‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 29 sur 734 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pourroni on venir à tout parleurs remèdes : mais ne nous arrêtons pas ici plus long-temps. Vous, seigneur Hubert du Lion, ajouta-t-il en parlant à Julio; vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier : choisissez les meilleurs coursiers, et les mettez au char de la princesse; je vais pendant ce temps-là dresser mon procèsverbal.

En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier; et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à Angélique pour l’aider à descendre dans la cour, où , par les soins des paladins, il sc trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir : il monta dedans avec la dame et don Kimcn , et il y fit entrer aussi la duègne , dont il jugea que le corrégidor scroit bien aise d’avoir la déposition. Ce n’est pas tout : par ordre du chef de la brigade, on chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse, auprès du corps de don Cuillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs chevaux ; après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença.

La fille de Slephani dit en chemin mille extravagances, qui furent autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvoit sans colère envisager la duègne. C’est vous, cruelle vieille , lui disoit-il, c’est vous qui , par vos persécutions, avez poussé à bout Emerenciana et troublé son esprit. La gouvernante se justifioit d’un air hypocrite, et donnoit tout le tort au défunt. C’est au seul don Guillem, répondoit-elle, qu’il faut imputer ce malheur : ce père trop rigoureux venoit chaque jour effrayer sa fille par des menaces qui l’ont fait enfin devenir folle.

En arrivant à Siguença , le commandant alla rendre compte de sa commission au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville , où ils sont encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, qui prit ensuite congé de lui pour se retirer chez son père, où il fit succéder la joie à la tristesse et à l’inquiétude. Pour dona Emerenciana, le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid, où elle avoit un oncle du côté maternel. Ce ton parent , qui ne demandoit pas mieux que d’avoir l’administration du bien de sa nièce, fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvoit honnêtement se dispenser de paroître avoir envie qu’elle guérit , il eut recours aux plus fameux médecins : mais il n’eut pas sujet de s’en repentir ; car, après y avoir perdu leur latin , ils déclarèrent le mal incurable. Sur cette décision , le tuteur n’a pas manqué de faire enfermer ici la pupille, qui , suivant les apparences, y demeurera le reste de ses jours.

La triste destinée! s’écria don Cleophas; j’en

suis véritablement touché ; dona Emerenciana méritoit d’être plus heureuse. Et don Kimcn, ajouta-t-il, qu’est-il devenu ? je suis curieux de savoir quel parti il a pris. Un fort raisonnable, repartit Asmodée : quand il a vu que le mal étoit sans remède, il est allé dans la Nouvelle-Espagne ; il espère qu’en voyageant il perdra peu à peu le souvenir d’une dame que sa raison et son repos veulent qu’il oublie... Mais, poursuivit le Diable, après vous avoir montré des fous qui sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteroient de l’être.

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