CHAPITRE XI
SCI
sc trouvant rempli de grands et de petits sacs , me jeta dans un embarras charmant. Je ne savois lequel choisir, tant je me sentois d’affection ponr les uns et pour les autres; néanmoins, comme la peur d’ètre surpris ne me permettoit pas de faire un long examen , je me saisis à tout hasard d’un des plus gros. Ensuite, ayant refermé le coffre et remis la clef derrière la tapisserie , je sortis de la chambre avec ma proie , que j’allai cacher dans une petite garde-robe , en attendant que je pusse la remettre au jeune Velasquez qui m’attendoit dans une maisou où il m’avoit donné rendez-vous, et que je rejoignis promptement en lui apprenant ce que je venois de faire. Il fut si content de moi, qu’il m'accabla de caresses, et m’offrit généreusement la moitié des espèces qui étoient dans le sac ; ce que je refusai. Non , non , monsieur , lui dis-je, ce premier sac est pour vous seul ; servezvous-en pour vos besoins. Je retournerai incessamment au coffre-fort, où, grâces au ciel, il y a de l’argent pour nous deux. En effet, trois jours après j’enlevai un second sac , où il y avoit, ainsi que dans le premier, cinq cents écus, desquels je ne voulus accepter que le quart , quelques instances que me fît Gaspard pour m’obliger à les partager avec lui fraternellement.
Sitôt que ce jeune homme sc vit si bien en fonds , et par conséquent en état de satisfaire la passion qu’il avoit pour les femmes et pour le jeu, il s’y abandonna tout entier ; il eut le malheur de s’entêter d’une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissent en peu de temps les plus gros patrimoines. Il se jeta pour elle dans une dépense effroyable, ce qui me mit dans la nécessité de rendre tant de visites au coffre-fort, que le vieux Velasquez s’aperçut enfin qu’on le voloit. Scipion , me dit-il un matin , il faut que je te découvre mon cœur : quelqu’un me vole, mon ami ; on a ouvert mon coffre-fort ; on en a tiré plusieurs sacs; c’est un fait constant. Qui dois-je accuser de ce larcin? ou plutôt, quel autre que mon fils peut l’avoir fait? Gaspard sera furtivement entré dans ma chambre , ou bien tu l’y auras toi-même introduit; car je suis tenté de te croire d’accord avec lui , quoique vous paroissicz tous deux fort mal ensemble. Néanmoins , ajouta-t-il , je ne veux pas écouter ce soupçon , puisque le père Alexis in’a répondu de ta fidélité. Je répondis que , grâces à Dieu , le bien d’autrui ne nie lenloit point , et j’accompagnai ce mensonge d’une grimace hypocrite qui me servit d’apologie.
Effectivement le vieillard ne m’en parla plus ; mais il ne laissa pas de m’envelopper dans sa défiance ; et, prenant des précautions contre nos attentats, il fit mettre à son coffre-fort une nouvelle ferrure, dont il porta toujours depuis la clef dans ses
poches. Par ce moyen, tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes fort sols, particulièrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire la même dépense pour sa nymphe, craignit d’être obligé de ne la plus voir. Il eut pourtant l’esprit d'imaginer un expédient qui le fit rouler pendant quelques jours, et cet ingénieux expédient fut de s’approprier , par forme d’emprunt, tout ce qui m'étoit revenu des saignées que j’avois faites au coffre-fort. Je lui donnai jusqu’à la dernière pièce; ce qui pouvoil, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisois an vieux marchand dans la personne de son héritier.
Ce jeune homme, lorsqn’il eut épuisé cette ressource , considérant qu’il n'en avoit plus aucune autre, tomba dans une profonde et noire mélancolie qui troubla peu à peu sa raison. Il ne regarda son père que comme un homme qui faisoit tout le malheur de sa vie. Il entra dans un vif désespoir, et, sans être retenu par la voix du sang, le misérable conçut l’horrible dessein de l’empoisonner. Il ne se contenta pas de me faire confidence de cet exécrable projet, il me proposa même de servir d’instrument à sa vengeance. A cette proposition, je me sentis saisi d’effroi. Monsieur, lui dis-je, est-il possible que vous soyez assez abandonné du ciel pour avoir formé cette abominable résolution? Quoi! vous seriez capable de donner la mort à l’auteur de vos jours? On verroit en Espagne, dans le sein du christianisme , commettre un crime dont la seule idée feroit horreur aux nations les plus barbares! Non, mon cher maître, ajoutai -je en me mettant à ses genoux, non , vous ne ferez point une action qui soulèverait contre vous toute la terre, et qui seroit suivie d’un infâme châtiment.
Jctinsencore d’autres discours à Gaspard pour le détourner d’une entreprise si coupable. Je ne sais où j’allai prendre tous les raisonnements d’honnête homme dont je me serv is pour combattre son désespoir ; mais il est certain que je lui parlai comme un docteur de Salamanque , tout jeune et tout fils que j’étois de la Coscolina. Cependant j’eus beau lui représenter qu’il devoit rentrer en lui-mênie,et rejeter courageusement les pensées détestables dont son esprit étoit assailli, toute mon éloquence fut inutile. Il baissa la tête sur son estomac ; et, gardant un morne silence, quelque chose que je pusse faire et dire, il me fit juger qu’il n’en déniordroit point.
Là-dessus, prenant mon parti, je résolus de révéler tout à mon vieux maître; je lui demandai un secret entretien, il me l’accorda ; et nous étant tous deux enfermés : Monsieur , lui dis-je, souffrez que je me jette à vos pieds, et que j’implore
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votre miséricorde 1 En achevant ces paroles, je me prosternai devant lui avec beaucoupd’émolion, et le visage baigné de larmes. Le marchand, surpris de mon action et de mon air troublé, me demanda ce que j'avois fait. L uc (ante dont je me repens, loi répondis-je , et que je me reprocherai toute nia vie. J’ai eu la foiblessc d’écouter voire fils , et de l’aider à vous voler. En mini" temps je lui fis un aveu sincère de tout ce qui s’étoit passé à ce sujet ; après quoi je lui rendis compte de la conversation que je venois d’avoir avec Gaspard , dont je lui révélai le dessein sans oublier la moindre circonstance.
Quelque mauvaise opinion que le vieux Velasquez eût de son fils . à peine pouvoit-il ajouter foi h ce disconrs. Néanmoins, ne doutant nullement que mon rapport ne fût véritable : Scipiou , me dit-il en me relevant , car j’étois toujours à ses pieds, je te pardonne en faveur de l’avis important que tu viens de me donner. Gaspard , poursuivitil en élevant la voix, Gaspard en veut à mes jours! Ah! fils ingrat, monstre qu’il eût mieux valu étouffer en naissant que laisser vivre pour devenir un parricide , quel sujet as-tu d’attenter sur ma vie? Je te fournis tous les ans une somme raisonnable pour tes plaisirs, et tu n’es pas content ! Faut-il donc , pour te satisfaire , que je te permette de ruiner ta steur et de dissiper tous me* biens ? Ayant fait cette apostrophe amère , il me recommanda le secret , et me dit de le laisser seul songer à ce qu’il avoit à faire daus une conjoncture si délicate.
J’étois fort en peine de savoir quelle résolution prend roi t ce père infortuné , lorsque le même jour il fit appeler Gaspard , et lui tint ce discours sans lui rien témoigner de ce qu’il avoit dans finie : Mon fils, j’ai reçu une lettre de Mérida , d’où l’on me mande que si vous voulez vous marier, on vous offre une fille de quinze ans, parfaitement belle, et qui vous apportera une riche dot. Si vous n’avez point de répugnance pour le mariage , nous partirons demain au lever de l'aurore pour Mérida ; nous verrous la personne qu’on vous propose ; si elle est de votre goût , v ous l’épouserez ; et si elle ne l’est pas , il ne sera plus parlé de ce mariage. Gaspard, entendant parler d’une riche dot , et croyant déjà la tenir , répoudit sans hésiter qu’il étoit prêt à faire ce v oyage ; si bien qu’ils partirent le lendemain dès la pointe du jour, tous deux seuls , et montés sur de bonnes mules.
Quand ils furent dans les montagnes de Fésira , et clans un endroit aussi chéri des voleurs que redouté dos passants, Baitazar mil pied à terre, en disant à son fils d’en faire autant. Le jeune homme obéit, et demanda pourquoi, dans ce
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lieu-là, on le faisoil descendre de sa mule. Je vais te l’apprendre, loi répondit h- vieillard en l’envisageant avec des yeux où sa douleur et sa colère étaient peintes : nous n’irons point à Mérida ; et l'hymen dont je t'ai (varié n’est qu’une fable que j’ai inventée pour t'attirer ici. Je n'ignore pas , fils ingrat et dénaturé , le forfait que tu médites. Je sais qu’un poison préparé par tes soins me doit être présenté ; mais insensé que tu es , as-tu pu te flatter que tu m'ôterois de cette façon impunément la vie ? Quelle erreur ! Songe que ton crime serait bientôt découvert , et que tu périrais par la ntain du bourreau. Il est , continua-t-il , un moyen plus sur de contenter ta rage sans t'exposer à une mort ignominieuse ; nous sommes ici sans témoins, et dans un endroit où se commettent tous les jours des assassinats ; puisque tu es si altéré de mon sang , enfonce ton poignard dans mon sein : on imputera ce meurtre à des brigands. A ces mots Baitazar, découvrant sa poitrine , et marquant la place de son ctrur à son fils : Tiens , Gaspard, ajouta-t-il, porte moi là un coup mortel , pour me punir d'avoir produit un scélérat comme toi.
Le jeune Velasquez , frappé de ces paroles comme d’un coup de tonnerre , bien loin de chercher à se justifier, tomba tout-à-coup sans sentiment aux pieds de son père. O bon vieillard» le voyant dans cet état , qui lui parut un commencement de repentir, ne put s’empêcher de céder à la foiblessc de la paternité ; il s’empressa de le secourir ; mais Gaspard n’eut pas sitôt repris l’usage de scs sens, que, ne pouvant soutenir la présence d’un père si justement irrité, il fit un effort pour se relever ; il remonta promptement sur sa mole, et s’éloigna sans dire nne parole. Baitazar le laissa disparoitre; et, l’abandonnant à ses remords, revint à Cordoue , où six mois après il apprit qu’il s’éloit jeté dans la chartreuse de Séville . pour y passer le reste deses jours dans la pénitence.