalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi j’avois été souffleté, ensuite je lui dis le dessein que j’avois de quitter don Abel lorsqu’il serait prêt à s’embarquer, et je lui demandai ce qu’il pensoit de ma résolution.

Le brave fronça les sourcils en m’écoutant , et releva les crocs de sa moustache; puis, blâmant gravement mon maitre : Petit bon homme , me dit-il, vous êtes un garçon déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez à la frivole vengeance que vous méditez. Il ne suffit pas de laisser don Abel partir tout seul, ce ne serait point assez le punir; il faut proportionner le châtiment à l’outrage. Il n’v a point à balancer, enlevons-lui ses hardes et son argent, que nous partagerons en frères après son départ. Quoique j’eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d’un vol de cette importance.

Cependant l’arrhifripon qui me la faisoit ne laissa pas de me persuader ; et voici quel fut le succès de notre entreprise. Le brave, qui étoit un homme grand et robuste, vint le lendemain, sur la fin du jour, me trouver à l’hôtel garni. Je lui montrai le coffre où mon maitre avoil déjà serré scs nippes , et je lui demandai s’il pourrait lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant ! me ditil ; apprenez que lorsqu’il s’agit d’enlever le bien d’autrui, j’emporterais l’arche de Noé. En achevant ces paroles, il s’approcha du coffre, le mit sons peine snr ses épaules, et descendit l’escalier d’un pas léger. Je le suivis du même pas ; et nous étions près d'enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à propos pour lui, se présenta tout-à-coup devant nous.

Où vas-tn avec ce coffre? me dit-U. Je fus si troublé, que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué , jeta le coffre à terre , et prit la fuite pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsieur, lui répondis-je plus mort

que vif. Je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous embarquer pour l’Italie. Eh! sais-tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? Non, monsieur, lui repartis-je, mais qui a langue va à Rome; je in’on serais informé sur le port, et quelqu’un me l’aurai, appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte. il me lança un regard furieux. Je crus qu’il m’alloit encore souffleter. Qui vous a commandé, s’écria-t-il , de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel? C’est vous-même, lui dis-je. Qui? moi, répondit-il avec surprise, je t’ai donné cet ordre ? Assurément, repris-je; souvenez-vous du reproche que vous me fîtes il y a quelques jours. Ne me dîtes-vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres , cl fisse de mon chef ce qu’il y aurait à faire pour votre service? Or, pour me régler là-dessus, je faisois porter votre coffre au vaisseau. Alors le joueur, remarquant que j’avois plus de malice qu’il n’avoit cru , me dit , en me donnant mon congé d’un air froid : Allez , monsieur Scipion , que le ciel vous conduise ! vous avez trop d’esprit pour votre âge. Je n’aime point à jouer avec des gens qui ont tantôt une carte de plus et tantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajouta-t-il en changeant de ton, de peur que je ne vous fasse chanter sans solfier.

Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je m’éloignai de lui dans le moment , mourant de peur qu’il ne me fît quitter mon habit, qu’heureusement il me laissa. Je marchois le long des rues en rêvant où je pourrais, avec deux réaux que j’avois pour tout bien, aller gîter. J’arrivai à la porte de l’archevêché ; et . comme on travailloit alors au souper de monseigneur, il sortuit des cuisines une agréable odeur qui se faisoit sentir d’une lieue à la ronde. Peste I dis-je en moimême, je m'accommoderais volontiers de quelqu’un de ces ragoûts qui prennent au nez ; je me contenterais même d’y tremper les quatre doigts et le pouce. Niais quoi ! ne puis-je imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que humer la fumée? Pourquoi non? cela ne paraît pas impossible. Je m'échauffai l’imagination là-dessus; et, à force de rêver, il me vint dans l’esprit une ruse que j'employai sur-le-champ, et qui réussit. J’entrai dans la cour du palais archiépiscopal en courant vers les cuisines, et en criant de toute ma force : Au ■secourt ! au secours! comme si quelqu’un m’eût poursuivi pour m’assassiner.

A mes cris redoublés, maître Diégo, le cuisinier de l’archevêque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause ; et, ne voyant personne que moi, il me demanda pour quel sujet je criois si fort. Ah! seigneur, lui répondis-je en

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faisant toutes les démonstrations d’en homme et de l’huile; il faisoil aussi sa provision de vin , épouvanté, par saint Poiycarpo î sauvez-moi , je et tout cela aux dépens de monseigneur l’archetous prie, de la fureur d’un spadassin qui veut me véque.

tuer. Où est-il donc, ce spadassin? s’écria Diego. J’achevai de me dégourdir dans le palais de sa Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je ne grandeur, où je fis un tour assez plaisant, et dont vois pas un chat à vos trousses. Allez, mon en- on parle encore aujourd’hui dans Séville. Les pafant, rassurez-vous; c’est apparemment quelqu’un î ges et quelques autres domestiques, pour célébrer qui a voulu vous faire peur pour se divertir, et i l'anniversaire de monseigneur, s’avisèrent de vouqni a bien fait de ne pas vous suivre dans ce pa- loir représenter une comédie. Ils choisirent celle lais, car nous lui aurions pour le moins coupé les des Btnavidcs; et, comme il leur falloit un garoreillos. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n'est çon de mon âge pour faire le rôle du jeune roi de pas pour rire qu’il m’a poursuivi. C’est un grand Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le majorpendard qui vouloit me dépouiller, et je suis sur dôme, qui se piquoit de déclamation, se chargea qu'il m’attend dans la rue. Il vous y attendra donc de m’exercer ; et, après m’avoir donné quelques long-temps, reprit-il, puisque vous demeurerez leçons, il assura que je ne serois pas celui qui s’en ici jusqu’à demain. Vous y souperez et coucherez j acquitterait le plus mal. Comme c’étoit le patron avec nos marmitons, qui vous feront faire bonne qui faisoil la dépense de la fête, vous vous imagiebère. nez bien qu’on n’épargna rien pour la rendre nia-

Je fus transporté de joie quand j’entendis ces gnifique. On construisit dans la plus grande salle dernières paroles ; et ce fut pour moi un spectacle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On fit ravissant, lorsque ayant été conduit par maître dans les ailes un lit de gazon, sur lequel je devois Diego clans les cuisines, j’y vis les préparatifs pour paroître endormi, quand les Maures viendraient le souper de monseigneur. Je comptai jusqu’à * se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lorsquinze personnes qui en étoienl occupées ; mais que les acteurs furent en état de représenter la je ne pus nombre» les mets qui s’offrirent à ma pièce, l'archevêque fixa le jour de la représentavue, tant la Providence avoit soin d’en pourvoir lion, et se fit un plaisir de prier les seigneurs et l'archevêché! Ce fut alors que, respirant à plein dames les plus considérables de la ville de s’y nez la fumée des ragoûts que je n’avois sentis que trouver.

de loin, j’appris à connoîlrc la sensualité. J’eus Ce jour venu, chaque acteur ue s'occupa que l’honneur de souper et de coucher avec les mar- de son habillement. Pour le mien , il me fut apmitons , qui véritablement me régalèrent, cl dont |>orté par un tailleur accompagné de notre majorje gagnai si bien l’amitié, que le jour suivant, lors- dôme, qui, s'étânt donné la peine de me faire roque j’allai remercier maître Diego de m’avoir péter mon rôle, se faisoil un devoir de me voir donné si généreusement un asile , il me dit : Nos 1 habiller. U* tailleur me revêtit d’uue riche robe de garçons de cuisine m’ont témoigné tous qu’ils se- velours bleu, garnie de galons et de boutons d’or, raient ravis de vous avoir pour camarade, tant ils ( avec des manches pendantes, ornées de franges du trouvent à leur gré votre humeur. De votre côté, même métal ; et le majordome lui-même me |K>sa seriez-* ous bien aise d’être leur compagnon? Je sur la tête une couronne de carton, parsemée de réjtondis que si j’avois ce bonheur-là, je me croi- quantité de perles fines mêlées de faux diamants, rois au comble de mes vœux. Si cela est, reprit- De plus ils me mirent une ceinture de soie couleur il, mon ami, regardez-vous dès à prisent comme de rose à fleurs d’argent; et à chaque chose dont un officier de l’archevêché. A ces mots, il me cou- iis me paraient , il me sembloit qu’ils me produisit et me présenta au majordome, qui, sur mon tuient des ailes pour m’envoler et m’en aller. Enair éveillé, méjugea digne d’étre reçu parmi les fin la comédie commença sur la fin du jour. Le fouille-au-pot. jeune rai de Léou paraît d’abord dans la pièce et

Je ue fus pas plus tôt en possession d’un emploi fait un long monologue ; comme c'éloit moi qui si honorable, que maître Diego, suivant l’usage faisois ce person nage , j’ouvris la scène par une des cuisiniers des grandes maisons qui envoient tirade de vers qui aboutissait à dire que, ne pousccrètcment des viandes à leurs mignonnes, me vant me défendre des charmes du sommeil, j'allois choisit pour porter chez une dame du voisinage m’y abandonner. En même temps je me retirai tantôt des longes de veau , et tantôt de la volaille dans les coulisses, et me jetai sur le lit de gazon ou du gibier. Cette bonne dame étoit une veuve qui m’y avoit été préparé; mais, au lieu de m'y de trente ans tout au plus, très-jolie, très-vive, endormir, je me mis à rêver au moyen de pouqui avoit tout l’air de n’êlre pas exactement fidèle voir gagner la rue, et me sauver avec mes habits à son cuisinier. Cependant il ne se contentait pas royaux, lîn petit escalier dérobé, par où l’on desclr lui fournir de la viande, du pain, du sucre ceiuloit sur le théâtre et dans la salle, me parut

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